Chapitre XXXII
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Chez Vimont, 1832, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Les croisades. - Point de vue sous lequel M. de Chateaubriand les a envisagées. - La Jérusalem moderne. - Le poème du Tasse. - M. de Chateaubriand en Égypte. - Les mamelouks français. - Tempête. - Tunis, Carthage. - L'Espagne. - Arrivée en France.
Pobre esta ja da antiga potestade,
Tanto Deos se contenta da humiltade.
« Elle est déchue aujourd'hui de son an-
cien pouvoir, tant Dieu aime l'humilité. »
LE CAMORNS, chant I!!.
J'ai, je crois, parlé de la triple Jérusalem que présente le chef-lieu de la Palestine au pèlerin plein des choses historiques : la Jérusalem antique, incarnation du mosaïsme, cette Jérusalem des jubilés, des saints sabbats, de la Pâque; puis celle de Jésus-Christ, ville quelque peu civilisée, et par là sujette aux infirmités de la civilisation, c'est-à-dire aux sophismes, aux sectes, au parlage et à l'asservissement étranger; ville où se disputent Saducéens, Esséniens, Pharisiens, et où l'ou paye le tribut à César; ville où Jésus-Christ se donne pour le Messie attendu et promis par maintes prophéties, et où, tout en succombant, il triomphe par son insuccès même.
La troisième Jérusalem ne nous touche pas moins singulièrement; c'est celle de la dynastie franke.
Ce fut une époque bien passionnée, bien chaleureuse, une époque précieuse pour l'histoire, que celle des croisades, et pour la France surtout! époque où l'Orient fit connaissance avec ces races hyperboréennes qui avaient porté le coup de mort à l'empire romain. Alors la Grèce, l'Égypte, Tunis, la Syrie, Constantinople, voyaient des migrations mystiques et belliqueuses ; des sabreurs comme Tancrède, comme Baudouin, comme Godefroy, comme Robert de Paris, apparaissaient couverts d'armoiries, bariolés des devises de leurs dames, la lance au poing, et, après maints exploits érotiques, s'agenouillaient pieusement au Saint-Sépulcre. Alors l'épée franke s'inféodait toutes les notabilités des vieilles histoires : on voyait des comtes d'Athènes, des ducs de Thèbes, des évèques de Sidon, de Césarée, de Berith, des marquis de Tyr, des comtes de Béthanie. Etrange arrangement de choses et de faits ! c'était un rapatriage inattendu entre la - solennelle antiquité et la vie aventurière !
Cette Jérusalem de Godefroy de Bouillon, M. de Chateaubriand ne devait pas manquer de s'en éprendre, M. de Chateaubriand aux hallucinations poétiques et aux affections chevaleresques, lui en qui la vieille France a trouvé un écho sonore, en qui la religion, en qui la foi a rencontré un chantre élevé, inspiré, plein de rhythme et de mélodies suaves. Aussi est-il bien partial pour la Solime des preux Français ! et c'est justice.
Parler des croisades, c'est nommer le Tasse. Prestige de la poésie! les fictions du poète de Sorrente, ses évènemens imaginés à plaisir, obtiennent comme droit de cité dans l'histoire. Armide, Herminie, Renaud se sont tellement personnifiés, Torquato a si bien trempé ces individualités d'imagination dans la poésie du Styx chrétien, qu'elles sont immortelles, sans être même vulnérables par un seul endroit comme Achille. Renaud d'Est ! Argant ! la princesse Herminie ! l'amante de Renaud ! tout cela fiction ! Le moine Robert, Guillaume de Tyr, l'anonyme auteur des Gesta dei per Francos, ces chroniqueurs qui écrivaient sous le feu des batailles, au milieu de la conquête chrétienne, ont beau nous donner des détails exacts, une stratégie et une castramétation dépouillées des personnages de l'épopée italienne, on ne tient nul compte de leur véracité.
E là corre il volgo ove più versi Di sue dolcezze il lusinghier Parnasso.
Aussi M. de Chateaubriand n'a-t-il pas mis moins de soins à lire la Gerusalemme sur lieux que le Pentateuque et les Rois.
M. de Chateaubriand a raison de dire que le temps de ces expéditions est le temps héroïque de notre histoire, » que « c'est celui qui a donné naissance à notre poésie épique, » que tout ce qui répand du merveilleux sur une nation ne doit point être méprisé par cette nation même. »
Mais parfois il se laisse aller à des mélanges de poésie et de politique, et alors ces élémens d'exaltation et d'impartialité agissant au hasard, le jettent dans des aberrations. Il fait un plaidoyer en faveur des croisades, comme effets politiques.
« Les croisades, dit-il, ne furent des folies, comme on affectait de les appeler, ni dans leur principe, ni dans leur résultat. Les chrétiens n'étaient point les agresseurs. Si les sujets d'Omar, partis de Jérusalem après avoir fait le tour de l'Afrique, fondirent sur la Sicile, sur l'Espagne, sur la France même, où Charles Martel les extermina, pourquoi les sujets de Philippe Ier, sortis de la France, n'auraient-ils pas fait le tour de l'Asie pour se venger des descendans d'Omar jusque dans Jérusalem ? C'est un grand spectacle sans doute, que ces deux armées de l'Europe et de l'Asie, marchant en sens contraire autour de la Méditerranée, et venant, chacune sous la bannière de sa religion, attaquer Mahomet et Jésus-Christ au milieu de leurs adorateurs. N'apercevoir dans ces croisades que des pèlerins armés qui courent délivrer un tombeau en Palestine, c'est montrer une vue très bornée en histoire. Il s'agissait non seulement de la délivrance de ce tombeau sacré, mais encore de savoir qui devait l'emporter sur la terre, ou d'un culte ennemi de la civilisation, favorable par système à l'ignorance, au despotisme, à l'esclavage, ou d'un culte qui a fait revivre chez les modernes le génie de la docte antiquité, et aboli la servitude. Il suffit de lire le discours du pape Urbain Il au concile de Clermont pour se convaincre que les chefs de ces entreprises guerrières n'avaient pas les petites idées qu'on leur suppose, et qu'ils pensaient à sauver le monde d'une inondation de nouveaux barbares. L'esprit du mahométisme est la persécution et la con. quête; l'évangile, au contraire, ne prêche que la tolérance et la paix. Aussi les chrétiens supportèrent-ils, pendant sept cent soixante-quatre ans, tous les maux que le fanatisme des Sarrasins leur voulut faire souffrir; ils tâchèrent seulement d'intéresser en leur faveur Charlemagne; mais ni les Espagnes soumises, ni la France envahie, ni la Grèce, ni les Deux-Siciles ravagées, ni l'Afrique entière tombée dans les fers ne purent déterminer, pendant près de huit siècles, les chrétiens à prendre les armes ; si enfin le cri de tant de victimes égorgées en Orient, si les progrès des barbares, déjà aux portes de Constantinople, réveillèrent la chrétienté et la firent courir à sa propre défense, qui oserait dire que la cause des guerres sacrées fut injuste? où en serions-nous si nos pères n'eussent repoussé la force par la force? Que l'on contemple la Grèce, et l'on apprendra ce que devient un peuple sous le joug des musulmans. Ceux qui s'applaudissent tant aujourd'hui du progrès des lumières auraient-ils donc voulu voir régner parmi nous une religion qui a brûlé la bibliothèque d'Alexandrie, qui se fait un mérite de fouler aux pieds les hommes, et de mépriser souverainement les lettres et les arts ?
Hé bien ! tout ce plaidoyer repose sur de fausses bases. Il n'est pas vrai que sans les croisades nous eussions été la proie des mahométans. Depuis Charles Martel, vainqueur d'Abdérame, il s'était écoulé plus de trois cents ans, et jamais que les Sarrasins eussent rêvé derechef l'invasion de l'Europe, zone trop froide pour une religion de lave, de volupté, comme la leur. D'ailleurs, c'est après les victoires des Sarrasins sur nos croisés, c'est après ces temps d'orgueil musulman que les Turcomans sont montés vers l'Hellespont.
Il n'est pas vrai non plus que l'islamisme, en supposant qu'il eût pris racine en nos contrées, y eût étouffé toute lumière. Qui ignore qu'au contraire il se mêla aux lettres, s'en embellit sous les Kalifes, qu'il s'harmonie encore aver elles, au point que, pour les Turcs mêmes, c'est une fondation pieuse que celle d'une bibliothè- ' que, que c'est à des legs pareils qu'est due l'érection de toutes ces médressés ou académies de Constantinople? S'il faut en juger d'ailleurs par ce qu'ont fait les Arabes en Europe, leur essai de séjour en Espagne profita aux lettres ; ils possédaient les littoraux méridionaux de l'Espagne, et les chrétiens le nord : dans quels camps la science a-t-elle fleuri? est-ce sous le patronage de l'Evangile, ou sous celui du Koran?
Bassora et Cala égalèrent presque Bagdad en célébrité ; Ispahan, Samarkande, avaient leurs écoles, leurs mosquées académiques. Alexandrie, le Caire, Fez, Maroc, Cordoue, Grenade, Séville, brillaient en petites capitales de la littérature. Schams Eddin, gouverneur de Mur cie, présidait l'académie de Grenade ; Al-Haken fonda celle de Cordoue; il y avait enfin dans l'Espagne musulmane soixante-dix-huit bibliothèques ouvertes au public ; je ne crois pas que Ferdinand VII en puisse compter autant dans toute la péninsule.
On parle de l'ordre d'Omar contre la bibliothèque d'Alexandrie ! Que prouve un fait? Mummius croyait qu'on remplaçait les statues de Corinthe comme des boucliers ; cela prouve-t-il contre une nation qui donnera Virgile, Tibulle, Tite-Live, Tacite, Cicéron, Plaute? Le Vénitien Morosini, au dix-septième siècle, bombardant Athènes, faisant sauter toutes les antiquités respectées des Osmanlis, prouve-t-il contre le goût des beaux-arts d'une république qui compte le Titien, Bassano, le Tintoret, et qui se décora de tant de monumens d'architecture, comme une néréide de la couronne de Cybèle?
Envisageons, sous le rapport de la poésie, les croisades; nous regrettons que Louis XIV n'ait pas imprimé une direction religieuse et nationale aux vers de ses lauréats; mais au siècle de la raison positive, aujourd'hui, c'est trop tard.
N'ayant pu lire l'Iliade sur les dunes de la Phrygie, l'auteur parcourut les champs de bataille de Tancrède et de Bouillon, la Gerusalemme à la main. C'était mettre le cygne de Sorrente à une difficile épreuve ; car il ne sortit guère de l'italie que pour venir à Paris séjourner incognito quelques semaines ; et néanmoins le Tasse se tire à son honneur et gloire de cet examen. M. de Chateaubriand reconnaît la scène de la Gerusalemme calquée avec beaucoup de précision .
Au reste, si l'examinateur s'est montré facilement accommodant, il faut le louer de n'avoir pas soumis le poème au compas. Ce que nous y voudrions, nous, c'est plus d'Orient ; et pour ne citer qu'un épisode, celui d'Herminie, au lieu de ces ombrages frais, de ce pasteur qui tresse ses paniers d'osier, et prête l'oreitle aux chants de ses trois jeunes fils ; au lieu, enfin, de ce paysage dessiné à Ravennes, à Rimini, ou aux environs de Florence, mieux ne vaudrait-il pas un tableau encadré des horizons nus et brûlans des monts Palestins, de ces horizons parsemés de quelques rares bouquets de palmiers ? Nous y aimerions des chamelles, une tente jetée du tronc d'un sycomore au tronc d'un olivier ; au dehors des solitudes de sable, puis d'autres solitudes encore ; çà et là quelques chétives citernes. Je ne sais si il signor Rossi, notre contemporain, qui réessaie la première croisade dans ses Lombardi alla primiera crociada, comprend ces exigences du siècle.
Depuis leur expédition d'Egypte, les Français sont devenus d'une excessive exigence pour le coloris, la vérité, le costume, le costume surtout, en ce qui regarde l'Orient. Que voulez-vous? nous avons le malheur de savoir notre Orient sur le bout du doigt; nous sommes connaisseurs, or, par conséquent, difficiles. C'est tout ce qui nous reste de nos exploits des Pyramides et d'Héliopolis.
Aussi qu'on ne nous parle plus de Zaïre, de Bajazet; le costumier de l'Ambigu-Comique en sait plus que Voltaire; c'est à peine si Abufar du bon Ducis, avec ses alexandrins d'Arabie, peut trouver grâce devant nos connaissances locales. Le Tasse nous est incomplet à présent.
On ne rêvait que chevalerie à la cour de l'errare; il n'était d'idées, de préoccupations d'esprit, que les exploits chevaleresques. Dans le monde, les tournois, les carrousels, les récits de grands coups d'épée, les braves, les preux , les généraux, tous copistes des Amadis, des Lancelot, la lance au poing ; dans le cabinet, les féeries enchantées, les fabliaux, les romans, ces romans la délectation de la société d'alors ; romans pleins de sentimens hauts, fiers, de grandes mêlées, de grands défis, de jactance héroïque, d'entreprises surnaturelles, d'actes d'un courage que nous nommons folie à présent.
Que voulait-on que fit le Tasse au milieu de ce monde ainsi préoccupé ?
Mais ces idées ont eu leur temps. Sous la glace de la civilisation et de l'étude laborieuse, l'humanité s'est refroidie de ces brillantes bravoures. Tout est calcul aujourd'hui ; calcul dans la société, calcul dans la vie politique, calcul au jour des batailles. Les mathématiques fixent la victoire. Alors, nous, bien calmes, bien impassibles, bien studieux, bien guéris de tout enthousiasme, nous reprenons la Jérusalem délivrée; et que de choses que nous n'y trouvons pas .
Nous n'y trouvons pas la Jérusalem judaïque; rien , pas le moindre souvenir, pas la moindre trace de la cité de David, du temple de Salomon. Les croisés traversent la Palestine, la sillonnent en tout sens, et pas la moindre réminiscence de la conquête de Josué, rien des douze tribus, rien des dynasties de Juda : ni Samson, ni Gédéon, ni Judith. Et Moïse, cette législation inspirée, avec son arche d'alliance, son tabernacle, son Lévitique, son Deutéronome ; Moïse, ce grand fantôme immobile et muet à la frontière de Chanaan ; Moïse n'a pas un seul souvenir dans une épopée chrétienne, faite par un chrétien, en terre papale ou à peu près !
Notre exigence va plus loin : Armide, Herminie, sont-ce là des noms arabes ? Y a-t-il même quelque chose d'oriental dans ces Altamore et tous ces guerriers du camp égyptien? Qu'est-ce quec'est que ces musulmanes qui vont courir les champs dans un pays où la réclusion est toute la vie des femmes? et leur donnât-on toute la liberté des Européennes, elles ne pourraient pas en jouir en raison des lourdes pesanteurs d'un climat qui fait de toute la journée une sieste continue. Le petit roman de Gonzalve de Cordoue, sous le rapport de la vérité de la vie mahométane, est plus savant que l'épopée italienne.
Mais revenons à l'historique de l'Itinéraire, revenons à M. de Chateaubriand, pèlerin.
Suivi d'Ali-Aga, de Jean, de Julien, et du drogman Michel, son escorte, M. de Chateaubriand prit par la vallée de Térébinthe ; il arriva à Jaffa, l'ancienne Joppé. Là il s'embarqua sur un saïque du patron Xhauna, pour Alexandrie. Vers le soir, l'un des jours suivans, s'émergèrent quelques palmiers au midi ; ils annonçaient ce quatrième continent, l'Afrique à lui encore inconnue.
Il vit le Nil, le promontoire d'Aboukir, puis Alexandrie, où M. Droveti le reçut avec des transports.
Il y a plaisir à voir les effets des grandes scènes de la nature sur une imagination comme celle de M. de Chateaubriand. Voyez-le entrer dans le Nil:
« Au lever du jour, nous nous trouvâmes à l'entrée du fleuve; nous abordâmes le cap à notre droite. Le Nil était dans toute sa beauté; il coulait à plein bord sans couvrir ses rivages ; il laissait voir, le long de son cours, des plaines verdoyantes de riz, plantées de palmiers isolés qui représentaient des colonnes et des portiques. Nous nous rembarquâmes, et touchâmes bientôt à Rosette. Ce fut alors que j'eus une première vue de ce magnifique Delta, où il ne manque qu'un gouvernement libre et un peuple heureux. •
Et remontant le Nil, au loin sortirent les Pyramides. Lorsqu'il s'agira de grandes émotions, ne demandez pas à M. de Chateaubriand de la conséquence à ses principes. Vous l'avez entendu déclamer durant deux volumes contre la tyrannie des Turcs; ici il prouve que les Pharaons firent très bien de forcer leurs sujets à élever à grands frais ces folies de tombeaux ; que la vue d'un tombeau rend une nation meilleure. Pourquoi tant de différence à ses yeux entre deux despotismes passés sur le même lieu ? c'est qu'Hérodote, Diodore de Sicile sont intervenus, ont écrit, et M. de Chateaubriand se laisse mener à l'admiration ou au dédain, au gré de ceux qui ont quelque importance dans la parole écrite.
Les Pyramides! Il ne put cependant pas, notre voyageur, visiter ces hautes reliques de la grandiose Misraïm. Un incident le priva du plaisir de toucher de ses mains ces monumens , monumens de géans, qui me faisaient dire dans un opuscule, publié il y a quelques années, La Bataille des Pyramides :
Est-ce un phare allumé qui se perd aux étoiles?
Le jour, de pourpre et d'or teignant les sombres voiles, Vient de flots de lueurs mollement revêtir Et dorer le sommet des hautes pyramides, Quand l'ombre règne encore à leurs bases solides ; Tel qu'un phare allumé leur front semble sortir Des ombres de la nuit, et tandis que l'aurore Aux habitans des champs paraît à peine éclore, Visité du soleil leur sommet éclatant Signale au fond des cieux l'astre que l'homme attend. Œuvres des premiers jours ! augustes pyramides !
A votre immense aspect l'esprit est terrassé !
Les siècles tout-à-coup déroulant leur passé, Ravissent nos pensées de prestiges splendides :
Des plus grands souvenirs assaillis en tous sens , Nous nous engloutissons dans l'abîme des temps.
Homère, Mahomet, Alexandre, Moïse , Cléopâtre, Solon, Sésostris et Cambyse , Tous ont foulé ce sol dans les ans endormi Qui de leurs pas lointains gronde encore à demi.
Au Caire, il vit cinq mamelouks français : c'étaient des traîneurs de l'armée de Ménou, laissés en Egypte.
« Ils prirent parti sous différens beys, et furent bientôt reuommés par leur bravoure. Tout le monde convenait que ces deux ou trois cents déserteurs, au lieu de se diviser entre eux, s'étaient réunis, et avaient nommé un bey français ; ils se seraient rendus maîtres du pays. Malheureusement, ils manquèrent de chef, et périrent presque tous à la solde des maîtres qu'ils avaient choisis. Lorsque j'étais au Caire, Mahamed-Ali, pacha, pleurait encore la mort d'un de ces braves. Ce soldat, d'abord petit tambour dans un de nos régimens, était tombé entre les mains des Turcs par les chances de la guerre : devenu homme, il se trouva enrôlé dans les troupes du pacha. Mahamed, qui ne le connaissait point encore, le voyant charger un gros d'ennemis, s'écria : « Quel est cet homme ? Ce ne peut être qu'un Français. »
Il restait cinq de ces mamelouks français, dont l'un avait vécu long-temps dans le désert avec les Bédouins, « et regrettait singulièrement cette vie. »
Cet aveu, cette parole du mamelouk français retentissait trop bien dans le cœur de Chateaubriand, de ce misantrope pèlerin des deux-mondes, pour qu'il n'en fut pas frappé vivement; et d'ailleurs, avait-il tort ce soldat de l'armée française, de se délecter à une vie aussi poétique, aussi libre d'embarras que celle des Bédouins ?
Une infinité de partis ennemis se disputaient alors l'Egypte; la barque qui portait M. de Chateaubriand essuya les fusillades des diverses bandes éparpillées sur les rivages.
De retour à Alexandrie, l'inscription du socle de la colonne faussement attribuée à Pompée le captiva. Devenu ici archéologue, il donne une solution satisfaisante de cette énigme monumentale, de laquelle il résulte que Pollion, préfet d'Egypte, fit élever cette colonne en l'honneur de l'empereur Dioclétien.
«Parti d'Alexandrie, je trouvai, dit-il, à bord, un rabbin de Jérusalem, un barbaresque et deux pauvres Maures de Maroc, peut-être descendans des Abencerrages, qui revenaient du pèlerinage de la Mecque; ils me demandaient leur passage par charité. Je reçus les enfans de Jacob et de Mahomet au nom de Jésus-Christ. Au fond, je n'avais pas grand mérite; car j'allai me mettre en tête que ces malheureux me porteraient bonheur, et que ma fortune passerait en fraude cachée parmi leurs misères. »
Mais il fut accueilli par la plus furieuse tempête ; dans cette tempête, il fit sa plus profonde étude : voici comment.
« Les nuits passées au milieu des vagues, sur un vaisseau battu de la tempête, ne sont point stériles pour l'âme, car les nobles pensées naissent des grands spectacles. Les étoiles qui se montrent fugitives entre les nuages brisés, les flots étincelans autour de vous , les coups de la lame qui font sortir un bruit sourd des flancs du navire, le gémissement du vent dans les mâts ; tout vous annonce que vous êtes hors de la puissance de l'homme, et que vous ne dépendez plus que de la volonté de Dieu. L'incertitude de votre avenir donne aux objets leur véritable prix; et la terre, contemplée du milieu d'une mer orageuse, ressemble à la vie considérée par un homme qui va mourir. »
Relache à l'île de Stamphalie, autrefois nommé la l'able des Dieux, d'où, après quelques jours son remit en mer; on vit lIda de Crète, puis Cerigo et les monts de la Morée, puis Malte ; autre tempête, et si courroucée, que le navire, après bien des tourmens, manqua voler en éclats sur les récifs de l'île de Lampedouse. Le naufrage était inévitable. M. de Chateaubriand écrivit ce billet qu'il enferma dans une bouteille pour la jeter à la mer au moment fatal :
« F.-A. de Chateaubriand , naufragé sur l'île de Lampedouse, le 28 décembre 1806, en revenant de la Terre-Sainte. »
Cette tempête est décrite de main de maître ; force, coloris nautique, circonstances vraies , frappantes. Décidément il reste prouvé aujourd'hui que pour écrire il faut avoir vu. Plus de livres faits avec des livres. Il n'y en a plus qu'un pour le poète, le livre de la nature.
Bernardin de Saint-Pierre, dans ses Harmonies de la Nature, lord Byron dans cette épopée bouffonne qui va souvent au sublime sans s'en douter (Don Juan), qui ne descend de si haut que pour redevenir un modèle de plaisanterie railleuse, amère, misantropique, lord Byron, disons-nous, dans le second chant a décrit aussi une tempête de visu.
Ces trois morceaux resteront les tempêtesmodèles ; assez de celles de Télémaque, de la Henriade. Celle de Chateaubriand est courte, mais chaque mot fait image; ce n'est pas un morceau d'éloquence, c'est le récit d'un homme plus occupé de son danger que de son style, et qui, s'il fait du style, laisse voir que c'est harmonie habituelle chez lui.
Bernardin de Saint-Pierre songeait à son tableau; ce soin-là le préoccupait durant l'ouragan; accroché aux enfléchures des haubans , insensible à son péril, tout à la poésie de la mer furieuse, il a pris note de mémoire, plus inquiet de sa description que de sa personne.
Celle de Byron est plus terrible. Le lord morose se plaît à relater toutes les misères de l'humanité; et quand la tourmente est finie, que le vent est tombé, il ne vous tient pas quitte, non, il vous attache aux angoisses d'une frêle embarcation; il se délecte à la livrer aux privations les plus dures.
Enfin, M. de Chateaubriand mouilla sous le cap où fut Carthage ; mais , « désappointement académique « les cendres de Didon et les ruines de Carthage entendaient le son d'un violon français. On ne s'embarrassait ni de Scipion, ni d'Annibal, ni de Marius, ni de Caton d'Utique. »C'était tout simple pour des gens enchevêtrés dans le prosaïsme de la vie. Le carnaval avait commencé chez le consul français.
Carthage, c'est Tunis ou à peu près. Il visita les ruines; c'était plus important que cette respectable échelle célèbre par ses dattes. L'histoire de Carthage, depuis Didon jusqu'aux guerres puniques, défile devant nos yeux, et la marche est fermée par la grande figure du plus grand des Africains, Annibal. M. de Chateaubriand juge ce redoutable épouvantail de Rome; mais nous ne le connaissons que par les plumes , romaines, plumes ennemies, auxquelles il faut se fier de force; c'est à prendre ou à laisser. Et notre voyageur est-il homme à se préserver de ces influences ? nous savons qu'il a superstition en ses auteurs.
Puis il renoue le fil de l'histoire et le suit jusqu'à Charles-Quint, mais non sans s'arrêter sur toutes les douleurs de saint Louis: pèlerin et Français, c'est justice.
«Alger ! Alger! » dit l'équipage; mais on ne prit pas terre; c'était à Gibraltar que l'on avait à jeter l'ancre. En effet, le voyageur revint par Cadix, Cordoue, Grenade. Alors, M. de Beauharnais tenait l'ambassade d'Espagne ; M. de Beauharnais s'émerveilla de l'arrivée du chantre d'Atala, et le reçut avec toute la distinction méritée.
M. de Chateaubriand, le 13 mai, arriva a Bayonne.
ens esbibasige
timba
aommon 23 02 luon-xib sup obreq