Chapitre IV
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Chez Vimont, 1832, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Arrivée à Paris, en 1789. - Sa présentation à la cour. - Faible début littéraire. - Ses liaisons avec Fontanes, La Harpe, Ginguenée, etc. - Émigration des nobles. - Le régiment de Navarre et la sous-lieutenance. - Départ pour l'Amérique.
Ce fracas de merveilles
Sans rien dire à son cœur étourdit ses oreilles.
(Voltaire.)
Rimant d'instinct, s'éprenant de gloire dans de fallacieuses fascinations, comme sont toutes celles du jeune âge, s'arrangeant à plaisir un avenir, on peut bien, dans l'inexpérience des affaires littéraires, avant d'avoir fait dans la capitale le noviciat d'écrivain, noviciat dont on croit avoir dispense qnand on se suppose du talent ; - et qui ne s'en suppose pas ! - on peut bien, dis-je , écrire, publier, mais c'est en vain, tant que d'un peu de savoir-faire on n'encadre pas le savoir, quoi qu'en dise M. Villemain. Ce savoir-faire, on ne l'acquiert qu'à la longue ; il faut les fréquentations, les allures, les amitiés, les haines, les coteries, les salons, les tripotages d'une capitale, littérature vivante ou se croisent, se nouent tous les intérêts.
Le noviciat fait, on se soigne, on dispose son plan, on fait pour ainsi dire toilette, on va débuter, on s'étudie.
Presque toujours on se repent de ses publications du temps d'inexpériences, de ce temps de candeur, de force intime, où, sans arrière-pensée, on aimait la composition littéraire pour elle-même, où l'on épandait son âme vierge d'intrigues et de camaraderie. Jetées au hasard, ces premières œuvres ne se rattachent pas au plan arrêté depuis. Grand souci ! les uns ont remué ciel et terre pour rencontrer et anéantir ces feuilles imprudentes, les autres out bu la palinodie en toute douceur. M. Bathélemy ne dit mot de son ode sur le sacre de Charles X, ni M. Michaud de ses chants sur Napoléon II. M. Lacretelle jeune réimprimait bonnement son Histoire de la Révolution française, coupant par-ci par-là, l'accommodant à de nouvelles circonstances.
Nous verrons M. de Chateaubriand en proie à ces repentirs quand il jouera son grand début. Ce début viendra plus tard, chronologiquement placé à l'ouverture du présent siècle. Alors, quelque peu mûri par l'âge, quelque peu initié aux connaissances des choses humaines, il disposera son avenir, il se donnera mille peines pour faire rentrer, pour rattacher à ses combinaisons, autant que possible, ce que déjà le public aura de lui. Pour l'Essai sur les Révolutions, il n'y eut pas possibilité ; il ne le désavoua pas, mais il tâcha tellement de l'oublier, que quelques uns de ses envieux publièrent tout ce qu'ils purent d'infamant sur cet Essai. Quant à ce voyage en Amérique, auquel A tala avait donné tant de célébrité, M. de Chateaubriand lui chercha un motif sensé, grand, plausible, bon à quelque chose, utile à l'humanité.
Le navigateur Mackensie venait de pousser ses découvertes dans les mers polaires de l'Amérique-Nord. Il était question depuis Cook, que dis-je? depuis Heenskerke, Guillaume Barinks, de l'existence d'un passage aux Indes par la baie d'Hudson. La relation de Mackensie publiée à Londres durant le séjour de M. de Chateaubriand, dut frapper vivement, intéresser au plus haut degré, un jenne homme qui revenait de ces parages à peu près; c'est ce qui lui suggéra l'idée d'attribuer à un désir de découvertes géographiques son voyage dans la partie nord du nouvel hémisphère. Il allait se présenter dans le monde littéraire, rien n'était à négliger.
Mais il y avait peu de rapport entre ce qui était publié, le sentiment des ouvrages qu'il avait en portefeuille, le résultat de cette tentative et la possibilité de cette exploration. De là trois versions indiquées par l'auteur sur le but de son arrivée à Paris en 89.
1° Il a l'intention de faire l'Épopée de l'homme sauvage, et veut visiter les lieux qu'il va chanter, comme fit Homère, et comme aurait dû faire l'auteur des Orientales;
2° Il vient faire part d'un projet d'exploration du passage tant cherché, à M. Malesherbes, lequel présente son plan au gouvernement;
3° Ayant, contradictoirement aux vœux de son père défunt et de sa mère, qui tenaient l'un à l'aiguillette de garde-marine, et l'autre au petit collet, opté pour le service de terre, il entre au regiment de navarre, après avoir monté dans les carrosses du roi, ce qui lui vaut le grade de capitaine de cavalerie de droit, bien qu'il ne soit de fait que sous-lieutenant d'infanterie.
Mais ne nous arrêtons pas sur ces confidences contradictoires; l'homme propose et Dieu dispose, dit la sagesse des nations. Nous avons à nous occuper de M. de Chateaubriand à Paris.
Les prérogatives nobiliaires étaient encore dans toute leur force. Il fallut, car ç'aurait été renier les blasons d'une suite respectable d'aïeux que d'abjurer leurs priviléges, il fallut au jeune Virgile de la Mantoue armoricaine, malgré sa sauvagerie, sa mélancolie et son embarras dans le monde courtisan, aller à Versailles faire sa cour : René nous peint la pesanteur de ces contraintes.
Mais le chevalier de Chateaubriand devait à ses titres, à son sang, des sacrifices à la mode. Le voilà donc briguant de monter dans les carrosses du roi ! Apparemment c'était un droit à lui; il l'obtint. Comme il n'y avait, dans la hiérarchie militaire, qu'avec le grade de capitaine de cavalerie possibilité à pareille faveur, notre chevalier se trouva ainsi pourvu d'un grade en l'air, auquel n'était pas dérogatoire celui de sous-lieutenant au régiment de Navarre : drôle d'ancien régime !
Mais la généalogie exigeait encore qu'il chassât avec le roi. D'Hozier pouvait au besoin prouver non l'adresse du chasseur, mais l'équité de sa prétention. M. le chevalier de Chateaubriand eut la prérogative de courre le cerf avec Louis XVI. Ce n'était pas tout, il fallait encore une présentation à la cour, mais une présentation dans toute la splendeur du cérémonial. Cela n'était de la part du jeune noble que de la condescendance à des vanités de famille ; embarrassé de ses parchemins, il se disait in petto :
Suave mari magno, turbantibus æquora ventis E terra magnum alterius spectare laborem.
Aussi ne fit-il pas de vives sollicitations pour s'embarquer sur la mer de la cour, du moins si nous en jugeons d'après ces confidences en dialogue :
« Et l'histoire de votre présentation, que devint-elle? - Elle resta là. - Vous ne chassâtes done plus avec le roi après avoir monté dans les carrosses ? - Pas plus qu'avec l'empereur de la Chine. - Vous ne retournâtes donc plus à la cour ? - J'allai deux fois jusqu'à Sèvres, et revins à Paris. - Vous ne tirâtes donc aucun parti de votre position et de celle de votre frère? - Aucun. - Que faisiez-vous donc? - Je m'ennuyais. - Ainsi vous ne sentiez aucune ambition ? - Si fait : à force d'intrigues et de soucis , je parvins, par la protection de Delisie de Sales, à la gloire de faire insérer dans l'Almanach des Muses une idylle (l'Amour de la campagne), dont l'apparition me pensa faire mourir de crainte et d'espérance. •
Voilà notre poète imprimé pour la première fois ! ce fut en l'année 1790. Il figure dans l'Almanach des Muses, à la page 205, avec la mystérieuse initiale de CHEVALIER DE C***, ayant cherché, sous ce demi-anonyme, à se rassurer un peu contre les tribulations de la publicité.
Cette piece commence par ce vers :
Que de ces prés l'émail plaît à mon cœur!
Nous en avons cité un fragment, bien qu'elle ne soit pas la meilleure de celles dont nous devons la conservation à la rigoureuse équité de l'auteur : elle fit quelque bruit, nous dit-il, dans les conversations des La Harpe, des Ginguené, des Lebrun, des Champfort, des Parny, des Fins, des Fontanes.
Bien que souvent l'aigle d'une maison soit un sot dans une autre, la position des hommes de lettres les environnait encore d'assez de charmes ; notre chevalier de Chateaubriand s'y fit ; il oublia les forêts du Nouveau-Monde.
De toutes ces liaisons, il n'en paraît avoir subsisté de durables que celles avec La Harpe et Fontanes. Sans doute, bien que l'adepte languît encore dans l'ombre, ses lectures de société avaient produit quelque effet. Le jeune Chateaubriand laissa quelques souvenirs dans la mémoire de La Harpe et de Fontanes. Si cela est, peut-être leur ravivement fut - il dû, lors de son retour de l'émigration, à la cause religieuse qu'ils se mirent à défendre.
Quant à lui, ces impressions demeurèrent dans son cœur, je parle des impressions du commerce de ces poètes. Aussi plus tard, écrivant sous la hutte des sauvages son René, ne put-il s'empêcher de consacrer quelques lignes à ces adorations littéraires.
• Ces chantres sont de race divine ; ils possèdent le seul talent incontestable dont le ciel ait fait présent à la terre. Leur vie est à la fois naïve et sublime ; ils célèbrent les dieux avec une bou che d'or et sont les plus simples des hommes ; ils causent comme des immortels ou de petits enfans ; ils expliquent les lois de l'univers et ne peuvent comprendre les affaires les plus innocentes de la vie ; ils ont des idées merveilleuses de la mort, et meurent, sans s'en apercevoir, comme des nouveau-nés. »
Les états-généraux étaient ouverts, suivis de plus en plus de popularité et d'éclat. Déjà Paris tourbillonnait dans des intérêts nouveaux et d'une bien plus grande puissance que ceux de la littérature légère. Peu à peu ces dîners pacifiques, où le chevalier de Chateaubriand avait été admis sur l'exhibition de ses Tableaux de la Nature, cédèrent à de plus véhémentes associations. Les belles choses de l'Almanach des Muses n'auraient su que faire parmi les entraînemens du Courrier de Provence, de Mirabeau, qui était encore un peu comte. La scène se rembrunit ; les discussions parlementaires s'éveillèrent; et d'ailleurs, que ces états-généraux étaient beaux d'avenir, d'espérances, de talens oratoires, de vertus désintéressées, dont la tradition est à jamais peut-être perdue, hélas ! depuis que le grand corrupteur du siècle, rapportant tout à un flétrissant égoïsme, gagnant la couronne impériale à force de verser le poison de l'or sur les consciences des vétérans de la république, a engendré ces égoïstes subalternes, inondés aujourd'hui de crachats, de cordons, de décorations et de broderies !
M. de Chateaubriand avoue qu'il prit mal son temps pour faire sa Veille des armes dans l'Almanach des Muses.
Mais les affaires de la royauté allaient aussi déclinant. La démocratie gagnait ; on était encore de bonne foi, en promettant liberté au peuple; point d'arrière-pensée. Il y avait de la candeur dans la révolte. Les soldats de Navarre comprirent ce nouvel ordre de choses. Un seul journal alors faisait des millions de prosélytes par jour, parce que chacun poussait de bonne foi, avec désintéressement, à la régénération.
L'aristocratie, sommité des régimens, se trouva ainsi sans base. L'état-major n'ayant déjà plus d'autre parti que l'émigration, on fuyait, il est vrai, à Coblentz, mais avec des espérances superbes; on fuyait, mais en Parthe, en perçant le cœur de la révolution.
Les soldats révoltes, M. de Chateaubriand se trouva avec une sous-lieutenance et point de soldats. Le colonel, marquis de Mortemart, ayant gagné la frontière, tous les gradés allaient lui faire une petite cour; là, la gaieté française, montée sur le ton de la suffisance, ne daignait penser à la révolution que pour en plaisanter, en attendant de la morigéner vertement. Notre sous-lieutenant ne suivit pas l'état-major.
La rêverie de Combourg reprit le dessus. Le Nouveau Monde lui revint : ces idées qu'il lui semblait avoir laissées sur ses grèves chéries ; ces conseils de la solitude peu à peu effacés dans les spectacles du monde, tout cela germa de nouveau en lui.
« Comme on ne se battait pas, dit-il, aucun sentiment d'honneur ne me forçait, contre le penchant de ma raison, à me jeter dans la folie de Coblentz. Une émigration plus raisonnable se dirigeait vers les rives de l'Ohio; une terre de liberté offrait son asile à ceux qui fuyaient la liberté de leur patrie. Rien ne prouve mieux le haut prix des institutions généreuses que cet exil volontaire des partisans du pouvoir absolu dans un monde républicain. »
Peut-être dans ces lignes récemment écrites y a-t-il un peu trop du libéral de 1828. Est-ce précisément un goût bien entendu de liberté qui guidait M. de Chateaubriand par-delà les mers? Certes, la liberté en France n'était pas encore trop compromise; rien ne pouvait raisonnablement déranger alors les illusions de qui voulait se donner le plaisir d'en faire. M. de Montmorency brisait ses écussons ; quiconque enfin se sentait tant soit peu de prédilection pour de libérales institutions, n'avait pas encore de légitimes raisons d'incriminer celles de la patrie. C'était donc peu la liberté des Anglo-Américains qui l'attirait, qui le fascinait ; car il poussa plus loin , aux peuplades du Mechascébé.
En 1791, il se résolut à réaliser ce long rêve de ses promenades misantropiques. Il s'embarqua à Saint-Malo dans le mois de mars.