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L'Enchanteur 1768—1848

Chapitre XXXIX. Waterloo. - Rentrée en France des Bourbons et de M. de

Histoire de la vie et des ouvrages de M. de Chateaubriand, considéré comme poète, voyageur et homme d'état, avec l'analyse de ses ouvrages · 10 min de lecture · p. 180–192 · chapitre 39 sur 53

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Chez Vimont, 1832, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Chateaubriand. - Il préside le collége électoral du Loiret. - Sa nomination à la pairie. - Son entrée à l'Académie. - Il publie la Monarchie suivant la Charte. - Examen de cette brochure. - Disgrâce. - Il est destitué par ordonnance, de sa place de ministre conseiller d'Etat.

Lamentabile regnum.

Virgile

Grande et suprême catastrophe que Waterloo ! champs engraissés du sang de nos braves! champs où le soc du laboureur heurte l'armure de nos cuirassiers, l'aigle rouillée des drapeaux tricolores! champs où sous d'ondoyantes moissons blanchissent çà et là des os héroïques! champs d'où la victoire si long-temps amie de nos étendards, prit son vol vers le septentrion tout en émoi de la levée du géant impérial! champs où Napoléon mit en enjeu l'avenir de la France contre la conquête de l'Europe, une grande, forte armée contre le rétablissement d'une dynastie de quatorze siècles !

Quis talia fando

Myrmidonum, Dolopumve, aut duri miles Ulixi, Temperet a lacrymis ?

La plus sublime des réputations guerrières, la plus imposante, fit voir là que tout n'est que vanité; que gloire, puissance, renom ne peuvent rien contre le hasard, ce dieu mystérieux, ce destin, que les Vates plaçaient au-dessus de Jupiter. Allégorie ingénieuse et juste! Le plus redouté des hommes de guerre vit là s'éteindre sa foudre sans force, sans carreaux.

Le souvenir de Waterloo afflige, mais je ne sais trop pourquoi on veut faire de cette défaite texte à du libéralisme! L'homme vraiment impartial, le penseur qui ne se met pas à la suite, se demande vainement ce que la liberté aurait trouvé la à une victoire : comment douter de l'antipathie de Napoléon pour la cause libérale? Les gens cupides d'argent et de majorats, qui faisaient semblant de se passionner pour cette cause en se passionnant pour leur guerrier liberticide, ne pouvaient disconvenir que l'auteur de l'acte additionnel ne mimât le rôle avec répugnance, aver mauvaise humeur.

Ombres des héros de Jemmapes, de Valmy, Fleurus, auriez-vous dit, il y avait une vingtaine d'années, dans ces belles batailles dont le souvenir nous électrise, auriez-vous supposé qu'un jour, non loin du champ d'honneur où vous succombâtes, on ne sauverait quelques débris de liberté qu'en fuyant devant ces hordes étrangères que vous foudroyez au cri, au formidable cri de vive la république?

Voilà le dénouement du drame impérial! Waterloo! jour où le despotisme joua de ses restes, et ne sut pas même courir au-devant d'une balle quand ses crédules adorateurs mouraient et ne se rendaient pas , Séides d'un Mahomet qui leur promettait, non les enivremens d'un long avenir de délices, mais un bout de ruban rouge! Et le dix-neuvième siècle assure qu'il a le sens commun!

Anglais, Prussiens, Baskirs, Cosaques, vinrent de nouveau camper aux Champs-Elysées.

Alors s'offrit encore le mesquin spectacle des Bourbons rentrant sous la protection des baïonnettes étrangères ! Malheureux 1815! où placer done un peu d'enthousiasme s'il en reste dans un cœur français?

Chateaubriand rentra avec Louis XVIII, qui par ordonnance le nomma président du collége électoral du Loiret.

Il y a dans le discours d'ouverture des phrases mal sonnantes. Je viens de relire ce discours; et, quoique peu royaliste, je n'y puis voir texte à tant de déclamations sorties des journaux semi-impériaux contre M. de Chateaubriand depuis 1815 jusqu'à 1824. On aurait voulu peut-être qu'à l'aspect de ces six cent mille étrangers prêts à se partager la France, lorsque le parlement anglais ne cessait de retentir d'un affreux delenda Carthago, on aurait voulu que, mettant de côté une indignation bien naturelle, M. de Chateaubriand recommandât aux électeurs les traitres qui, violant leurs sermens comme ils avaient violé ceux qu'ils avaient faits à la république, avaient couru au devant de la tyrannie, et mis la France à la merci de ceux qui pouvaient enfin se venger de leurs échecs devant les magnifiques drapeaux républicains nos

Et de quoi vous plaignez-vous, qui, de quoi vous plaignez-vous, quand l'homme qui préside s'écrie : « Laisser à l'écart les artisans de nos troubles, c'est justice. La justice n'est point une réaction, l'oubli n'est point une vengeance; il ne faut pas qu'un homme se croie puni parce qu'il n'est pas récompensé du mal qu'il a fait.i

Et, cependant, ouvrez toutes les biographies, vous verrez des impériaux désappointés, à l'instar du système insidieux des Bellart et Marchangy, et autres persécuteurs de la presse, isoler quelques phrases de ce discours et tirer dessus.

Peu avant cette nomination à la présidence du collége, M. de Chateaubriand avait été nommé membre de la Chambre des pairs, hôtel des invalides où vont amortir leur chute tous nos grands et petits hommes dont on craint les reproches d'ingratitude.

Le 21 mars 1816, il parut dans l'Académie française. Entraîné par le torrent politique, on ne fit pas grande attention à cette réparation qui, dans d'autres temps, eût mis en émoi la littérature.

Il doit sembler surprenant à la plupart des personnes qui connaissent, aiment le caractère élevé de M. de Chateaubriand , de le voir entrer à l'Académie sous le petit coup d'état de M. de Vaublanc, 18 fructidor en miniature, qui donne la mesure juste de nos pygmées, et qui ferait rire, si deux hommes d'un talent distingué, MM. Arnault et Etienne, n'avaient pas été éliminés. Ce que Louis XIV et Louis XV n'avaient pas fait, M. de Vaublanc le fit : il porta la main sur l'inviolabilité académique. Il remania les classes de l'Institut ; il mit cette aggrégation sur le pied des quatre académies de l'ancien régime, et puis après il se reposa. Il attendait qu'on le nommât aux places rendues vides par son ordonnance : l'Académie se respecta.

Les deux plus brillantes oraisons alors prononcées par M. de Chateaubriand à la chambre haute ont cela de particulier, que le but vers lequel elles poussaient s'est trouvé réalisé par les circonstances : il s'opposa à la loi du renouvellement partiel de la Chambre des députés, et proposa quelque chose d'approchant à cette expédion d'Alger qui nous occupe.

Mais un évènement marquant sous tous les rapports , évènement littéraire, évènement politique en même temps , ce fut la publication de sa Monarchie selon la Charte. Monument de style et d'élocution, il place l'auteur au premier rang des écrivains publicistes. Son style y brille dans tout son plein. Sa destitution de ministre d'état ne marque pas moins dans sa carrière politique; mais on regrette avec raison que, dégoûte des affaires de cour, il ne se soit pas enfui dans un Ferney chercher de laborieux loisirs. Je ne suis pas assez fervent envers notre pauvre gouvernement représentatif pour voir largement rachetés, par quelques services que l'écrivain a rendus à cette cause, les ouvrages avortés, les histoires, poèmes, dont il aurait pu enrichir la postérité. Bien nous prend qu'un mandat à la manière de ceux qui approvisionnent notre tribune de Cicérons, n'ait pas fourvoyé les passions ardentes de Voltaire, et dévoré à la tribune sa vie. Quelles disputes sur le Quiétisme, le Jansénisme et autres misères, ne s'élevèrent pas en tourbillons, en orages, dans la vie de Fénelon, de Bossuet! Sans doute, eux aussi ils devaient voir à tout moment la France sur le bord de l'abîme ; et cependant qui s'inquiète aujourd'hui de ces longs débats religieux? Le T'Télémaque, que, dans les intermittences de sa fièvre disputeuse, Fénelon écrivit pour se distraire, voilà ce qui sauve sa mémoire de l'oubli.

La Monarchie selon la Charte parut. Voici ce qui motivait, suivant le noble pair, ministre d'état, cette publication :

• Si le conseil, disait-il, dont j'ai l'honneur d'être membre, était quelquefois assemblé, on pourrait me dire : Parlez dans le conseil ; mais ce conseil ne s'assemble pas ; il faut donc que je trouve le moyen de faire entendre mes humbles remontrances, et de remplir mes fonctions de ministre. »

La chambre introuvable avait été nommée sous l'influence des troupes étrangères; ce n'était qu'un vain simulacre de représentation. Les électeurs bonapartistes et républicains n'avaient la plupart osé se présenter à la salle d'élection. Les uns avaient été souffletés, les autres expulsés. Dans un tel état de choses, M. de Chateaubriand lança cette publication, où, dans la fièvre d'ancien régime qui régnait alors, il dit de bonnes vérités, mais en caressant toujours les intérêts royalistes.

D'abord il déduit logiquement la nécessité, l'absolue nécessité, de vivre sous l'empire d'une Charte.

A l'égard du premier membre de la triplicité législative, il ne voudrait pas, par une méticulosité trop scrupuleuse, de l'initiative de la loi comme d'une corvée de la royauté, surtout dans les lois impopulaires. La dignité royale lui semble compromise par les coupures et amendemens des haute et basse Chambres.

Pour le second pouvoir, la Chambre des pairs, il la voudrait plus privilégiée, honorée et riche.

Nous nous demandons depuis long-temps , avec tout ce qui se dégage de l'imitation, ce que l'État a à gagner dans cette permanence, dans cette personnification de l'aristocratie.

Mirabeau, dont les prévisions sur la marche de la révolution se sont accomplies avec une précision surprenante, Mirabeau qui voulait une monarchie mitigée, qui compromit même sa popularité en résistant au torrent ; Mirabeau qui, par conséquent, montra autant de perspicacité d'homme d'état que de haute éloquence, ne voulut jamais entendre parler d'une pareille institution. Mounier, Lally-Tolendal et leur parti en furent pour leurs velléités de pairie, patriciat qui doit tôt ou tard anéantir la liberté.

A Rome et à Athènes, patriciens et aristocrates mirent constamment en péril la république, et cela non moins par leurs empiètemens que par le désespoir où ils mettaient les prolétaires, qui; pour les contrebalancer, se groupaient autour d'un Périclès, d'un Marius , d'un César, de toute notabilité quelconque, qui échangeait sa protection contre de l'absolutisme. Un ambitieux embrassait la cause plébéienne, et dès lors le voilà à peu près sur les marches du trône. Malheureux système de choses! il perdit la république. César réussit à moitié, Octave réussit totalement, parce qu'ils s'unirent au peuple en soignant leurs intérêts, comme ce bon M. Tartufe. Mais il est avéré que le sénat, pairie romaine, perdit tout, crédit, pouvoir, richesses même, à l'établissement de l'empire romain.

Dans les républiques du moyen âge, à Venise, à Gênes, l'aristocratie anéantit au plus vite l'énergie de l'élément populaire. Il est de fait qu'avec la liberté de la presse, c'est-à- dire avec ce levier tout populaire, ces états n'auraient pas subsisté cinquante ans. Ils durèrent, mais par l'effacement total des masses, par leur asservissement. Une inquisition de tortures, et le Pont des Soupirs au bout, dévoraient quiconque parlait politique. Sans cela, si matelots, soldats, artisans, avaient pris fait et cause pour les divers partis qui divisaient cette noblesse en possession de tout, et en possession de répandre dans la populace ces tas d'or qui affluaient chez elle par la conquête et le commerce, Venise n'eût cessé d'être à feu et à sang. Soliman, ou Charles-Quint, ou Louis XII, en eussent vu facilement la fin.

Pareil état de choses saurait-il nous aller ? Ne l'avons-nous pas vue, notre noblesse, s'échapper de France à l'aspect de la refonte sociale, courir sur les degrés de tous les trônes, demander main forte, et sous prétexte d'empêcher les maux de la révolution, les rendre pires de jour en jour ?

M. de Chateaubriand, en soumettant à son examen l'institution de la pairie, a parlé avec la partialité d'un émigré.

A l'occasion du troisième corps de la trinité politique, la représentation nationale, il développe des idées qui étaient fortes pour le temps. Il montre le pouvoir, les attributions de la chambre élective, dans toute leur latitude. Il veut surtout que le ministère marche avec la majorité; que la presse soit libre ; que les ministres soient responsables devant elle; et une infinité d'autres choses qui, établies, incontestées aujourd'hui, n'en étaient pas moins difficiles, dangereuses même à proclamer alors.

L'immoralité d'un ministère de la police, les fautes des trois ministères qui s'étaient succédé depuis 1814, il les signale, les analyse. II rassure la couronne sur le royalisme des colléges électoraux, mais il lui montre une conspiration permanente dans le jeu des intérêts révolutionnaires.

Nous l'avons vu appeler l'aristocratie à consolider la royauté; vers la fin de sa brochure il y appelle aussi le clergé.

Somme totale, l'ouvrage écrit sous l'influence des intérêts monarchiques auxquels l'auteur s'était dévoué, porte cependant de nombreux germes d'un libéralisme plus tard développé. On sait, c'est démontré par la constitution craniologique de l'auteur, que l'opposition lui est indispensable. Pour la facture, le style est vigoureux, sans pathos, plein de Montesquieu.

Sa brochure lancée, trois jours après le Moniteur publia cette ordonnance :

• Louis , etc. ; •Le vicomte de Chateaubriand ayant , dans un écrit imprimé, élevé des doutes sur notre volonté personnelle, manifestée par notre ordonnance du 5 septembre, nous avons ordonné ce qui suit:

Le vicomte de Chateaubriand cesse de ce jour d'être compté au nombre de nos ministres d'état.»

Un post-scriptum écrit sous le coup de l'ordonnance du 5 septembre, et le passage sur la pairie, lui valurent sa disgrâce.

Shab noro Eneridonsie

Lors