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L'Enchanteur 1768—1848
Histoire de la vie et des ouvrages de M. de Chateaubriand, considéré comme poète, voyageur et homme d'état, avec l'analyse de ses ouvrages Chapitre X. M. de Chateaubriand dans la chaumière. - Il revient s'embarquer à Philadelphie. — Arrivée en France. - De l'émigration

Chapitre X. M. de Chateaubriand dans la chaumière. - Il revient s'embarquer à Philadelphie. — Arrivée en France. - De l'émigration

Histoire de la vie et des ouvrages de M. de Chateaubriand, considéré comme poète, voyageur et homme d'état, avec l'analyse de ses ouvrages · 9 min de lecture · p. 136–146 · chapitre 10 sur 53

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Chez Vimont, 1832, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Ne finirai-je pas?

Où voulez-vous encor que je porte mes pas ?

(ALFRED DE VIGNY, Moïse. )

M. de Chateaubriand s'était rapproché des défrichemens américains. Une ferme se présente à ses yeux : la nuit descendait, il entre demandant l'hospitalité qui n'est jamais refusée, et le voilà devant le foyer attendant le repas du soir.

Nul pays comme l'état de l'Union : c'est que l'Union n'a pas comme nous ce passé d'ignorance, de lutte, de superstition, où puissent se rattacher les hommes d'état; aussi, pas de démonstration hostile de la part de ce gouvernement ; les besoins du siècle s'y développent à l'aise. Là et là seulement n'est pas juste cette pensée de M. Malitourne : « Jusqu'ici les gouvernemens se sont beaucoup plus occupés de tourmenter la société que de la connaître » Un village est-il bâti? vite un journal; pas de peuplade de deux ou trois mille âmes qui n'ait son journal. Une bourgade américaine a une feuille comme un village français a son maître d'école; on le défraie pour être au courant du siècle ; elle annonce le cours des effets publics, les prix des denrées, les arrivages, les nouvelles d'Europe.

Quoi qu'il en soit, ne soyons pas étonnés de voir un journal tomber entre les mains de M. de Chateaubriand , dans cette ferme laite de troncs d'arbre. Assis, il le lit à la flamme de l'âtre. Ses yeux tombent sur cette tête d'article : FLIGHTH OF THE KING, Fuite du roi.

Il lit : Louis XVI échappé, arrêté à Varennes; l'émigration passant la frontière; tous les officiers se rassemblant à Coblentz pour restaurer la monarchie, et sous les drapeaux des princes français ! La raison est plus que valable pour notre ex-sous-lieutenant de Navarre pour regagner la France. Il en a assez de l'état de pure nature ; et disant cordialement adieu aux Muscogulges, aux Siminoles, aux Creeks et aux restes des Natchez, hôte de retour, il descend la Delaware jusqu'à Philadelphie, et s'embarque pour le vieux monde.

Tandis que M. de Chateaubriand revient dans ses foyers, qu'il repasse l'Atlantique, examinons les résultats de son voyage non par rapport à la poésie, car nous le verrons par la suite détacher des feuilles de son album, répandre ces trésors si nouveaux, ce qui nous fournira l'occasion de préciser les immenses avantages que toute la littérature lui doit comme peintre, coloriste : il s'agit à présent de faire sa récapitulation comme voyageur.

L'histoire, les langues, les constitutions des Indiens lui doivent d'avoir été mises en lumière. Depuis le retour de ce jeune rêveur, depuis que son imagination nous a réverbéré tout ce panorama de par-delà l'Atlantique, l'attention des Européens a convergé vers ces terres. Et c'est un roman qui a produit ce remuement! Que l'on ne traite plus de futilité ces inventions d'une vérité plus ou moins relative. Quel effet que celui d'Atala dans nos temps si rapidement emportés parmi les éblouissemens de l'empire et la polémique de la restauration!

Quant aux éclaircissemens historiques , ils ne forment pas la partie la plus saillante de l'Itinéraire en Amérique. Mais la prédilection une fois excitée parmi nous pour ces Indiens, on a remis en lumières beaucoup de choses jadis écrites.

Des révolutions, des migrations, des colonisations, des guerres, des invasions, ont vivifié les ères du Nouveau Monde comme celles de l'ancien. Montesquieu aurait pu s'écrier en désespoir de cause : «Heureux les peuples dont l'histoire est ennuyeuse! » Les Lenni-Lenaps, ou peuple indigène, étaient, il y a bien long-temps, venus du nord, après beaucoup de jours de marche, sur les bords du Namæsi-Sipu, ourivière aux Poissons ( c'est le Mississipi dont notre auteur a trouvé le nom changé en Meschacebé chez les Creeks, Siminoles, Muscogulges). Ce ne fut pas sans livrer des combats acharnés aux Talligewi ou Alligewi, habitans des forêts orientales, qu'ils purent émigrer dans les pays arrosés de la Delaware, de l'Hudson, du Susquehannah et du Potomac, c'est-à-dire aux lieux aujourd'hui Etats-Unis. Ces Talligewi en possession d'une demi-civilisation, avaient à coup sûr élevé ces fortifications, ces villes, ces pyramides ruinées, mentionnées par M. de Chateaubriand. Les six nations iroquoise, huronne, algonquine et autres guerroyèrent aussi contre ces deux races dominatrices de l'orient et de l'occident de l'Amérique nord. Mais sur ces entrefaites les Hollandais s'établissent dans les environs de la baie de Chasepeak et autres relâches; alors les faits historiques acquièrent quelque lucidité. A Loskiel ( Histoire de la mission des frères Moraves) à Heckenwelder, nous devons quelque chose là-dessus ; mais c'est plus haut que la curiosité des archéologues voudrait remonter : force leur est de recourir à la linguistique.

La linguistique peut jusqu'à un certain point suppléer les faits écrits. Mais M. de Chateaubriand n'indique que quelques particularités de ces langues. John Eliot, missionnaire augustin, La Hontan, le professeur Water, en avaient déjà écrit, mais sans sortir du domaine du vocabulaire, sans tirer des similitudes et des raprochemens des langues, quelques unes de ces inductions historiques, que leur caractère de missionnaire ne leur aurait d'ailleurs pas permis d'énoncer.

D'après les éclaircissemens de M. de Chateaubriand, de M. Duponceau, Français naturalisé dans les Etats de l'Union et attaché à la diplomatie, et d'après les réflexions supplémentaires de John Pickering, tous recommandables en philologie, il est constant que :

1° Les langues américaines sont très riches en mots et en formes de constructions ; qu'elles ne se refusent point à l'expression des idées abstraites; de plus, qu'elles possèdent un mode tout différent du nôtre pour combiner des sons radicaux, en former des mots nouveaux, le cas échéant, comme dans le grec et plus en grand encore dans le samskrit.

2° Que le modèle primitif de ces langues se trouve être le même du nord au sud dans tout le Nouveau Monde; que les différences qui se remarquent entre elles ne portent que sur les détails ; mais que quant aux étymologies, elles diffèrent au point de n'y pas trouver de l'affinité.

3° Que l'alphabet d'Europe est insuffisant pour représenter les sons des langues américaines.

4° Qu'entre autres singularités , tout substantif peut devenir verbe, que ce verbe exprime le genre qui est sujet et objet; que toute partie du discours peut être incorporé dans le verbe au moyen d'inflexions diverses ; que ces verbes acquièrent la possibilité d'exprimer tous les états de l'âme, qu'ils sont réfléchis, compulsifs, méditatifs, communicatifs, révérentiels, fréquentatifs et circonstanciels; aussi une multitude d'idées peuvent être exprimées par un seul mot, même suivant le mode, le temps, les personnes, le sens affirmatif, négatif.

5° Qu'enfin il n'est pas d'abstractions, quelque métaphysiques qu'elles soient, qui ne puissent être rendues par ces langues. Ces longs mots que l'on trouve dans le samskrit, et si longs que la portée de l'haleine la plus fournie est insuffisante, bien que les Hindous les prononçassent facilement en raison des inflexions chantantes qu'ils y mettaient; ces longs mots, dis-je, se retrouvent (non pas textuellement identiques) dans l'Amérique : que dire de cet optatif pluriel du verbe garder Noowadchanumunannonuz-toh (nous voudrions avoir gardé ).

Et lorsqu'on les trouve si abondantes, si abstraites à l'usage d'Indiens dont les besoins physiques ne semblaient pas nécessiter toutes ces complications, comment ne pas s'étonner ? Il faut nécessairement rétrograder vers un passé plus grand, plus civilisé, plus éclairé. N'est-on pas tout porté à conjecturer que dans les anciennes périodes du monde l'Amérique a offert plus de perfection dans l'état social que n'en ont présenté les Mexicains et les Péruviens au commencement du seizième siècle aux Castillans ?

Après une traversée tempêtueuse (de dix-neuf jours, dit M. de Chateaubriand, ce que les marins ne croient pas possible), et manquant sombrer à la fin sur les côtes de France, il prit terre au Havre. La France, il la trouva comme la lui avait dépeinte le journal de la chaumière américaine, l'émigration allant bon train. Il n'était si mince gentillâtre qui ne se gendarmât contre ces brillantes législatures d'alors qui renversaient l'échafaudage vermoulu d'une monarchie méséante au temps. A Coblentz, disait-on de toutes parts, à Coblentz ! Coblentz était le rendez-vous de toute cette sommité sociale, usée par une civilisation toute à son profit. La vie luxueuse de salon l'avait énervée ; c'était le moment où le tiers-état s'élevait, se mettant en ligne, donnant au gouvernement une vie nouvelle pleine d'énergie, de fougue.

On se jetait étourdiment dans l'émigration, se promettant joie et succès, aussitôt le canon tiré. Les Etats s'étaient constitués Assemblée nationale. Les deux frères du roi, le prince de Condé, les ducs de Bourbon et d'Enghien publiant une protestation contre l'acceptation de l'acte constitutionnel par Louis XVI, avaient gagné Coblentz.

«Les chefs avaient conçu l'idée la plus folle, dit un écrivain peu suspect de partialité pour le nouveau régime, le marquis de Ferrière ; ils s'étaient imaginé qu'en faisant sortir du royaume toute la noblesse, ils pourraient, à l'aide de cette même noblesse, et avec le secours des puissances étrangères, rentrer les armes à la main, rétablir l'ancien ordre de choses, et recouvrer les droits et les avantages que leur enlevait la nouvelle constitution. On déclara donc aux nobles qu'il fallait émigrer et se rassembler sur les frontières ; qu'ils y trouveraient de nombreuses armées d'Autrichiens, de Prussiens, de Russes, d'Espagnols, à la tête desquelles ils reviendraient triomphans dans leur patrie. Les nobles quittèrent en foule leurs châteaux , abandonnant leurs femmes, leurs entans, leurs propriétés à la merci de leurs ennemis, n'emportant pas même leur argent, leurs bijoux, leurs armes; la plupart avec un seul habit et quelques chemises, croyant que cet exil volontaire, qui devait durer la vie de tous n'était qu'un voyage de plaisir de cinq ou six semaines. »

Telle M. de Chateaubriand retrouva la haute société. Dans les cercles, partout, on prêchait l'émigration; les femmes elles-mêmes étaient les plus ardentes à y pousser, sentant plus vivement la perte des priviléges et du bien-être; elles hâtaient par leurs sarcasmes les traîneurs, les menaçant de tout le courroux de la noblesse victorieuse. Ceux qui s'obstineraient à rester seraient dégradés, relégués parmi la bourgeoisie ; les nobles émigrés seuls posséderaient faveurs, dignités, grades. L'assemblée nationale désirait la rentrée des princes et des émigrés ; elle engageait Louis XVI à faire des démarches auprès de ses frères ; mais comme Coblentz se trouvait tout entier à l'enivrement de ses futures victoires , les avances de l'assemblée furent méprisées.

Voilà notre sauvage du Canada jeté dans le torrent de la noblesse, et emporté par elle! L'armée des princes allait ouvrir la campagne ; c'étaient des joies, des transports ! M. de Chateaubriand émigra donc en juillet 1792 avec son frère. Mais ce n'était pas chose facile que d'entrer dans les cadres de l'armée française envahissante. On était si jaloux de se cicatriser sous les yeux des princes, que tout nouveau-venu se trouvait regardé comme un compétiteur aux nombreuses faveurs qui devaient dans quelques mois se distribuer à Versailles! Il fallut à notre cadet de Bretagne toute la protection de son cousin, Armand de Chateaubriand, même mettre flamberge au vent, je crois, pour avoir le droit de porter le havresac dans un de ces corps. Il y retrouva ses anciens compagnons d'armes, les officiers de Royal-Navarre.

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