Chapitre XVIII. Situation de la France à la rentrée de M. de Chateaubriand. - Bonaparte. - Résurrection du Mercure de France. - Système de critique littéraire de M. de Chateaubriand
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Ce siècle, dont l'écume entraînait dans sa course Les mœurs, les rois, les dieux... refoulé vers sa source,
Recula d'un pas devant toi.
(Lamartine. )
Si nous voulons l'en croire, M. de Chateaubriand avait livré le Génie du christianisme à l'impression à Londres; mais des fautes qu'il y aperçut, et qui n'étaient pas de celles que l'on corrige sur les épreuves, lui firent mettre les feuilles au pilon.
Revenu en France, en 1800, cette résolution (forte, vu la situation des affaires pécuniaires du vicomte ) aurait donc été effectuée au moins vers la fin de 1799; l'ouvrage, entrepris dans le courant de 1798, ne lui aurait coûté qu'un peu plus d'un an de travail. Quatre volumes, et quatre volumes si nourris de choses dans une quinzaine de mois ! Je crains bien que ce ne soit encore là une de ces broderies romanesques que M. de Chateaubriand jette d'habitude sur l'histoire de ses manuscrits.
Bonaparte, beau de génie et de gloire, rayonnant sur l'horizon de la Méditerranée de son auréole orientale ; Bonaparte, s'échappant d'entre les vagues que la Méditerranée amoureuse courbait autour de lui, soucieuse de le soustraire à la vigilance des Anglais, venait de sauter sur les grèves de Fréjus.
Mais le héros d'Italie avait fait un cours d'absolutisme dans ce vieil Orient, stationnaire, immobile comme ses monolithes, ses pyramides, ses tombeaux ; terre de bon plaisir, de résignation aux puissans du monde. Ecolier trop précoce, son premier acte, en France, avait été la direction de son glaive despotique contre les mandataires de la nation ; exemple donné avec trop de succès du mépris d'un soldat de la patrie contre la personnification de la patrie. Les Français qui s'étaient sacrifiés pour la liberté, se l'étaient laissé enlever avec une incurie qui a dû donner de leur civisme et de leur constance une bien faible idée aux patriotes des Deux-Mondes ; le 18 brumaire avait mis la France dans les filets de celui qui la regardera désormais comme une propriété d'un revenu fixe de cent mille conscrits par an. Les émigrés rentrèrent. M. de Chateaubriand et M. de Fontanes vinrent à Paris.
Ils ressuscitèrent le Mercure « pour relever, dit M. de Chateaubriand, les saines doctrines religieuses et monarchiques.
Ces combats n'étaient pas sans quelques périls : on ne pouvait alors arriver à la politique que par la littérature ; la police de Bonaparte entendait à demi-mot ; le donjon de Vincennes, les déserts de la Guyane et la plaine de Grenelle, attendaient encore, si besoin était, les écrivains royalistes. »
C'est à tort que M. de Chateaubiand parle de rigueurs tyranniques à l'occasion de la résurrection du Mercure de France; Bonaparte marcha lentement à l'arbitraire ; il ne s'écria pas tout de suite en jetant le masque :
La maison m'appartient, je le ferai connaitre.
Et quant à M. de Chateaubriand, ce ne fut que vers l'an 1807 que Bonaparte parla de le faire sabrer sur les marches de son palais, en lui retirant le privilége du Mercure.
Par le rapprochement de cet acte de violence avec sa rentrée en France, M. de Chateaubriand a donné à croire, involontairement sans doute, qu'aux malheurs de l'exil succédèrent pour lui ceux de la spoliation : il n'en fut rien. Il est même avéré que Bonaparte avait un faible pour lui ; on l'a attribué à l'amour de la vieille noblesse qui dominait le consul : nous déduirons plus tard tous ses motifs d'entraînement vers notre poète.
Après le 18 brumaire, il n'était pas facile encore de deviner Napoléon dans le premier consul. Bonaparte n'avait rapporté d'Egypte que la gloire de ses hauts faits ; quant aux symptômes de despotisme qui s'étaient révélés en lui, la Méditerranée les avait interceptés. L'empoisonnement des soldats pestiférés, le massacre d'une garnison turque sur la lisière du désert, d'autres actes de violence, tout cela était inconnu en France, grâce à la discrétion des bulletins.
L'armée d'Egypte, qui n'aimait pas Bonaparte, restée aux bords du Nil, aurait pu, après son évacuation sous l'inhabile Menou , déconsidérer le premier consul; mais, débarquée à Toulon, il eut soin de l'envoyer périr à Saint-Domingue. Vainement les vainqueurs des Pyramides et d'Iléliopolis se mutinèrent contre ce second exil ; on les conduisit dans l'arsenal maritime de Toulon, les fusils déchargés, bien entendu ; des régimens de la marine les cernèrent, les couchèrent en joue, et force fut bien aux vainqueurs de l'Orient de se jeter dans les chaloupes qui devaient les porter aux vaisseaux en rade.
Bonaparte, malgré sa révolte contre les dépositaires du pouvoir national, s'étudiait encore à la popularité. Il y avait d'intègres républicains autour de lui : ce Jourdan, franc démocrate et sans ambition personnelle; ce Masséna, que plus tard Napoléon masquera en prince, mais qui ne saura alors plus que fuir devant les Espagnols et les Anglais en punition de son apostasie, lui qui a battu Suwarow et Korsakow dans ses beaux jours de civisme. Bernadote aussi alors faisait preuve de ce républicanisme qu'une royauté hyperboréenne n'a pas tout-à-fait effacé de son cœur ; Moreau était un contre-poids; sincère républicain, il ne se tournera vers le chef des émigrés que quand c'en sera fait de la liberté.
Sièyes loue, recommande Bonaparte ; Talleyrand, qui a sa fortune à faire, qui l'a tentée trois fois et vainement, qui voit l'occasion de s'enrichir, revenir une quatrième fois, la saisit, et échange contre les faveurs du consul des assurances, disant que Bonaparte « aime principalement Ossian, parce que ce poète détache des choses de la terre. »
Fouché aussi, Fouché de Nantes, dont le nom est proverbialement devenu dans les campagnes une dénomination flétrissante, même dans la bouche de gens ignorans des affaires de la révolution, Fouché aussi sert les projets de Bonaparte. Il serait trop long de passer en revue tous ceux qui apostasiaient à la liberté, qui seule les avait tirés de la charrue.
C'est sur ces entrefaites que M. de Chateaubriand débute. Celui qui veut rétablir la monarchie absolue a touché le rivage à Fréjus ; au nord aborde à présent celui qui porte avec lui le rétablissement de la religion. Ces deux hommes devaient bientôt sentir de mutuels rapports. Bonaparte ne tarda pas à lui faire toutes sortes d'avances, une fois que le but lavori du poète lui fut connu.
Celui-ci rédigeait obscurément son Génie du christianisme; mais il avait aussi à alimenter le Mercure de France, et à se détourner de sa grande composition pour écrire des articles purement littéraires.
La littérature anglaise ayant enrichi sa mémoire de ce dépôt de connaissances bibliographiques à l'empreinte étrangère, il en tira des articles bien reçus. « Les Anglais étant alors, dit-il, le seul peuple qui disputât l'empire aux Français, les moindres détails sur eux devenaient intéressans. »
Des guerres, qui peuvent être regardées comme longues, vu que, dans leurs dix ans de durée, l'esprit des nations a avancé prodigieusement, avaient mis comme un mur de fer entre elles. Aussi arriva-t-il que les révélations de M. de Chateaubriand avaient le piquant de la nouveauté. Telle était celle-ci :
« En général les Anglais estiment peu l'étude des mathématiques, qu'ils croient très dangereuse aux bonnes mœurs quand elle est portée trop loin. Ils pensent que les sciences dessèchent le cœur, désenchantent la vie, mènent les esprits faibles à l'athéisme, et de l'athéisme à tous les crimes. Les belles-lettres, au contraire, disent-ils, rendent nos jours merveilleux, attendrissent nos âmes, nous font pleins de foi envers la divinité, et conduisent ainsi par la religion à la pratique de toutes les vertus. »
Et celle-ci sur la littérature :
« Richardson est peu lu; on lui reproche d'insupportables longueurs et de la bassesse de style. Hume et Gibbon ont, dit-on, perdu le genie de la langue anglaise, en remplissant leurs écrits d'une foule de gallicismes ; on accuse le premier d'être lourd et immoral. Pope ne passe que pour un versificateur exact et élégant ; Johnson prétend que son Essai sur l'homme n'est qu'un recueil de lieux communs mis en beaux vers. C'est à Dryden et à Milton qu'on donne exclusivement le titre de poètes. Le Spectateur est presque oublié. On entend rarement parler de Loke, qui est regardé comme un assez faible idéologue. Il n'y a que les savans de profession qui lisent Bacon. Shakspeare seul conserve son empire. »
Dans ses Essais sur la littérature anglaise, le MERCURE offre des jugemens inattendus de la part d'un homme qui travaillait à Atala. On le voit employer contre Young ce frauduleux système de dépréciation qui isole les mots de leurs entours. Je sais que La Harpe, Voltaire, avaient donné force de loi à cette coutume ; la critique n'y a rien gagné; M. de La Harpe a fait à lui seul plus de mal à l'ancienne littérature française que ce que l'on veut appeler l'école romantique, en épluchant, en rapetissant les vues grandes et larges de l'examen et de l'analyse, si toute-fois l'analyse peut être de mise en fait de poésie.
Nous ne pouvons nous dispenser de montrer un échantillon de la critique de M. de Chateaubriand, parce que plus tard nous verrons Chénier et Morellet, une multitude de littérateurs enfin, appliquer ce taux système analytique à A tala.
«Si j'ouvre la première complainte (Nuit) , dit-il, je lis :
• From short (as usual) and disturb'd repose I vake : how happy they who wake no more !
Yet that were vain, if dreams infest the grave.
I wake, emerging from a sea of dreams Tumultuous : where my wreck desponding though From wave to wave of fancy'd misery At random drove, her helm of reason lost The day too short for my distress; and night Ev'n in the zenith of her dark domain Is sunshine to the colour of my fate.
« Est-ce là le langage de la douleur? Je sais que la traduction mot à mot ne rend ni la nuance de l'expression, ni l'harmonie du style; mais une traduction littérale n'est jamais ridicule quand le texte ne l'est pas. Qu'est-ce que c'est qu'une pensée sans gouvernail, flottant de vague en vague sur une mer de malheurs imaginaires ? Qu'est ce qu'une nuit qui est un soleil auprès de la couleur du sort? Le seul trait remarquable de ce morceau, c'est le sommeil du tombeau, peut-être aussi troublé par les songes ; mais cela rappelle trop le mot d'Hamlet: To sleep ! - to dream ! « Dormir ! — rêver. »
Voilà assurément un étrange moyen d'interprétation ! Quel écrivain en sortirait à son honneur et gloire? Je ne crois pas ce lugubre Young un bien aimable auteur ; toute sa poésie ne saurait sauver de monotonie ses Nuits ; mais enfin , c'est déjà pire que l'épreuve du feu et de l'eau que le passage d'une langue dans l'autre ; et vous démembrez encore les expressions poétiques ! Ce mode, nous le verrons tout à l'heure appliqué à A tala, et tout aussi injustement, par les hommes stationnaires.
Passons à la publication d'Atalu.