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L'Enchanteur 1768—1848

Chapitre XIX

Histoire de la vie et des ouvrages de M. de Chateaubriand, considéré comme poète, voyageur et homme d'état, avec l'analyse de ses ouvrages · 10 min de lecture · p. 276–287 · chapitre 19 sur 53

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Chez Vimont, 1832, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Petite menterie de M. de Chateaubriand. - Preuves. - Publication d'Atala. - Effet qu'elle produit sur Napoléon. - Les Atalistes. - Grand succès. - Nombreuses traductions d'Atala. - Enthousiasme européen.

Aggredere o magnos , aderit jam tempus, honores ,

Cara deûm soboles , magnum Jovis incrementum.

(Virgile.)

Tu peux briguer les honneurs éternels,

Fils des Dieux, noble enfant du roi des immortels.

(Trad, de F DIDOT.)

Makensie venait de terminer son exploration du Pôle-Nord par l'Amérique. Dansson journal, large et vigoureux album, c'étaient de toutes parts des esquisses de la vie sauvage ; à des récits tracés sur lieu, de chasses, de repas, de conseils des cinq-nations, se mêlaient des tableaux des lacs Supérieur, Onduré, de la baie d'Hudson, du fleuve Saint-Laurent, et tout cela tracé de main d'homme qui a vu. Ce livre faisait du bruit en Angleterre en 1801 ; on doit juger avec quelle émotion de souvenirs , avec quel charme M. de Chateaubriand en rendit compte dans le Mercure !

Mais ce n'est pas le plus important pour nous ; ce qui l'est bien davantage, c'est la fiction que cette exploration, dans les intérêts de la science et de la géographie, suggéra à l'auteur qui mettait la dernière main à A tala.

Atala était finie. Une préface pour un débutant, est une espèce d'exposition, où, déclinant son nom ,

Il dit: Je suis Oreste, ou bien, Agamemnon.

M. de Chateaubriand devait motiver son voyage en Amérique. Quelle qu'en fût la cause première, dégoût désespéré de la société, ou passion sans excuse, elle ne cadrait pas avec l'esprit religieux de l'ouvrage. Le journal de l'explorateur anglais le piqua d'émulation. C'était quelque chose de bien plus frappant, de bien plus captieux, qu'un grand but, un but avouable, glorieux même à ce dépaysement. Cela arrêté, il motiva son séjour dans les forêts du Meschacebé et au revers des monts Aleghanys, sur le désir de pousser , lui aussi, la science géographique dans le pôle Septentrional.

M. de Chateaubriand connaissait déjà le monde. Il vit si vite, ce monde! Le public n'a à donner en passant qu'un moment d'attention ; pour s'en emparer, pour le captiver, ce public, besoin est de frapper fort plutôt que juste, suivant l'adage d'un grand faiseur. M. de Chateaubriand commençait à sentir aussi toute la portée de l'apophlegme de Beaumarchais : Le savoir-faire vaut mieux que le savoir. Voici donc ce que son savoir-faire lui fit dire au public en lui donnant A tala :

« En 1789, je fis part à M. de Malesherbes du dessein que j'avais de passer en Amérique. Mais désirant en même temps donner un but utile à mon voyage, je formai le dessein de découvrir par terre le passage tant cherché, et sur lequel Cook même avait laissé des doutes. Je partis, je vis les solitudes américaines, et je revins avec des plans pour un second voyage qui devait durer neuf ans. Je me proposais de traverser tout le continent de l'Amérique Septentrionale, de remonter ensuite le long des côtes, au nord de la Californie, et de revenir par la baie d'Hudson en tournant sous le pôle (M. Makensie, disait-il au bas de la page, a depuis exécuté une partie de ce plan). M. de Malesherbes se chargea de présenter mes plans au gouvernement, et ce fut alors qu'il entendit les premiers fragmens du petit ouvrage que je donne aujourd'hui au public. La révolution mit fin à tous mes projets. n

Une rapide énumération de ses malheurs rendait cette entrée sur la scène littéraire extrêmement frappante : elle fit effet.

Mais il résulterait de ces confidences que 4 tala étant esquissée en 89, M. de Chateaubriand aurait été déjà dévot à cette époque; qu'il serait parti dans l'âge de l'inexpérience, non par amour de la vie sauvage, non en élève irréfléchi de Rousseau, mais en explorateur, et cela sans plan, sans ressources, sans ce qui est indispensable pour une si aventureuse excursion dans des climats rigoureux. Il serait revenu pour faire ces grands préparatifs; alors ce ne seraient plus le journal anglais de la chaumière lu à la flamme du foyer, ni la fuite du roi, qui auraient décidé son retour.

A quoi bon ces réflexions qui terminent son voyage en Amérique, portant en substance que s'il eût allumé la lampe de son hôtesse avec ce journal, au lieu de le lire, sa vie eût été changée; il ne fut pas revenu en France, il n'eût pas passé par cette hôtellerie nommée ministère, on ne l'eût pas appelé monseigneur? Nous le verrons plus tard motiver encore différemment ce voyage.

Quoi qu'il en soit, cette préface est un petit chef-d'œuvre d'exposition : d'abord, le poète poussé en Amérique par un vœu grand, utile, celui de dire au monde connu s'il existe ou non un passage par le nord-ouest aux Indes. Dès le quinzième siècle les Hollandais Heemkerke, Cornélius Ryp, s'étaient aventurés à cette recherche; plus tard, le célèbre Cook y avait perdu aussi ses peines et la vie. Ce projet a été aussi tenté par celui qui présente A tala au public. Le nom de Malesherbes jette ici un reflet de vénération sur son petit-fils. Ce n'est pas tout ; de ses manuscrits sur l'Amérique, il n'a guère sauvé qu'Atala, qui n'était elle-même qu'un épisode des Watchez, ouvrage perdu.

Il est vrai, sans le talent surhumain du poète, toute cette mise en scène n'eût servi de rien. Est-cela faute d'un auteur ou celle d'un public aussi frivole, aussi injuste parfois que le nôtre, si, au moment de faire une publication, on prend tous ses avantages possibles?

Il fut pour la première fois question dece chef-d'œuvre poétique dans le journal des Débats, et dans le Publiciste, en 1801. Voici la lettre qui l'annonçait :

Citoyen

»Dans mon ouvrage sur le Génie du christianisme, ou les Beautés de la religion chrétienne, il se trouve une partie entière consacrée à la Poétique du christianisme. Cette partie se divise en quatre livres : poésie, beaux-arts, littérature, harmonie de la religion avec les scènes de la nature et les passions du cœur humain. Dans ce livre j'examine plusieurs sujets qui n'ont pu entrer dans les précédens, tels que les effets des ruines gothiques comparées aux autres sortes de ruines, les sites des monastères dans la solitude, etc. Ce livre est terminé par une anecdote extraite de mes voyages en Amérique, et écrite sous les huttes mêmes des sauvages ; elle est intitulée: Atala, etc. Quelques épreuves de cette petite histoire s'étant trouvées égarées, pour prévenir un accident qui me causerait un tort infini, je me vois obligé de l'imprimer à part, avant mon grand ouvrage.

»Si vous voulez, Citoyen, me faire le plaisir de publier ma lettre, vous me rendrez un important service.

» J'ai l'honneur d'être, etc. »

F. aug. de Chateaubriand

La rédaction du Mercure ne l'avait pas détourné de son occupation favorite ; il est incontestable qu'en 1801 il préparait une édition de son grand ouvrage, que des inégalités, des faiblesses lui firent sacrifier; deux volumes étaient imprimés, lorsque, ne le croyant pas assez élaboré, il le recommença, ou du moins le retravailla.

Quant à l'épisode d'Atala, il l'imprima en petit format : ce fut la premiere édition.

Il arracha un cri d'admiration à l'Europe. « Méditant la restauration des cultes religieux en France, dit M. Bourrienne, Bonaparte se trouva merveilleusement appuyé par la publication d'un livre produisant une grande sensation, et dont le mérite supérieur ramenait les esprits à s'occuper d'idées religieuses. Je me rappelle qu'un jour madame Bacciochi vint trouver son frère tenant un petit volume à la main ; c'était Atala qu'elle présentait au premier consul, le priant de le lire. Il commença par lui dire : « Encore des romans en A! J'ai vraiment bien le temps de lire toutes vos niaiseries ! » Il prit cependant le livre des mains de sa sœur, et le posa sur notre bureau. Madame Bacciochi lui demanda alors la radiation de M. de Chateaubriand de la liste des émigrés : « Ah! ah ! reprit-il , c'est de M. de Chateaubriand ! je lirai cela. Bourrienne, écrivez à Fouché de rayer son nom de la liste. » On voit par là que Bonaparte s'occupait si peu de choses littéraires, qu'il ne savait pas encore que M. de Chateaubriand eût fait Atala. C'était à la recommandation de M. de Fontanes que madame Bacciochi avait fait cette démarche, qui fut couronnée d'un plein succès. Le premier consul lut Atala, et en fut très satisfait. »

L'enchantement produit par ce petit livre était au comble. Il y eut un parti littéraire qui s'intitula les Atalistes ; ce parti se propagea en Angleterre. C'était une espèce d'appel aux Muses modernes; et les précurseurs de cette littérature neuve appelée assez improprement romantisme; les deux précurseurs, madame de Staël et M. Benjamin Constant, ne restèrent pas impassibles à ce coup de tocsin. En Allemagne, en Italie, la magie de cette production se propagea ; des journaux, particulièrement le Die algmeine litteratur Zeitung; l'Ape , scella d'opusculi letterari se constituèrent propagateurs de PAtalisme. Protestans, illuminés, tout le monde prit part à la querelle! On fit en Angleterre des lectures publiques d'Atala. En France, les parodies, complément indispensable d'un succès, assiégèrent les petits théâtres ; de petits romans dans le style parodique se publièrent sous le titre d'Atala, d'Aura. M. de Fontanes avait annoncé dans sa chaleureuse et bien inspirée amitié que cet ouvrage deviendrait une mine inépuisable pour les peintres et les poètes : c'est ce qui se réalisa. On vit le convoi d'A tala, par M. Gautherot, tableau acheté sur-le-champ par Lucien Bonaparte ; M. Granet, à Rome, enrichit l'école française d'un tableau tiré du même sujet; enfin, parut celui de Girodet, qui est maintenant dans l'esprit de tout le monde.

Un honneur rendu jusqu'à présent au seul Télémaque, la mise en vers d'une prose pleine de feu, de couleur, d'harmonie, Atala l'obtint encore. Delille en rima un passage dans son Imagination; Saint-Vicior y puisa aussi un des plus beaux épisodes de son Voyage du poète. Enfin, un M. Daruthy nota des romances et un chant nocturne sur le tableau d'Atala; ces morceaux de mélodie furent bientôt sur tous les pianos.

Quant aux traductions, la véritable pierre de touche de beaucoup de ces colifichets, auxquels l'engouement parisien donne une vie éphémère, elles confirmèrent en tous pays la vogue de cette œuvre. Passant dans toutes les langues, jamais elle ne perdit ce parfum de délicieuse poésie; jamais sa touche éblouissante comme le plumage des oiseaux de la Zone Torride, pittoresque comme les belles solitudes qu'elle réfléchit, ne perdit de sa vivacité, de son éclat.

En Amérique, à Philadelphie, il s'en imprima une édition somptueuse, mais moins encore que celle de Robinson, libraire à Londres, ornée de jolies vignettes. Déjà à Londres le libraire Spilsburg en avait publié une. Un littérateur anglais tenta une traduction, et pour obtenir l'approbation de M. de Chateaubriand il fit le voyage de Paris.

A Venise, l'abbé L.-J. T. fit connaître cet ouvrage par une version que mit en oubli une autre plus fidèle et plus riche. Piatti, à Flo-, ronce, inséra Atala dans une collection de chefs-d'œuvre. Le docteur Rosini fit passer aussi Atala dans la langue italienne, à Pise, sous les auspices et avec l'approbation de la Società letteraria. A Paris, un M. de Blainvillain, translateur de Paul et Virginie en italien, obtint encore un succès de ce genre avec l'ouvrage de M. de Chateaubriand. Il signor Constantini, à Berlin, en essaya, et dédia à la duchesse d'York et d'Albany une traduction dans la langue de Métastase et de l'Arioste.

Les catalogues de la foire de Léipzig, dans les années 1801 et 1802, mentionnent deux ou trois A tala allemandes, dont l'une chez Cramer.

A Munster, autre traduction. Une traduction en hongrois parut à Presbourg avec le texte français en regard. Les Hollandais, les Suédois, les Polonais, eurent aussi A tala dans leurs langues.

Enfin, il n'y eut pas jusqu'au grec moderne, jusqu'à cet idiome qui a conservé quelque chose de la richesse mélodieuse de la langue de Platon, et qui, à défaut, lui emprunte facilement, comme une jeune fille à la toilette de sa mère ; il n'y eut pas jusqu'au grec qui n'importât A tala dans la Hellade. L'édition fut imprimée à Venise.

Mais nous ne devons pas oublier une Atala espagnole publiée à Madrid, et une autre que M. Robinson fit imprimer chez nous. On parle aussi d'une A tala en portugais.

Je ne sais si quelques uns de ces chodjas ou professeurs des medressés ou académies turques, par exemple, de l'Osmanie, de la Mahomédie, de la Solimanie de Constantinople, si quelque Bakki-effendi, quelque Misri ou autre littérateur oriental, quelque odalisque lettrée de Bagdad, de Damas, quelque nouvelle Schanz, avaient brillanté la chrétienne Atala de cette profusion de diamans sans laquelle ne va pas l'esprit arabe, ; mais il est de fait que l'ouvrage était connu dans les harems, et que M. de Chateaubriand, voyageant plus tard dans le monde musulman, et son nom décliné, vit accourir vers lui, les bras ouverts, un de ces enthousiastes en turban, qui s'écriait : Ah! ma chère René et mon cher Atala! C'était peu grammatical, si vous voulez, mais ce fut le cas, ou jamais, pour l'auteur de dire avec Horace :

Non ego paucis Offendar maculis.