Chapitre V
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Chez Vimont, 1832, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Arrivée aux Açores. - Ambassade de M. de Chateaubriand. - Le matelot-moine. - L'ami de M. de Chateaubriand.- Relâche à l'île Saint-Pierre. - Ossian à Terre-Neuve. - Arrivée de M. de Chateaubriand à Baltimore.
I can't but say it is and awkward sight
To see one's native land receding through
The growing waters.
« Je ne puis nier que ce ne soit une chose
singulière de voir la terre natale s'éloigner à
travers les ondes qui s'élèvent. »
(LORD BYRON, Don Juan.)
On manquait d'eau et de provisions fraîches, mais on se trouvait à la hauteur des Açores.
Le 6 mai, vers les huit heures du matin, perça à l'horizon le pic de l'île Gracioza, pic supérieur à celui de Ténériffe ; on aperçut ensuite une terre plus basse. Entre onze heures et midi, l'ancre fut jetée sur un fond de roches, par quarante-cinq brasses d'eau.
L'ile Gracioza se forme de petites collines, un peu renflées au sommet, comme les belles courbes des vases corinthiens. Elles étaient alors couvertes de la verdure naissante des blés, d'où s'exhalait une odeur suave, particulière aux moissons des Açores. On voyait se dessiner au milieu de ces tapis onduleux les divisions symétriques des champs formés de pierres volcaniques. Ça et là, dans la campagne, des figuiers sauvages avec leurs feuilles violettes et leurs petites figues pourprées, arrangées comme des nœuds de chapelets sur les branches ; puis une abbaye au haut d'un mont. Au pied de ce mont, une anse caillouteuse se diaprait des toits rouges de la petite ville de Santa-Crux. Ajoutez à cela, toute l'ile avec ses découpures de baies, de caps, de criques, de promontoires, répétant son paysage inverti dans les flots; de grands rochers nus, verticaux au plan des vagues, lui servant de ceinture extérieure, et contrastant leurs couleurs enfumées avec les festons d'écumes qui s'y appendaient au soleil comme des dentelles d'argent. Le pic de l'île du même nom, par-delà Gracioza, s'élevait majestueusement dans le fond du tableau au-dessus d'une coupole de nuages.
«C'était, dit notre voyageur, la première terre étrangère à laquelle j'abordais; par cette même raison il m'en est resté un souvenir qui conserve chez moi l'empreinte et la vivacité de la jeunesse. Je n'ai pas manqué de conduire Chactas aux Açores, et de lui faire voir la fameuse statue que les premiers navigateurs prétendirent avoir trouvée sur ces rivages. »
Cette statue, si ce n'est pas une fiction des Portugais, fut placée là par les Phéniciens, qui, sur leurs frêles pentécontores, s'aventuraient sur le mystérieux Océan, à la recherche de cette Atlandide, tradition des vieux prêtres de l'E-Sypte, qui disaient à Solon : Lóv, Zov,
Il fut décidé que M. de Chateaubriand descendrait à terre, comme interprète, à Gracioza, avec un passager et le second capitaine. Chaloupe mise en mer, les matelots rament vers le rivage, à deux milles de distance. Bientôt mouvement sur la côte ; voilà un large canot qui s'en détache et vient; puis on distingue dedans quantité de moines, qui hèlent en portugais, en espagnol, en anglais; on leur répondit que l'on était Français.
L'alarme était déjà dans l'ile. Ce vaisseau, c'était le premier bâtiment de grand port qui eût jamais abordé, et osé mouiller dans cette rade dangereuse. Le pavillon tricolore n'avait pas encore flotté dans ces parages, les insulaires étaient tous portés à prendre ces étrangers pour des mécréans, pour des forbans redoutables. Mais, raisons entendues, à ces appréhensions succéda la joie la plus vive. Les moines firent passer ces gens dans leur bateau, et l'on arriva à Santa-Crux.
M. de Chateaubriand se trouvait, je ne sais pourquoi, en uniforme; or pour lui furent les honneurs, comme au coryphée de la députation. Arrivés chez le gouverneur, son Excellence les reçuten méchant habit vert, leur donna audience, et leur permit de faire tous les achats qui pourraient leur être agréables.
Les religieux festoyèrent l'ambassade à qui mieux mieux. Un passager, dont nous parlerons bientôt, en raison de son intimité avec notre voyageur, avait trouvé parmi ces moines un compatriote, un matelot de Jersey, dont le vaisseau avait peri à Gracioza. S'étant sauvé seul à terre, dans le far niente de l'hospitalité monacale, il s'était alléché au métier de moine ; aussi abjura-t-il le protestantisme, pour entrer dans le bercail sacré, trouvant bien plus agréable de prier, chanter, boire du fayal, mener douce vie, que de grimper au haut des mâts. Ce n'est pas qu'il fût devenu meilleur ; toujours marin jureur, buveur, sous l'habit religieux, enchante de trouver à parler anglais, il mit nos jeunes gens au courant de la chronique scandaleuse du couvent, devant ces bons pères, qui n'y entendaient pas malice.
On était encore bien arriéré dans cette île! On crut ravir d'admiration les nouveau venus en leur montrant une orgue de paroisse. L'organiste, d'un air triomphant, se mit à toucher une misérable kyrielle de plain-chant, cherchant à lire dans leurs yeux le comble de l'étonnement. On fit les surpris, mais l'ami s'étant approché modestement, feignit de peser sur les touches avec le plus grand respect; l'organiste lui faisait des signes avec l'air de lui dire : « Prenez garde » vais que devint le moine, quand celui-ci, bon musicien sil en fut jamais, préluda et monta à vol d'aigle dans les hautes harmonies d'un célèbre passage de Pleyel.
Le soir on eut un excellent souper, et pour échansons de très jolies filles; il fallut avaler du fayal à grands flots, jusqu'à impossibilité de se tenir sur sa chaise.
A six heures du matin, le moine de Jersey leur déclara, en balbutiant, et avec un juron anglais, qu'il prétendait dire sur-le-champ la messe : dans moins de cinq minutes il eut expédié sa messe, à laquelle plusieurs Portugais assistèrent très dévotement ; beaucoup de peuple baisa dévotement la manche du père dans la rue. Ce n'est pas à Gracioza que notre écrivain a pris ce grand amour du monachisme qui lui a dicté de savantes pages dans le Génie du christianisme.
Revenus à bord avec deux religieux, lesquels exhibèrent un compte énorme qui leur fut soldé, à mesure que leur canot s'éloigna, oo mit à la voile.
Le passager avec qui M. de Chateaubriand s'était lié, né d'une mère écossaise et d'un père anglais, avait débuté dans l'arme de l'artillerie. Peintre, mathématicien, musicien, parlant plusieurs langues, il réunissait aux avantages d'une taille élevée et d'une figure charmante, les talens utiles et ceux qui nous font rechercher de la société.
Le supérieur de je ne sais quelle corporation religieuse, étant allé à Londres, avait fait la connaissance de ce jeune homme, que M. de Chateaubriand n'a jamais désigné que par l'initiale T. Ce supérieur le catéchisa, en fit un prosélyte; il fut résolu que T. passerait à Paris, renverrait de là sa commission au duc de Richemond, embrasserait la religion romaine, et, entrant dans les ordres, suivrait le supérieur en Amérique. Ainsi fit-il; T., malgré les lettres attendrissantes de sa mère, s'était embarqué pour le Nouveau-Monde.
Le hasard lui avait fait prendre passage sur ce vaisseau. M. de Chateaubriand ne fut pas long-temps sans découvrir cette âme si mal assortie à celles qui l'environnaient, ne pouvant assez s'étonner de la chance singulière qui jetait un Anglais, riche et bien né, parmi une troupe de prêtres catholiques.
Une nuit, restés tous deux sur le tillac, nos deux passagers, cédant à l'instinct de la sympathie, se rapprochèrent, s'ouvrirent leurs cœurs. T. raconta son histoire à son nouvel ami, qui n'approuva pas sa conduite sur tous les points : il promit de se détacher de la mission, et de le suivre dans les savanes de l'Amérique.
Il était épris, lui aussi, de la nature. Les deux jeunes amis passaient des nuits entières à causer sur le pont lorsque tout dormait dans le vaisseau hormis quelques matelots de quart.
Ce fut par une de ces belles nuits qu'étant à environ cinquante lieues de la Virginie, et cinglant sous une brise légère de l'ouest qui apportait l'odeur aromatique de la terre, il composa pour une romance française un air dépositaire du sentiment de la scène qui l'inspirait.
Le vent s'étant élevé et ayant repoussé considérablement le vaisseau vers le nord, force fut de faire une seconde relâche à l'île Saint-Pierre, sur les côtes de Terre-Neuve. On passa quinze jours à terre; les deux amis allaient courir dans les montagnes de cette île affreuse, se perdant au milieu des brouillards dont elle est sans cesse couverte. La, l'imagination sensible du jeune Anglais s'harmoniait à ces scènes sombres, romantiques : quelquefois errant au milieu des nuages et des bouffées de vent, en entendant les mugissemens d'une mer qu'on ne pouvait découvrir, égarés sur une bruyère laineuse et morte, au bord d'un torrent rouge, T. s'imaginait être le barde de Cona; alors, en sa qualité de demi-Ecossais, il se mettait à déclamer des passages d'Ossian sur des airs sauvages qu'il improvisait.
ne Mais Ossian, aver tout son empire sur ces deux neuves imaginations, n'avait pas pour T. le même attrait que les processions des missionnaires dans l'île : il advenait qu'au grand déplaisir de Ma de Chateaubriand, à peine il voyait se former les rangs, qu'il s'armait d'un cierge, y courait, et entonnait les cantiques. M. de Chateaubriand chargeait sa mémoire de croquis poétiques ; aussi, sur l'écueil dit le Colombier, nouveau croquis ; sur l'ile de Terre-Neuve, où l'on relâcha quinze jours, nouvelle ébauche ; et nouvelle ébauche encore •dans les mers de la Virginie et du Maryland, dont on gagna les latitudes plus tempérées. Toutes ces esquisses sont disséminées dans le Génie du Christianisme.
Au moment de toucher cette terre d'Amérique si désirée, notre écrivain faillit périr. « La chaleur nous accablait, dit-il; le vaisseau, dans un a calme plat, sans voile et trop chargé de ses mâts, -était tourmenté par le roulis. Brûlé sur le pont et fatigué du mouvement, je voulus me baigner ; set quoique nous n'eussions point de chaloupe - dehors, je me jetai du mât de beaupré à la mer. 2 Tout alla d'abord à merveille, et plusieurs passagers m'imitèrent. Je nageais sans regarder le vaisseau; mais quand je vins à tourner la tête, je m'aperçus que le courant l'avait déjà entraîné bien loin. L'équipage était accouru sur le pont; on avait filé un grelin aux autres nageurs. Des requins se montraient dans les eaux du navire, et on leur tirait du bord des coups de fusil pour les écarter. La houle était si grosse, qu'elle retardait mon retour et épuisait mes forces. J'avais un abîme au-dessous de moi, et les requins pouvaient à tout moment m'emporter un bras ou une jambe. Sur le bâtiment on s'efforçait de mettre un canot à la mer; mais il fallait établir un palan, et cela prenait un temps considérable.
» Par le plus grand bonheur une brise presque insensible se lava; le vaisseau, gouvernant un peu, se rapprocha de moi; je pus m'emparer du bout de la corde; mais les compagnons de ma témérité s'étaient accrochés à cette corde; et quand on hous attira au flanc du bâtinent, me trouvant à l'extrémité de la file, ils pesaient sur moi dé tout leur poids. On nous repêcha ainsi un à un, ce qui fut long. Les roulis continuaient ; à chacun d'eux nous plongions de dix ou douze pieds dans la vague, ou nous étions suspendus en l'air à un même nombre de pieds, comme des poissons au bout d'une ligne. A la dernière immer sion, je me sentis prêt à m'évanouir ; un roulis de plus , et c'en était fait. »
On entra enfin dans la baie de Chesapeake; voilà le poète mettant le pied sur ce continent qu'il s'inféodera par droit de poésie, où il cueillera les plus belles fleurs de sa couronne, les palmes de son immortalité ! Les révolutions d'âme que ce sol produisit en lui, il les a décrites avec enthousiasme. Mais j'aime mieux le suivre à cette habitation, premier spécimen de la société trans-atlantique.
« Nous traversâmes quelques petits bois de baumiers et de cèdres de la Virginie, qui parfumaient l'air. Je vis voltiger des oiseaux-moqueurs et des cardinaux dont les chants et les couleurs m'annoncèrent un nouveau climat. Une négresse de quatorze ou quinze ans, d'une beauté extraordinaire, vint nous ouvrir la barrière d'une maison qui tenait à la fois de la ferme d'un Anglais et de l'habitation d'un colon. Des troupeaux de vaches paissaient dans des prairies artificielles entourées de palissades, dans lesquelles se jouaient des écureuils gris, noirs et rayés ; des nègres sciaient des pièces de bois, et d'autres cultivaient des plantations de tabac. Nous achetâmes des gâteaux de maïs, des poules, des œufs, du lait, et nous retournâmes au bâtiment mouillé dans la baie. •
Il fallait bien du contentement dans le nouveau débarqué ! Long-temps après, lorsqu'il a décrit son arrivée, il n'avait pas laissé échapper tout le charme des souvenirs ; car il est clair que M. de Chateaubriand a écrit plus tard ce morceau ; il va chercher des points de comparaison dans une ferme anglaise pour dépeindre l'habitation. Tout était charmant à ses yeux, et les couleurs des oiseaux, et la jeune négresse, et la fourrure des écureuils.
A Baltimore, il se sépara de ses compagnons de voyage. Il prit le stage pour Philadelphie.
xue delle Jae ples de
gong 2150 p Puemoggolorab
Nol ang eli-Ino n cens
Serino