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L'Enchanteur 1768—1848

Chapitre XVI

Histoire de la vie et des ouvrages de M. de Chateaubriand, considéré comme poète, voyageur et homme d'état, avec l'analyse de ses ouvrages · 16 min de lecture · p. 230–248 · chapitre 16 sur 53

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Chez Vimont, 1832, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Petites poésies de l'an 1797. - Grande révolution dans la conscience de M. de Chateaubriand. - Sa piété peut-elle être sincère? - Circonstances de sa conversion. - Preuves, raisons pour et contre.

Ed un rimedio anch' ho che m'assicura, Che mi so fare il segno de la croce.

« Il me reste encore un remède dont je suis

certain, je sais faire le signe de la croix. »

( BERNI, Orlando amoroso. )

Avant d'entrer dans la période la plus importante de l'apparition de M. de Chateaubriand, deux mots encore.

Parfois et à temps perdu, il offrait des sacrifices aux muses (je parle des muses rimeuses, pauvres divinités aujourd'hui) ; cependant nous rappellerons ces essais, pour ne rien taire de toutes les phases de cette puissante imagination.

De ses vers il n'avait encore publié que l'Amour de la campagne, dans l'Almanach des Muses, en 1790; à Londres, six ou sept ans après, autre publication de ce genre, dans le journal de M. Peltier : c'était une babiole élégiaque, le Cimetière de la campagne, imitation de Grey.

Donnons-en quelques passages :

Jetés loin des hasards qui forment la vertu, Glacés par l'indigence aux jours qu'ils ont vécu , Peut-être ici la mort enchaîne à son empire De rustiques Newton de la terre ignorés, D'illustres inconnus dont les talens sacrés Eussent charmé les dieux sur le luth qui respire.

Ainsi brille la perle au fond des vastes mers ; Ainsi meurent aux champs des roses passagères Qu'on ne voit point rougir, et qui, loin des bergères, D'inutiles parfums embaument les déserts.

Il s'essaya de nouveau alors. Petite poésie dans l'année 1797; mais il ne publia pas ces distractions.

Une imitation d'Alcée ( Quelques propos amoureux) montre de moins lugubres dispositions .

Que m'importe de vivre au-delà de ma vie?

Qu'importe un nom par la mort publié?

Pour moi-même un instant aime-moi, ma Lydie,

Et que je sois à jamais oublié.

Dormitat bonus Homerus , lui aussi M. de Chateaubriand, en 1797, qui n'était pas encore un Homère, témoin son Milton et Davenant :

Charles avait péri ; des bourreaux commissaires, Des lois qu'on appelait révolutionnaires, L'exil et l'échafaud, la confiscation...

C'était la France enfin sous la Convention.

Et tout le reste dans ce prosaïsme.

Si la politique en vers ne lui allait pas, voici des sentimens mieux assortis à son âme nourrie de prestiges , d'amour et d'enthousiasme champêtre. C'est une imitation délicieuse de ce je ne sais quel barde écossais.

Viens, dans ces champs déserts où la bise murmure, Admirer le soleil qui s'éloigne de nous ; Viens goûter de ces bois qui perdent leur parure

Le charme triste et doux.

Des feuilles que le vent détache de ses ailes Voltige dans les airs le défaillant essaim ; Ah ! puissé-je en mourant me reposer, comme elles,

Un moment sur ton sein.

Aux portes du couchant le ciel se décolore ; Le jour n'éclaire plus notre aimable entretien :

Mais est il un sourire aux lèvres de l'Aurore

Plus charmant que le tien?

L'Essai publié, et l'épopée des Natchez à moitié terminée, on se trouvait en 1798; alors une grande révolution s'opéra dans l'esprit de M. de Chateaubriand.

Vous trouverez nombre de gens en doute sur sa conversion. Est-elle bien sincère? et réellement, à part les pages d'athéisme dans l'Essai historique, il y a, même dans les plus pieux de ses ouvrages, dans les notes de son poème ascétique, ses Martyrs, des échappées de philosophisme; ce qui fait que ces incrédules que nourrit encore ce siècle, ne peuvent concevoir qu'avec tant de dégagement dans les idées, tant de droiture daus la raison, un homme puisse à volonté s'arriérer de son époque. La raison publique s'est mise en telle progression ! non, il n'est plus guère permis de faire une dévotion du moyen-âge.

Qu'un esprit rétréci, enfoncé dans les coutumes par pesanteur, et donnant particulièrement place dans sa tête aux traditions des veillées du foyer paternel, demeure stationnaire devant le mouvement et la marche de la pensée publique, cela se conçoit. Mais qu'au pôle opposé un génie se rapetisse à cette vulgarité, cela est si extraordinaire qu'on le traite d'incroyable.

Quoi! se dit-on, un homme enrichi de toutes les connaissances répandues, au pair de son siècle, dégagé de cette ténacité d'opinions qui caractérise la vulgarité et en est la première condition, M. de Chateaubriand, enfin, a-t-il pu mettre de côté, à volonté, comme pièce de rapport, tout son passé studieux, son acquis; et disant : « Je ne veux plus être philosophe » ne l'être plus, même in petto ?

On a vu, dira-t-on, les consciences les plus désordonnées revenir à Dieu après un cercle d'égaremens. Je conçois cela, je conçois fort bien que sur le déclin de la raison, quand tout notre être s'affaiblit, dépérit et s'en va, quand la pensée s'est usée, et que l'homme, s'approchant du terme, s'avoisine de sa dernière enfance; je conçois que, tombant en caducité, il se replie sur lui-même, vive sur son passé, se rattache à ses premières idées, celles de son berceau, s'en rappelle les enseignemens, et importun déjà sur la terre, songe à régler ses comptes avec Dieu.

Voilà de ces convictions explicables. Mais chez notre écrivain, quand il rayonne de toutes ses splendeurs!

C'est dans le moment où son intelligence gagne le plus en étendue; c'est lorsque, plus novateur que jamais en littérature, il connaît toute la platitude des préjugés scolaires, et fait preuve du meilleur jugement qui puisse être, d'un jugement enfin qui sonde sa contemporanéité et voit bien au-delà d'elle, c'est dans ce moment où il fait preuve de toute la hauteur, de sa raison, qu'il se rapetisse, qu'il se fait croyant comme on l'est au hameau, dans l'éloignement des choses écrites ! C'est alors qu'il recule de quatre siècles, qu'il regarde comme non advenus deux cents ans de livres, qu'il se fait bourgeois de Paris sous Philippe-Auguste ou Charles VII, homme à pèlerinages, à reliques, à psautier !

La Harpe voulut mourir en odeur de sainteté. Permis à chacun de s'en passer l'envie. Mais La Harpe caduc n'a pas lait ses marquans ouvrages sous l'empire de cette tardive mysticité. Ses facultés morales étaient démontées, ses ressorts distendus ; et La Harpe, à son apogée, n'avait jamais fait preuve d'une bien grande supériorité de raison. Dansson Cours de littérature, sans idée à lui, dépréciateur ou louangeur à la suite, Il ressasse, esclave des traditions. Il fit jadis ses armes en philosophie, mais en imitateur, mais parce que l'on était philosophe sous le règne de Voltaire sans souvent concevoir l'essence des idées philosophiques, comme l'on est libéral enfin quand le thermomètre est au libéralisme.

On le voit, ce n'est point là la trempe de M. de Chateaubriand. Le premier il a jeté un coup-d'œil d'aigle sur les mouvemens, les révolutions de la littérature. Novateur, il en ouvre une, lui, de littérature pleine de vie, d'audace, de sève; il voit loin, il connaît, juge les exigeances, sonde les esprits, et sans heurter les faibles de son siècle qui se croit classique, se dit, se prouve classique et ne veut plus du classicisme; il lui donne du romantique sans l'en avertir. Ce vieil enfant,

I succhi amari ingannato in tanto beve, E dal inganno suo la vita riceve.

Avec une politique aussi clairvoyante, avec une perspicacité aussi judicieuse, supposer M. de Chateaubriand dévot, arriéré, sous le joug des préjugés usés, tombés en désuétude! cela n'est guère possible. De quoi l'on conjecture que sa religion n'est pas consciencieuse.

On dit plus : on circonstancié de la manière suivante la conversion de M. de Chateaubriand.

L'Essai historique publié, et le vicomte enrôlé sous les drapeaux de la philosophie, quelqu'un, que l'on dit être un libraire, lui fit cette allocution :

« Le philosophisme est usé, vous n'y sauriez réussir. On ne fait guère sensation qu'avec du nouveau. Voltaire, Rousseau et tous les adhérens ont dit contre la religion tout ce qu'il y avait de piquant, de capable de faire courir après leurs livres; mais leur parti a triomphé ; les jours de combats sont passés ; comment pourrez-vous vous attirer l'attention publique? Vous serez tout au plus un soldat inaperçu dans le camp dont Rousseau et Voltaire sont les généraux. Faites mieux : déclarez-leur la guerre, levez l'étendard de la révolte contre eux dans le camp ennemi abattu. L'attention doit nécessairement se fixer sur vous ; d'est tout ce qu'il vous faut, car vous avez du talent.»

Quel trait de lumière! un tout autre avenir s'ouvrit devant lui, vaste, attentif, pressé pour l'entendre. Dès lors, il se vit l'Anti-Voltaire, il se promit une carrière de combat, de gloire, d'entraînement, comme celle du patriarche de Ferney, une carrière pleine de drame.

Mais impartial, autant qu'on peut l'être avec un parti pris, je dois mettre sous les yeux les pièces justificatives du néophyte.

Il y a des pages de piété, et nombreuses encore dans cet Essai historique, si souvent reproché à M. de Chateaubriand. Parmi les consolations du malheureux, il mettait la lecture de l'Evangile.

Dans la partie non épique des Natchez , c'est-à-dire dans celle que nous avons à peu près telle qu'il l'écrivit du premier jet, et où il n'a pas passé, en Angleterre, le pinceau de la poésie d'apprêt, la Bible fait dans le cachot la joie de René, et René est à peu de chose près Chateaubriand.

« Le lendemain, on trouva aux marges de la Bible quelques mots à peine lisibles. Auprès du verset du septième chapitre de l'Ecclésiastique, on déchiffrait ces mots :

« Comme cela est vrai ! La tristesse du cœur est » une plaie universelle ! Dans le chagrin toutes les » parties du corps deviennent douloureuses, les os meurtris ne trouvent plus de couche assez molle. Tout est triste pour le malheureux, tout saigne comme son cœur : C'est une plaie universelle ! »

« D'autres passages étaient commentés avec le même esprit.

« Ce premier verset du dixième chapitre de Job : Mon âme est fatiguée de ma vie, était souligné. »

Il y a encore d'autres indices de religion. Comme rien n'est à dédaigner, et que l'intérieur de l'homme se manifeste par des riens à son insu, qu'un mot, un geste trahit les prédilections, il se pourrait que ce Febriano, ce personnage sur qui l'auteur a voulu rassembler de l'odieux, fût une création indicatrice.

Il en fait un renégat. « Né parmi les Francs, sur les côtes de la Barbarie, cet aventurier, chrétien dans son enfance, ensuite parjure à l'Évangile, fut, dans l'ordre des Seyahs, disciple zélé du Coran. Jeté en Europe par un coup de fortune, entré dans la carrière des armes, il est extérieurement chrétien, mais il continue à détester les serviteurs du vrai Dieu. »

Ce n'est pas Voltaire qui, pour appeler la colère sur une figure poétique, ne trouverait rien de mieux que l'apostasie. Peut-être M. de Chateaubriand a-t-il par là, sans s'en apercevoir, laissé lire dans son cœur des velléités évangéliques; peut-être aussi n'est-ce là qu'une réminiscence du Tasse, de l'Arioste. On était encore bigot en Italie au seizième siècle; aussi l'apostasie est la couleur la plus noire dont les poètes d'alors puissent charger un personnage.

Les malheurs auraient-ils développé dans M. de Chateaubriand ces germes de piété? Mais c'est principalement sous le coup de l'adversité qu'il a écrit ses damnables chapitres ; c'est durant le fort de la révolution qu'il a fait ses preuves de philosophisme.

Voici comment il motive sa conversion :

« La mort de ma mère fixa mes opinions religieuses. Je commençai à écrire, en expiation de l'Essai, le Génie du christianisme. Rentré en France en 1800, je publiai ce dernier ouvrage, et je plaçai dans la préface la confession suivante :

« Mes sentimens religieux n'ont pas toujours été ce qu'ils sont aujourd'hui. Tout en avouant la nécessité d'une religion, et en admirant le christianisme, j'en ai cependant méconnu plusieurs rapports. Frappé des abus de quelques institutions et des vices de quelques hommes, je suis tombé jadis dans les déclamations et les •sophismes. Je pourrais en rejeter la faute sur ma jeunesse, sur le délire des temps, sur les sociétés que je fréquentais ; mais j'aime mieux me condamner; je ne sais point excuser ce qui n'est point excusable. Je dirai seulement les moyens dont la Providence s'est servie pour me rappeler à mes devoirs.

» Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans les cachots où elle vit périr une partie de ses entans, expira sur un grabat où ses malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes égaremens répandit sur ses derniers jours une grande amertume. Elle chargea, en mourant, une de mes sœurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma sœur me manda les derniers vœux de ma mère; quand la lettre me parvint au-delà des mers, i ma sœur elle-même n'existait plus; elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort, m'ont frappé: je suis devenu chrétien ; je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles; ma conviction est sortie du cœur: j'ai pleuré, »et j'ai cru. »

Il serait bien pauvre d'invention l'auteur qui en resterait à court pour ses propres affaires. Aussi cette déclaration ne rassura-t-elle pas les sceptiques. M. de Chateaubriand donna la lettre de madame de l'Farcy, sa sœur.

Cette madame de Farcy, après s'être quelque peu lait rechercher dans les salons de la capitale pour ses poésies, avait renoncé aux Muses; devenue, à ce que nous dit son frère, une véritable sainte, ses austérités l'avaient conduite au tombeau. L'abbé Carron a publié sa vie. Voici la lettre de madame de F'Farcy:

Saint-Servan, 1er juillet 1798.

« Mon ami, nous venons de perdre la meilleure des mères : je t'annonce à regret ce coup funeste (ici quelques détails de famille)...

» Quand tu cesseras d'être l'objet de nos sollicitudes nous aurons cessé de vivre. Si tu savais combien de pleurs tes erreurs ont fait répandre à notre respectable mère, combien elles paraissent déplorables à tout ce qui pense et fait profession non seulement de piété, mais de raison ; si tu le savais, peut-être cela contribuerait-il à t'ouvrir les yeux, à te faire renoncer à écrire; et si le ciel, touché de nos vœux, permettait notre réunion, tu trouverais au milieu de nous tout le bonheur qu'on peut goûter sur la terre; tu nous donnerais ce bonheur, car il n'en est point pour nous tandis que tu nous manques, et que nous avons lieu d'être inquiètes.

On fit de cela une invention, semant le bruit que madame de Chateaubriand mère était morte avant la publication de l'Essai.

• Ceux qui disaient ces choses étaient-ils mes amis, dit le converti, mes proches? Avaient-ils vécu avec moi à Londres, reçu mes lettres, pénétré mes secrets ? Pouvaient-ils par leur témoignage déterminer l'instant où j'avais répandu des pleurs? S'ils étaient étrangers à toute ma vie; s'ils avaient ignoré mon existence jusqu'au jour où le public la leur avait révélée; s'ils étaient en France lorsque je languissais dans les terres de l'exil, comment oseraient-ils fonder une lâche accusation sur un fait qu'ils ne pouvaient ni savoir ni prouver? Ah ! loin de moi la pensée que les hommes qui prétendaient fixer l'époque de mes malheurs avaient des raisons particulières de la connaître!

» J'ai cité le texte même de la lettre de ma sœur que j'ai entre les mains. Cette lettre est du 1° juillet 1798. Voici un autre document dont en ne niera pas l'authenticité :

Extrait du registre des décès de la ville de Saint-Servan, premier arrondissement du département d'Ille-et-Vilaine, pour l'an 6 de la république, f° 35, recto, où est écrit ce qui suit :

»Le douze prairial an six de la république française, devant moi Jacques Bourdasse, officier municipal de la commune de Saint-Servan, élu officier public le quatre floréal dernier, sont comparus Jean Baslé, jardinier, et Joseph Boulin, journalier, majeurs d'age, et demeurant séparément en cette commune; lesquels m'ont déclaré qu'Apollonie-Jeanne-Suzanne de Bédée, née en la commune de Bourseuil, le sept avril mil sept cent vingt-six, fille de feu Ange-Annibal de Bédée et de Marie-Anne Bénigne de Ravenel, veuve de René-Auguste de Chateaubriand, est décédée au domicile de la citoyenne Gouyon, situé à la Ballue; en cette commune, ce jour, à une heure après midi. D'après cette déclaration, dont je me suis assuré de la vérité, j'ai rédigé le présent acte, que Jean Baslé a seul signé avec moi, Joseph Boulin ayant déclaré ne le •savoir faire, de ce interpellé.

Fait en la maison commune, lesdits jour et an,

Signé JEAN BASLE et BOURDASSE

Certifié conforme au registre par nous, maire de Saint-Servan, ce 31 octobre 1812 .

Signé TRESVAUX-RESELAYE, adjoint.

Vu pour légalisation de la signature du sieur Tresvaux-Rese - laye, adjoint, par nous, juge au tribunal civil séant à Saint-Malo, le 31 octobre 1812,

Signé ROBIOU.

Le 12 prairial an 6 de la république correspond au 31 mai 1798, et l'Essai fut mis en lumière dès le commencement de 1797. L'attaque que l'on dirigeait contre l'auteur du Génie du christianisme manquait donc de fondement. La sincérité de la préface est prouvée; M. de Chateaubriand était véridique en 1301.

L'accusation et la défense ainsi mises sous les yeux, chacun jugera d'après sa manière de voir.

Voilà donc, en 1798, M. de Chateaubriand interrompant ses travaux commencés. Ses Natchez, à moitié habillés des oripeaux de l'épopée renouvelée des Grecs, il les abandonne ; son Essai historique sur les révolutions romaines, il ne le commence pas, ou il l'abandonne dès le commencement ; car ayant mis six ans à l'Essai que nous - connaissons, il n'a pu, de 1797 à 1798, dans cette année où il retravailla les Natchez sur un autre système, faire cet infortuné Essai sur les révolutions romaines, qu'il menace du feu.

Tout entier à un nouveau genre de composition, il ouvre la Bible. Quelle puissance de poésie ! quelle source de lumières ! quelle abondance d'images. C'est l'Orient, mais l'Orient avec ses fortes couleurs, avec ses mœurs solennelles, graves; cet Orient qui enivre les organisations poétiques. Là tout se poétise; la vie y est toute extérieure, la nature belle, riche; les cités rayonnantes des souvenirs des époques de Sémiramis, de David, d'Alexandre, des Séleucides, de Mahomet, de Gengis Kan, de Timur; il y a même excès de poésie : le Zend-Avesta, le Bondehesch, les Pouranas, les Schastras, la Genèse, les Kings; tout cela déborde de poésie. La froide et mathématique raison ne semble départie qu'à notre entendement européen ; mais l'Asie! c'est ce qui fait dire à la Péri de Victor Hugo :

Tous les dons ont comblé la zone orientale.

Dans tout autre climat, par une loi fatale, Près des fruits savoureux croissent les fruits amers ; Mais Dien, qui pour l'Asie a des yeux moins austères,

Y donne plus de fleurs aux terres, Plus d'étoiles aux cieux, plus de perles aux mers.

Mon royaume s'étend depuis ces catacombes , Qui paraissent des monts et ne sont que des tombes, Jusqu'à ce mur qu'un peuple ose en vain assiéger, Qui tel qu'une ceinture où le Cathay respire,

Environnant tout un empire, Garde dans l'univers comme un peuple étranger.

J'ai des vastes cités qu'en tous lieux on admire , Lahor aux champs fleuris, Golconde, Cachemire, La guerrière Damas, la royale Ispahan ; Bagdad, que ses remparts couvrent comme une armure,

Alep, dont l'immense murmure Semble au pâtre lointain le bruit d'un océan.

Mysore est sur son trône une reine placée , Médine aux mille tours, d'aiguilles hérissée, Avec ses flèches d'or, ses kiosques brillans, Est comme un bataillon arrêté dans les plaines,

Qui parmi ses tentes hautaines Élève une forêt de dards étincelans.

Mais la Bible, de plus, respire une antiquité patriarcale et une société toute voisine de la nature, et cela devait bien aller au rêveur de Combourg. Qu'on juge de sa délectation ! Le voilà se livrant au défrichement de cette poésie inculte, Combien sa muse se plut avec Moïse et avec sa dogmatique, qui, plus heureuse que celle d'Hésiode, d'Homère, se maintient encore gravée dans notre ordre social. Jupiter est passé, mais non Jehovah ; il prend encore, dans les enseignemens de la chaire, sa foudre hébraïque ; il court encore à ce carquois vu par les prophètes.

Ainsi l'école, de M. de Chateaubriand posait sur quelque chose d'enraciné dans les masses. Il s'avançait dans une carrière infréquentée jusqu'alors, parmi les mythes d'Israël et du christianisme ; c'était du nouveau, et la nouveauté c'est une puissante muse. Notre novateur a réussi, parce qu'il est vrai ce principe de l'Estetica de Talia,

« Se agli animi umani non fossero vita gli affetti, poesia non sarebbe mai esistita. »

« Si les choses dont on s'affecte n'étaient pas de la vie pour l'esprit humain, la poésie n'aurait jamais existé. »