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L'Enchanteur 1768—1848

Chapitre VIII

Histoire de la vie et des ouvrages de M. de Chateaubriand, considéré comme poète, voyageur et homme d'état, avec l'analyse de ses ouvrages · 18 min de lecture · p. 99–119 · chapitre 8 sur 53

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Chez Vimont, 1832, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

M de Chateaubriand et ses sauvages changent de manière de voyager. - Vue des Apalaches. - Il descend vers le midi. - Son adoption dans une tribu sauvage. - Amours, mélancolie , retour.

Je me suis arrêté devant les tentes de ma

tribu; et la douleur et les soupirs m'ont fait

verser des larmes.

( HAMASA, poète arabe.)

Les Natchez, cet ouvrage insolite, aux formes inconnues dans le monde des livres grecs et romains, et dans tout ce qui en découle; cet ouvrage sans analogie même dans les littératures d'Asie, cet ouvrage aux destinées si extraordinaires, si nous voulons en croire l'auteur, perdu, retrouvé ; Les Natchez n'ont pas été faits (tels qu'ils sont du moins) sous la hutte du sauvage, comme on l'a dit. Des passages marqués au coin du royalisme vendéen, une comparaison prise de la bataille navale d'Aboukir, des échappées d'anachronisme, d'autres indices encore peuvent faire placer cette composition à l'expiration du dernier siècle, quand l'auteur, jeté en Angleterre par les circonstances, cherchait à échapper à la poignante misère dans les délectations de la création poétique; car, écrire, c'est rêver éveillé, c'est s'arracher aux réalités, à la vie fâcheuse pour une autre vie de choix, d'illusion; et cependant les heures d'infortune s'envolent en nous répandant des roses.

Mais l'informe manuscrit de deux mille trois cents et je ne sais combien encore de pages, ce journal du voyageur, ce manuscrit, amalgame de tant de fragmens du jet le plus brillant, miroir à mille facettes, où avec des millions d'impressions fugitives tout le désert se reflétait en images si fortes; ce manuscrit fournissait d'abondantes pages à l'auteur des Natchez. Aussi peut-on retrouver dans ce poème le frère mélancolique d'Amélie. Nombre d'épisodes y sont surtout riches pour nous de détails biographiques. Avec quelque perspicacité, et surtout lorsqu'on a fait une étude spéciale des ouvrages de M. de Chateaubriand, qu'on les a comparés, rapprochés, scrutés, il n'est pas impossible de préciser tous les momens où René n'est pas autre que M. de Chateaubriand.

Nous n'analyserons pas encore cet ouvrage, l'ordre chronologique nous le fait placer après l'Essai historique. Mais nous nous aiderons de nombre d'allusions autobiographiques pour suivre l'auteur dans les forêts.

La fracture du bras, avec deux lattes et une écharpe, fut bientôt guérie ; mais le domestique hollandais n'avait pas lu Rousseau ; par consequent, peu épris de l'état de pure nature, il quitta le service de M. de Chateaubriand, lequel fit marché avec quelques Illinois qui avaient à descendre le Mississipi.

Notre Léman, notre Ladoga, toutes nos mares d'Europe, pompeusement appelées lacs, sauraient-elles faire comparaison avec l'Ontario, l'Erié, le Lac Supérieur, le lac Huron? Aussi jamais descriptions plus grandes que celles de notre voyageur ; il s'est mis à l'unisson de ces hautes perspectives : c'est Michel-Ange la plume à la main.

Oui, à coup sůr, l'homme au paysage s'inspire de grandeur, de vertu. Vienne Wordsworth, viennent ses adeptes Wilson, Coleridge, Southey, toute cette école de lakistes qui se recueille dans le sublime aux bords des lacs anglais ; nous ne nous étonnerons plus de la force de leurs pinceaux. Il faut qu'il y ait là, dans les vallons, au bord des eaux, une sainteté de poésie, de pureté, d'enthousiasme! La vie s'y épure, le génie s'y brillante. A ces tableaux des lacs américains, on peut dire de M. de Chateaubriand ce que le Bossuet de l'Angleterre actuelle, le prédicateur Irving, dit de Wordsworth :

«Il est dans ces royaumes un homme qui s'est livré à une vie sainte et solitaire, au milieu des tableaux gracieux et sublimes de la nature, et s'occupant des profonds secrets de la pensée humaine. Plût au ciel qu'il fût donné aux autres de suivre cet exemple! Il a été récompensé par de nouvelles révélations de la nature et du Dieu de la nature dans le calme de sa retraite, et il les a chantées en vers harmonieux. »

Parfois s'abandonnant à la dérive dans un canot sur ces lacs, le Wordsworth français se livre à la contemplation des immensités riveraines ; tantôt il plonge ses méditations dans les bleuâtres abîmes sur lesquels dort le bateau, il y suit les jeux des poissons ; tantôt il replie son attention sur lui-même; il se dit :

«Liberté primitive, je te retrouve enfin ! Je passe comme cet oiseau qui vole devant moi, qui se dirige au hasard, et n'est embarrassé que du choix des ombrages. Me voilà tel que le Tout-Puissant m'a créé, souverain de la nature, porté triomphant sur les eaux, tandis que les habitans des fleuves accompagnent ma course, que les peuples de l'air me chantent leurs hymnes, que les bêtes de la terre me saluent, que les forêts courbent leurs cimes sur mon passage.

» Est-ce sur le front de l'homme de la société, ou sur le mien, qu'est gravé le sceau immortel de notre origine? Courez vous enfermer dans vos cités, allez vous soumettre à vos petites lois ; gagnez votre pain à la sueur de votre front, ou dévorez le pain du pauvre; égorgez-vous pour un mot, pour un maître; doutez de l'existence de Dieu, ou adorez-le sous des formes superstitieuses; moi j'irai errant dans mes solitudes ; pas un seul battement de mon cœur ne sera comprimé; pas une seule de mes pensées ne sera enchaînée; je serai libre comme la nature; je ne reconnaîtrai de souverain que celui qui alluma la flamme des soleils, et qui, d'un seul coup de sa main fit rouler tant de mondes. »

On ne put plus remonter le canal, après avoir navigué dessus quelques jours; descendant à terre chaque soir, les sauvages préparant la tente, l'Ajoupa, amassant les branches sèches contre un âtre improvisé, M. de Chateaubriand allait à quelques cents pas tirer une dinde sauvage pour le souper. On changea alors de manière de voyager. On amena le canot à terre, on prit les armes, les provisions, l'on se hasarda pédestrement dans d'impénétrables forêts. On cherchait en vain une issue dans ces générations d'arbres, les uns morts de vieillesse, les autres en mourant parmi ces broussailles, ces massifs entrelacés, vigoureux. Les jours vers lesquels on se dirige, ce sont des clairières occasionées par quelques pins tombés; on rentre dans la forêt plus noire, on arrive à une clarté ; c'est un cimetière indien de quelque tribu de jadis. C'est là, sur les pierres tumulaires, que l'on campe, que l'on mange, que l'on dort. Cette nuit n'est troublée que par les vents, qui font gémir des millions de pins, que par les croassemens d'une grenouille qui imite le mugissement du taureau, par le gazouillis monotone des chauve-souris attachées aux feuilles de la forêt.

On se remet en chemin avec le jour ; on escalade une colline pour découvrir le fleuve que l'on cherche. Un fleuve ! c'est un si secourable ami là-bas ! il vous porte, il vous tire de ces labyrinthes; mais on ne découvre qu'une mer de cimes. On tient conseil : il est résolu de retourner au bateau. On déjeune ; les sauvages, mettant l'oreille contre terre, entendent les pas d'autres voyageurs à deux lieues de là ; on les rencontrera vers midi, c'est ce qui arrive ; c'était une famille d'Indiens. Mais, chose plus étonnante! depuis deux jours ces Indiens entendaient les pas de nos voyageurs ; et, à la pesanteur de leur marche, ils conjecturaient qu'il y avait parmi eux des chairs blanches.

Ces Indiens aidèrent la troupe de M. de Chateaubriand à transporter la barque à un autre fleuve à cinq milles de là. Ils le descendirent ; ils virent les Apalaches comme un mur perpendiculaire de deux mille pieds ; ils arrivèrent à Pittsbourg, et de la aux villages des Creeks.

Mais à mesure que l'on s'abandonne à l'Ohio, des ruines américaines s'offrent successivement ; alors le peintre fait place à l'archéologue. C'est une Thébaïde que ce vallon : des pyramides, des tombeaux, des quais, des bastions, des enceintes ; mais tout cela moins grand que sur les bords du Nil; cependant, incapables comme sont les Indiens actuels d'avoir élevé de pareilles maçonneries, il faut bien qu'une ancienne civilisation ait passé par là, laissant des ruines mystérieuses ; les races indiennes venues, à ce qu'elles disent, de l'occident à marches aussi peu forcées que celles des Israélites dans le désert de l'Idumée, remplacèrent ces anciens peuples si problématiques ; aujourd'hui ce sont les colons européens qui envahissent la contrée au détriment des sauvages, dont, au reste, la race va s'éteignant. Nations du monde, ce que c'est que de vous !

Depuis, les sociétés archéologiques des États-Unis ont donné force de chose jugée aux conjectures : on a ressuscité des villes, des forts, ruines que l'on a bien distinguées des ruines des premiers établissemens français en ces lieux. Il y en a à Township de Pompey, dans le comté d'Onondaga, à Township de Camillus, à quelque distance de Manlius-Square, à Sandy-Creek, à Canandaïga.

Quant aux monumens de l'Ohio plus au sud, principal objet des investigations de la Société des antiquaires américains, dont les Transactions furent imprimées, en 1820, à Worcester, dans le Massachusets, on les a jugés antérieurs à Colomb de deux siècles. Deux idoles trouvées dans ces débris, figurines à la physionomie et aux insignes asiatiques, semblent se rattacher, l'une au Trimurti ou Trinité des Indous avec tatouage; Pautre un peu aux Burkans ou esprits célestes des Kalmoucks.

A mesure que l'on descend dans le midi où les populations doivent s'être portées avec plus d'affluence, tant par la facilité de la descente des fleuves que par cette marche du nord au sud ordinaire à toutes les races d'hommes, comme des Tartares Mandchoux sur la Chine; les Tartares de Tamerlan vers la Perse, où ils supplantèrent le Kalifat; les Turkomans sur l'Asie-Mineure; les nations scandinaves et germaniques sur l'empire romain ; enfin, les Pictes et Calédoniens sur la Grande-Bretagne que ne put préserver la grande muraille de protection et les armes d'Agricola; à mesure, dis-je, que l'on marche davantage dans le midi du Mississipi, les monumens des villes, camps, tours, temples ruinés s'étendent en dimension ; tels sont ceux du comté de Perry, ceux de Marietta sur l'Ohio, à Circleville, à Point-Creek, à Portsmouth, à Cincinnati.

Mais suivons M. de Chateaubriand :

« Pourquoi, dit-il, trouve-t-on tant de charme à la vie sauvage? Pourquoi l'homme le plus accoutumé à exercer sa pensée s'oublie-t-il joyeusement dans le tumulte d'une chasse? Courir dans les bois, poursuivre des bêtes sauvages , bâtir sa hutte, allumer son feu, apprêter soi-même son repas auprès d'une source, est certainement un très grand plaisir. Mille Européens ont connu ce plaisir, et n'en ont plus voulu d'autre, tandis que l'Indien meurt de regret si on l'enferme dans nos cités. Cela prouve que l'homme est plutôt un être actif que contemplatif; que, dans sa position naturelle, il lui faut peu de choses, et que la simplicité de l'âme est une source inépuisable de bonheur. »

Il est probable que M. de Chateaubriand trouva chez les Natchez un vieillard aveugle; il est probable qu'il alla, avec ses nouveaux concitoyens, à la chasse des castors, et qu'il eut le malheur, dans son inexpérience, de tuer des femelles, ce qui n'était pas d'un fort bon présage. Sans doute il fut adopté comme fils et agrégé à ces enfans de la nature. Un nommé Outougamiz se prit probablement d'amitié pour lui et l'adopta pour frère; mais le frère d'Amélie s'amouracha d'une jeune sauvage, ayant nom Celuta. Pourquoi d'autres évènemens à la place de ceux qui lui arrivèrent? Sans doute dans ses Natchez il a embelli, délayé, arrangé tout cela ; mais c'est Byron dans Childe-Harold, madame de Staël dans Corine; il y a du vrai dans le poème, du positif.

«Cependant les femmes souriaient des manières de l'étranger ; c'était de ce sourire de femme qui ne blesse point. Céluta fut chargée d'apprêter le repas de l'hôte de Chactas : elle prit de la farine de maïs, qu'elle pétrit avec de l'eau de fontaine; elle en forma un gâteau qu'elle présenta à la flamme, en le soutenant avec une pierre. Elle fit ensuite bouillir de l'eau dans un vase en forme de corbeille ; elle versa cette eau sur la poudre de la racine de smilax : ce mélange, exposé à l'air, se changea en une gelée rose d'un goût délicieux. Alors Céluta retira le pain du foyer et l'offrit au frère d'Amélie ; elle lui servit en même temps, avec la gelée nouvelle, un rayon de miel et de l'eau d'érable.

» Ayant fini ces choses avec un grand zèle, elle se tint debout fort agitée devant l'étranger. Celui-ci, enseigné par Chactas, se leva, imposa ses deux mains en signe de deuil sur la tête de l'Indienne, car elle avait perdu son père et sa mère, et elle n'avait plus pour soutien que son frère Outougamiz. La famille poussa les trois cris de douleur, appelés cris de veuve : Celuta retourna à son ouvrage; René commença son repas du matin.

» Alors Celuta, chargée d'amuser le guerrier blanc, se mit à chanter. Elle disait :

» Voici le plaqueminier; sous ce plaqueminier il y a un gazon; sous ce gazon repose une femme. •Moi, qui pleure sous le plaqueminier, je m'appelle Celuta : je suis fille de la femme qui repose sous le gazon, elle était ma mère.

»Ma mère me dit en mourant : Travaille ; sois fidèle à ton époux quand tu l'auras trouvé. S'il est heureux, sois humble et timide ; n'approche de lui que quand il te dira : Viens, mes lèvres veulent parler aux tiennes.

» S'il est infortuné sois prodigue de tes caresses, que ton âme environne la sienne, que ta chair soit insensible aux vents et aux douleurs. Moi, qui m'appelle Celuta, je pleure maintenant sous le plaqueminier ; je suis la fille de la femme qui repose sous le gazon.»

» 'Indienne, en chantant ces paroles, tremblait, et des larmes coulaient comme des perles le long de ses joues ; elle ne savait pourquoi, à la vue du frère d'Amélie, elle se souvenait des derniers conseils de sa mère. René sentait lui-même ses yeux humides. La famille partageait l'émotion de Céluta, et toute la cabane pleurait de regret, d'amour et de vertu. Tel fut le repas du matin.

» A peine cette scène était-elle terminée qu'un guerrier parut ; il apportait une hache en présent à l'étranger, pour qu'il se bâtit une cabane ; il conduisait en même temps une vierge, plus jeune et plus belle que Chryséis, afin que le nouveau fils de Chactas commençât un lit dans le désert. Celuta baissa la tête dans son sein. Chactas, averti de ce qui se passait, devina le reste. Alors, d'une voix courroucée : « Veut-on faire un affront à Chactas? Le guerrier adopté par moi ne doit pas être traité comme un étranger. »

»Consterné à cette réprimande du vieillard, l'envoyé frappa des mains et s'écria : « René, adopté par Chactas, ne doit pas être regardé comme un étranger. »

»Cependant Chactas conseilla au frère d'Amélie de faire un présent à Mila, pour ne point offenser une famille puissante qui comptait plus de trente tombeaux. René obéit : il ouvrit une cassette de bois de papaya; il en tira un collier de porcelaine ; ce collier était monté sur un fil de la racine du tremble, appelé l'arbre du Refus, parce que la liane se dessèche autour de son tronc. René faisait ces choses par le conseil de Chactas; il donna le collier à Mila, à peine âgée de quatorze ans, en lui disant : « Heureux votre père et votre mère ! plus heureux celui qui sera votre époux ! » Mila jeta le collier à terre.

» La paix descendit sur la cabane le reste de la journée ; Celuta retourna chez son frère Outougamiz, Mila chez ses parens, et Chactas alla converser avec les Sachems. »

Les incidens accessoires du séjour de René chez les Natchez sont des enjolivemens poétiques, sans doute. Mais un Chactas raconta à M. de Chateaubriand ses amours avec une Atala, ce que le poète a ensuite embelli ; il est probable que, par l'effet d'une mutuelle confidence, M. de Chateaubriand fit un récit dont l'épisode de René nous indique approximativement la teneur .

Mais ce René, qui était allé cacher dans les savanes du Mississipi un indicible amour, a-t-il perdu, en s'éloignant de France, le souvenir de celle qu'il ne pouvait chérir? Epousera - t-il Celuta ?

Si nous en croyons la narration semi-biographique, en épousant la sœur de son ami Outougamiz, il acquittait la dette d'une amitié sublime.

«Le sacrifice était grand : tout lien pesait au frère d'Amélie; aucune passion ne pouvait entrer dans son cœur ; mais il crut qu'il se devait immoler à la reconnaissance ; du moins ce n'était pas à ses yeux démentir sa destinée que de trouver un malheur dans un devoir.

•Il fit part de sa résolution à Chactas : Chactas demanda la main de Celuta à Adario; Outougamiz fut rempli de joie en apprenant que son ami allait devenir son frère. Celuta rougissant accorda son consentement avec cette grâce modeste qui respirait en elle ; mais elle éprouvait quelque chose de plus que ce plaisir mêlé de frayeur qu'éprouve la jeune vierge prête à passer dans les bras d'un époux.

» Malgré l'amour qui entraînait vers René la fille de Tabamica, malgré la félicité dont elle se faisait l'image, elle était frappée d'une tristesse involontaire ; un secret pressentiment serrait son cœur : René lui inspirait une terreur dont elle ne pouvait se défendre ; elle sentait qu'elle allait tomber dans le sein de cet homme comme on tombe dans un abîme.

»Les parens ayant approuvé le mariage, Chactas dit à René : « Bâtis ta cabane, portes-y le collier pour charger les fardeaux, et le bois pour allumer le feu ; chasse pendant six nuits, à la septième Celuta te suivra à tes foyers.

»René établit sa demeure dans une petite vallée qu'arrosait une rivière tributaire du Meschacebé. Quand l'ouvrage fut fini, on découvrait, de la porte de la nouvelle cabane, les prairies du vallon entrecoupées d'arbustes à fleurs : une forêt, vieille comme la terre, couvrait les collines, et dans l'épaisseur de cette forêt tombait un torrent.

• Des danses et des jeux signalèrent le jour du mariage. Placés au milieu de leurs parens, René et Celuta furent instruits de leurs devoirs : on conduisit ensuite les époux au toit qu'ils devaient habiter.

» L'aurore les trouva sur le seuil de la cabane : Celuta, un bras jeté autour du cou de René, s'appuyait sur le jeune homme. Les yeux de l'Indienne, avec une expression de respect et de tendresse, cherchaient ceux de son époux. D'un cœur religieux et reconnaissant, elle offrait sa félicité au maître de la nature, comme un don qu'elle tenait de lui : la rosée de la nuit remonte, au lever du soleil, vers le ciel d'où elle est descendue.

» Les regards distraits du frère d'Amélie se promenaient sur la solitude; son bonheur ressemblait à du repentir. René avait désiré un désert, une femme et la liberté; il possédait tout cela, et quelque chose gâtait cette possession. Il aurait béni la main qui, d'un coup, l'eût débarrassé de son malheur passé et de sa félicité présente, si toutefois c'était une félicité.

»Il essaya de réaliser ses anciennes chimères: quelle femme était plus belle que Celuta? Il l'emmena au fond des forêts, et promena son indépendance de solitude en solitude.

» ... Mais quand il avait pressé sa jeune épouse contre son sein, au milieu des précipices ; quand il l'avait égarée dans la région des nuages, il ne rencontrait point les délices qu'il avait rêvées.

»Le vide qui s'était formé au fond de son âme ne pouvait plus être comblé. René avait été atteint d'un arrêt du ciel, qui faisait à la fois son supplice et son génie; René troublait tout par sa présence ; les passions sortaient de lui et n'y pouvaient rentrer; il pesait sur la terre qu'il foulait avec impatience, et qui le portait à regret. »

S'exhaler en soupirs indéfinis pour un avenir que l'imagination trop complaisante charge toujours de fausses couleurs; n'être bien nulle part, ne trouver nulle part tranquillité d'âme, contentement; tel est le lot de l'Européen dont les livres ont travaillé, aiguisé les facultés morales. Il faudrait que, arrivé au terme souhaité, son imagination s'éteignît, que ses souvenirs s'effaçassent, peut-être alors serait - il tout au présent; peut-être se fixerait-il sur ce point.

Mais tel n'est pas l'enfant de la civilisation ! Désespéré, aigri, désenchanté, il voudrait fuir à jamais ses semblables, et il faut qu'il y revienne. C'est ce lien de fer de la sociabilité qui attachait au milieu de Paris, de ses admirateurs, des gens de lettres, des philosophes qu'il haïssait, Rousseau qui déclamait, et si éloquemment, et toujours, contre l'espèce humaine. C'est ce lent poison, jadis bu, de la civilisation qui mine, tue Sève dans la Haute-Egypte, au milieu de son harem peuplé à grands frais, et sous la puissance sensuelle de la religion la plus amie des plaisirs, de cet is!amis me qui offre aux puissans de la terre musulmane en réalités les séductions de l'imposteur paradis de Mahomet; c'est ce besoin , toujours le même dans tous les siècles et dans tous les degrés de la société, qui consumait de douleurs Ulysse dans l'île d'Ogygie, qui lui faisait repousser le don de l'immortalité. Les anciens le connaissaient bien ce sentiment de la patrie ! c'est qu'en effet le resserrement des États, la circonscription de leur délimitation, la force des mœurs publiques et tout extérieures, le charme d'une religion locale qui plaçait son mysticisme sur les montagnes, les fleuves, les fontaines, dans les villes, les temples de la patrie; c'est que tout cela concourait à former ce fort sentiment civique, source de toutes les belles actions. Plus ce sentiment est cultivé, plus la patrie est intacte à l'agression étrangère.

Mais bien que ni la religion chrétienne ne lie le Français à son sol, occupée qu'elle est dans ses cérémonies, sa liturgie et ses chants, de la Judée; étrangère qu'elle est même à notre langue avec son latin hiératique ; bien que la grande étendue de nos états énerve le patriotisme, car c'est chose difficile que du vrai patriotisme désintéressé, là où personne ne se connaît, où le Breton dissemble autant du Picard que du Languedocien; malgré, dis-je, tous ces motifs de chérir sa solitude, M. de Chateaubriand y ressentit les aiguillons de cette mélancolie à laquelle jadis il donnait pour prétexte la misantropie et la perversité des Européens, et que maintenant il ne sait comment motiver, que peut-être il impute à l'ignorance de ses nouveaux concitoyens. Il le dit : « René avait été atteint d'un arrêt du ciel qui faisait à la fois son supplice et son génie. »

Que faire du génie, le plus beau présent du ciel, parmi des Siminoles, des Muscogulges ! Tant que l'insolite de cette vie, tant que son étrangeté sont choses nouvelles, l'idée s'en repait avec que que empressement; mais tout s'use : il fallait à M. de Chateaubriand des admirateurs, des lecteurs, des critiques, des partisans, des ennemis, des hommages, des imprimeurs, des libraires, un public, enfin toutes les vicissitudes de la vie lettrée. Les idées de Celuta ne dépassaient pas les besoins physiques;. il y avait un abîme entre son intelligence et celle de René; que fallut-il? quelques désagrémens de la part d'un chef, d'un roi des Natchez. tels à peu près que ceux racontés dans l'ouvrage, pour faire reprendre à René la route d'Europe.

Bobuls

·50 : Jasmonie