Chapitre XXIX
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Chez Vimont, 1832, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Pèlerinage à Jérusalem. - Motifs de M. de Chateaubriand. - Départ. - Effets sur lui des mers de la Grèce. - Ses transports sur les ruines de Sparte. - Aperçu sur la civilisation antique.
Zêu tátEp, « lla ou puTai Ún hépos Vac Axaiũy.
Jupiter, délivre de leur obscurité les fils des Achéens.
(HOMÈRE, Iliade.)
La résolution la plus inattendue au dix-neuvième siècle, dans ce dix-neuvième siècle de propagande militaire, de conquêtes profanes , de pyrrhonisme, vint dans l'esprit de M. de Chateaubriand ! Qui eût songé à un pèlerinage à Jérusalem ?
Mais comme Pierre l'ermite, comme Théodoret, le bourdon à la main, des coquilles sur les épaules, et pédestrement, allait-il visiter les saints lieux, plein de la componction des repentans de nos âges passés, insoucieux du monde et tout au ciel?
Ou bien, agité du démon virgilien, travaillé nuit et jour de cette sévère muse qui se fond en flammes épiques, muse à l'œil noir et au sourire majestueux, courait-il, comme les chantres de renom, s'empreindre, sur les lieux, du panorama qui encadra son héros? c'est ce qui est plus probable. Notre poète est religieux aux antécédens ; il les aime, s'en fait une loi : or Virgile avait suivi dans la Grèce et sur les falaises de Sigée, ubi Troja fuit , les gloires du passé ; Homère, dit-on, voyagea toute sa vie, ce qui lui eût été pénible et très inutile, surtout avec cette ophthalmie dont on a gratifié sa fiction biographique; le Camoëns vit le pays des Hindous, mais, il est vrai, sans curiosité, sans amour, bien moins en archéologue, en poète, qu'en aventurier occupé de faire fortune ; c'est pourquoi Agostino de Macedo refait, sous le nom d'Oriente, à Lisbonne, la Lusiade, sur des fondations plus larges. Ercilla vit mieux les Araucans, mais il vit avec une exactitude si prosaïque! Torquato ne vit rien, c'est là son vrai malheur, et point du tout sa magie, comme croit Boileau ; sa Jérusalem n'est pas orientale, pas le moins du monde hébraïque. Il n'y a que de l'amoroso pensiere, c'est la cour de Ferrare que cette Sion-là.
« J'avais , dit-il, arrêté le plan des Martyrs : la plupart des livres de cet ouvrage étaient ébauchés ; je ne crus pas devoir y mettre la dernière main sans avoir vu les pays où ma scène était placée. »
Le voyageur-poète s'était précipité dans les flots d'or du couchant, avide, altéré des pompes pittoresques des vertes Amériques; c'est dans l'Orient, à présent, sous les teintes rosées et cramoisies de ses cieux, qu'il va s'achever dans la connaissance des lieux historiques ; car là l'histoire parle à tout pas.
Il est vrai qu'il ne cache pas un troisième motif. « Je voulais aussi accomplir le pèlerinage de Jérusalem ,
• . . . . . Qui devoto Il gran sepolcro adora e scioglie il voto.
Le 3 juillet 1806 il sortit de Paris. Il arriva à Venise, ayant vu Milan qu'il connaissait déjà, et Vérone, Vicence, Padoue, lui inconnues. La reine de l'Adriatique ne paraît pas avoir agi sur sa fibre poétique comme sur celle de Byron.
Voici, au sortir de Trieste, l'impression que produisit sur notre ancien navigateur revenu des Antipodes l'aspect de la Méditerranée :
« La Méditerranée, placéeau centre des pays civilisés, semée d'iles riantes, et baignant des côtes plantées de myrtes, de palmiers et d'oliviers, donne sur-le-champ l'idée de cette mer où naquirent Apollon, les Néréides et Vénus; tandis que l'Océan, livré aux tempêtes, environné de terres inconnues, devait être le berceau des fantômes de la Scandinavie, ou le domaine de ces peuples chrétiens qui se font une idée si imposante de la grandeur et de la toute-puissance de Dieu. •
Aussi ces deux superficies si dissemblables ont-elles dégagé un monde d'idées tout différent des deux têtes les plus fortement organisées, Byron et Lamartine.
Le lord, nourri dans son Albion aux côtes tempétueuses, allaité par cette Néréide qui se joue dans les écumes du terrible Océan, s'est écrié comme un aigle qui se berce des vents :
Océan ! je l'aimai dès ma tendre jeunesse ; J'éprouvais une joie, une sublime ivresse, A me sentir porté sur tes flots orageux ; Alors je combattais tes brisans écumeux, Et ces luttes pour moi n'étaient que des délices. Si la mer irritée à mes efforts novices Présentait tout-à-coup des dangers renaissans, Ma crainte avait alors des charmes ravissans , J'étais un de tes fils , de tes enfans dociles, Errant comme aujourd'hui sur tes vagues mobiles. Il est au fond des bois un charme salutaire, Un doux enchantement sur le bord solitaire, Où le flot écumeux expire en mugissant ; Il est dans la tempête un plaisir ravissant.
L'infini se révèle à notre âme agrandie, Et la vague possède aussi sa mélodie !
(Childe Harold, trad. de M. Peautier.)
Et l'autre, aux rêveuses méditations, affilié à la riante Italie, qui se prolonge dans la Méditerranée pour en mieux pénétrer les mystères harmonieux, se plaisait à se rendre ainsi l'interprète des suaves extases qu'elle donne, en vue d'Ischia, dans le miroir des rades napolitaines : L'Océan, amoureux de ces rives tranquilles, Calme, en baignant leurs pieds, ses orageux transports ; Et pressant dans ses bras les golfes et ces îles, De son humide haleine en rafraîchit les bords. Du flot qui tour à tour s'avance et se retire, L'œil aime à suivre au loin le flexible contour; On dirait un amant qui presse en son délire La vierge qui résiste et cède à son amour.
Mais cette amante si douce a aussi ses colères ; parfois, comme une belle aux yeux noirs, elle se courrouce, mais sans perdre de ses charmes.
Vous qui avez ressenti les frissons du sublime à la lecture des tempêtes de notre Chateaubriand, savez-vous ce qu'il en coûte au génie pour tracer ce peu de lignes d'une description, ce peu de lignes qui traverseront l'obscurité de l'avenir ? Ce ne sont pas de ces descriptions de tempêtes classiques, comme les faisaient Crébillon, Fénelon, Delille, les pieds sur les chenets, et Virgile ouvert sur leur bureau.
« Je me promenais sur le gaillard d'arrière, et, de temps en temps, je venais crayonner une note à la lueur de la lampe qui éclairait le compas du pilote. Ce matelot me regardait avec étonnement ; il me prenait, je crois, pour quelque officier de la marine française, occupé, comme lui, de la course du vaisseau : il ne savait pas que ma boussole n'était pas aussi bonne que la sienne, et qu'il trouverait le port plus sûrement que moi »
Il salua la Grèce à la hauteur de Corfou.
« Les climats influent plus ou moins sur le goût des peuples. En Grèce, tout est suave, par exemple, tout est adouci, tout est plein de calme dans la nature comme dans les écrits des anciens. On conçoit presque comment l'architecture du Parthenon a des proportions si heureuses; comment la sculpture antique est si peu tourmentée, si paisible, si simple, lorsqu'on a vu le ciel pur et les paysages gracieux d'Athènes, de Corinthe et de l'Ionie. Dans cette patrie des muses, la nature ne conseille pas les écarts; elle tend, au contraire, à ramener l'esprit à l'amour des choses uniformes et harmonieuses. »
Et M. de Chateaubriand ne destinait pas de pareilles choses au public ! Heureux le poète dont les joies intérieures sont si belles ! heureux les mortels à qui il les fait partager ! Quelles émotions l'ébranlèrent lorsqu'il foula le sol des Hellènes ! Il y a plaisir à suivre un pèlerin aussi accessible aux allégresses païennes !
Mais aux prestiges, aux séductions du passé, de ce passé commencé par la vérité historique et achevé par les mensonges, succède la triste réalité de la Grèce actuelle. C'est la terre des mécomptes, des désillusions.
Ici, comme en Auvergne, comme en Italie, l'antiquité et le moyen âge assiégent l'auteur ; il puise dans l'abondante source de son érudition, il y puise à tout moment, il répand avec profusion, avec prodigalité. Quelle terre que celle où se fixent les Saïtes de Cécrops et les Phéniciens de Cadmus, où les Perses ensuite arrivent sans prendre pied, où les Romains s'attardent jusqu'à l'arrivée des Goths; ceux-là jusqu'à l'arrivée de leurs cousins les croisés, des Vénitiens, et puis des Turcs, et puis de ces croisés du dix-neuvième siècle, qui ne crient plus diex el volt, mais liberté!
Mais, en 1800, les Turcs jouissaient paisiblement des décombres de la Grèce. Il n'est pas étonnant que, enfans d'une autre religion et d'un autre monde, du monde asiatique, les Turcs déplaisent à nos voyageurs; aussi leur fait-on porter la responsabilité de la dégradation des siècles.
C'est plus la faute de la nature que de l'islamisme. Quelques peuples du Péloponèse avaient en commun cent mille hommes sous les armes à la bataille de Platée; et toute la Grèce, aujourd'hui divisée en quatorze départemens, n'offre qu'une population de cinq cent mille âmes ! Pourquoi? C'est que là de grandes populations ont vécu, et que la terre, épuisée de molécules organiques, ne saurait se conserver généreuse, belle et féconde. C'est que l'homme rend moins au sol qu'il n'en retire; que la terre déchoit et prépare ces aspects de stérilité qui frapperont de douleur les hommes à venir. La Syrie s'animait d'environ dix millions d'habitans du temps de Strabon, elle n'en a pas deux aujourd'hui ; la Grèce est bien !oin de sa prospérité passée ! mais je ne sais si les Turcs en sont tout-à-fait la cause; j'en douterai jusqu'à ce que l'on me prouve qu'ils ont décharné toutes les montagnes du terreau qui s'y trouvait, qu'ils l'ont transporté je ne sais où; que, par exemple, dans l'île de Cythère ou Cérigo, c'est leur tyrannie qui a dépouillé cette île de tout humus, pour en faire un squelette de roches.
Civilisation! tu tues la terre; tu as passé par là avec tes florissantes cités. La population sous son bien-être se déborde en nombreuses classes de travailleurs, de citadins; mais travailleurs et citadins n'en vivent pas moins sur la localité. Force est à l'agriculture de tourmenter le sol, de lui demander la nourriture de ces grandes villes ; on défriche, on bouleverse la terre jusqu'aux sommets des monts, et chaque année les pluies entraînent de ces terreaux meubles ; et il y a bien des ondées, des averses dans seulement mille ans! et toutes ces eaux du ciel rencontrant des guérets mouvans, coteaux, monts, collines, restent nus de toute végétation à la fin. Les Turcs ont assisté à la décrépitude de la Grèce; nous les en rendons solidaires; nous leur en demandons compte.
Oui, mais la tyrannie des Osmanlis n'est-elle pour rien dans cette stérilité? Le Grec esclave pouvait-il travailler avec amour un sol inféodé ?
Hélas! la nature se mêle-t-elle de politique, d'humanité, cette insensible nature? ne parait-elle pas la Hellade républicaine de ses richesses sous la bêche de l'Ilote? Sans doute cet esclave y allait de mauvais cœur travaillant pour le Spartiate oppresseur ; mais c'est que la Laconie était riche encore de molécules organiques; et elle consommait son capital.
Prenons le fait le plus odieux du despotisme et de la brutalité des Islamites. M. de Chateaubriand le raconte :
«Il y avait, vers le mont Ithome, une troupe d'une cinquantaine de voleurs qui infestaient les chemins. Le pacha de Morée, Osman-Pacha, se transporta sur les lieux ; il fit cerner les villages où les voleurs avaient coutume de se cantonner. Il eût été trop long et trop ennuyeux pour un Turc de distinguer l'innocent du coupable. On assomma comme des bêtes fauves tout ce qui se trouva dans la battue du pacha. Les brigands périrent, il est vrai, mais avec trois cents paysans grecs qui n'étaient pour rien dans cette affaire. »
Cela est tout-à-fait dans le goût de Lycurgue. Reculez l'époque : à la place d'Osman-Pacha, mettez Léonidas; à la place des trois cents paysans, supposez trois cents de ces Ilotes qui cultivaient la terre pour les Spartiates, et vous aurez une de ces exterminations qui se renouvelaient tous les ans, pour couper court à la trop grande multiplication des esclaves affectés au labour.
Thucydide, Hérodote nous disent-ils que cette dîme de sang ait ruiné les beaux sites de l'Eurotas, du Cnacion, dépouillé de ses rideaux de verdure le Taygète, le Thornax, le Barosthénes , le Ménélaion ?
Mais il est une délectation pour les modernes, dont probablement ils ne consentiront pas à se passer de long-temps. Ils sont civilisés; ils ont des équipages , ils ont des académies, ils ont des théâtres : anathème aux peuples privés de tout cela; ils ne sont pas policés, anathème aux Turcs surtout. Ainsi a fait M. de Chateaubriand.
Mais la race dorienne qui envahit le Péloponèse dans cette obscure période de temps qui suivit l'expédition de Phrygie, cette race dorienne, dont l'Allemand Offrid Muller vient d'écrire l'histoire avec tant de sagacité, cette race s'était assise par le droit de l'épée, forte, victorieuse, sur la Lacédémone de Ménélas. A elle le pouvoir, les droits politiques, à elle seule, cette race sévère, austère et inflexible , à elle olygarchie la plus tyrannique, la plus absolue qui fut jamais, car dans les autres villes du Péloponèse, à Épidaure, à Messènes, à Argos, la conquête dorienne se fusionna peu à peu avec les Pélasges autochthones ; mais à Sparte, rien de tout cela ; Lycurgue parut, Lycurgue législateur de la conquête, qui n'avait le pressentiment d'aucune des idées modernes, qui vint, coordonna le gouvernement des envahisseurs, tout dans leur intérêt.
Représentant de l'esprit dorique, il disciplina les vainqueurs, il en fit des hommes d'action, de cœur, mais pour leur assurer la suprématie sur les serfs, serfs nombreux qui eussent fini par neutraliser les conquérans.
Législation égoïste, qu'il est absurde aujourd'hui de préconiser et de rabaisser, bien que les esprits médiocres, irréfléchis, ne manquent pas de donner dans le premier excès ; législation toute dans l'intérêt de quelques uns ; car, comme l'observe fort bien M. Lerminier, les anciens admettaient une gloire, une vertu individuelle, au détriment de tous. Peu leur importaient, à eux qui parlaient tant de patrie, de civisme, cette philantropie, cet amour de l'humanité qui remplit nos livres !
Lycurgue fit un peuple qui marqua dans l'histoire ; ce peuple prima dans tout le Péloponèse, et entraîna à sa suite toutes les cités de la Péninsule; bien plus, ce peuple, représentant austère et traditionnel du dorisme, entama un antagonisme à mort avec l'esprit doux, riant, voluptueux, artiste de l'ionie, résumé dans Athènes, et le vainquit.
Mais sa victoire fut sa perte; délivré de cet émule vivace, le dorisme s'endormit dans Sparte; il s'y civilisa, s'y enrichit, et oublia le code de Lycurgue, code de fer, code qui ravissait la femme aux douces affections de son sexe, pour en faire une citoyenne avant tout; qui dépouillait l'amour de ses prestiges, de ses épanchemens, pour en faire une voie de propagation ; qui mêlait la politique au mariage; qui, pour le bien du pays, ordonnait la promiscuité, la légalisait de la sanction civique; code qui ravissait l'enfant à sa mère, et le jetait inconnu dans des gymnases, dans des repas publics, où la parole des vieillards l'instruisait; cet enfant qui n'avait plus d'autre mère que Sparte.
De cette manière, neuf mille Spartiates, au direde Plutarque, dominaient un nombre triple de Périoicoi, et une infinité d'Ilotes ; mais cette domination était toute turque.
M. de Chateaubriand, comme on le pense bien, n'a pas vu la Grèce en économiste ; c'est en poète, en exalté, et avec cet ample fond de notions historiques et homériques; ce qui, au reste, ne l'a pas préservé du désenchantement.
Pascal, qui ne pouvait comprendre ce que c'était que la poésie, qui la cherchait vainement dans bel astre, fatal laurier; Buffon, qui disait aux vers faciles et coulans : C'est beau comme de la prose; insensibilité d'ailleurs bien pardonnable dans leurs siècles secs et casaniers, qui ne connurent que la versification ; que n'ont-ils pu lire quelques pages de l'Itinéraire! ils y auraient senti un parfum divin s'exhaler, porter la sainteté dans leur âme. Le vrai poète est poète sans y songer; il l'est dans ses actions, comme nous l'avons dit, dans ses égaremens ; il est poète à son insu. C'est M. de Chateaubriand arrivé au sommet du Ménélaion, et criant de toute sa force : Léonidas! c'est M. de Chateaubriand pleurant à l'aspect d'une chaumière blanche, dans l'enceinte abandonnée où fut Sparte; c'est M. de Chateaubriand, couché dans une misérable cahutte , se livrant à des joies en entendant les aboiemens du chien de Laconie, et le vent de l'Elide, comme si Télémaque ou Pindare lui parlaient dans ces bruits. Le démon de la poésie le possède au point que lui, M. de Chateaubriand, l'homme à l'imagination la plus tendre, au cœur compatissant, plaisante à la manière d'Homère de la douleur d'un Turc qui l'a bien reçu, et qui lui apporte sur les genoux son jeune fils malade, le consultant comme fin médecin. Mais notre poète ne songe qu'au centaure Chiron et à ses cures ; il conseille au père la décoction de centaurée, herbe, dit-il, découverte par un médecin du voisinage, qui courait à cheval sur les montagnes. Un Grec déclare qu'il a connu ce Chiron, qui était de Calamate, et qui montait d'ordinaire un cheval blanc; et le poète de rire dans sa barbe avec Homère, Sophocle, Virgile, de connivence avec lui.
Les beaux arts ont donc leur sécheresse ! On a vu des peintres s'arracher éplorés des bras de leur père mourant, aller à la hâte esquisser une tête de saint-Jérôme, puis revenir continuer leur douleur. Quel peuple que celui-ci, qui ne dut rien qu'à lui-même!... Mais que dis-je ? c'est à cette indigénéité même qu'il faut attribuer les merveilles de cette civilisation la plus populaire qui ait existé. Ici tout fut original, tout naquit de la localité, tout s'engendra de soi-même, se perfectionna sur lieu. Sa langue, le paysan, comme Périclès, la marchande d'herbes, comme Aspasie, en savouraient toutes les finesses, parce que les étymologies ne se trouvaient pas enfouies dans une langue morte, lointaine. C'est chose admirable, comme à mesure que l'intelligence s'enrichit, que les modifications, les combinaisons de la pensée vinrent, les expressions originelles, populaires, s'accommodèrent à des arrangemens infinis , toujours perceptibles à la multitude: du mot ops, œil, dont toute la populace d'Athènes savait la signification , sortent plus de cinq cents mots, optania, regard, optasia, vision, opteos, visible, opteria, ce que l'on donne pour voir, optikê, faculté de voir, etc. Avec d'aussi simples bases de langage, il n'était pas de richesses de poésie, de science, d'éloquence qui échappassent aux gens de l'Agora, du Portique, de l'Odéon ; mais que l'on me dise si optique, ophtalmie, catoptrique, et mille mots français pris par la poésie, la science, l'éloquence, à la même source, ne sont pas de vraies énigmes pour nos prolétaires ?
En religion, beaux-arts, poésie, c'est même popularité; pas une montagne, pas un fleuve, pas un rocher qui n'ait son illustration; au lieu de concentrer toutes les merveilles de la sculpture, de l'architecture dans une capitale, les Grecs les avaient disséminées, çà et là, dans les bois, sur les grèves, sur les monts, au bord des fleuves. Comment s'étonner de l'ardent patriotisme des Grecs? tout leur parlait chez eux, tout s'harmoniait à leurs souvenirs, à leurs mythes, à leurs affections. Un Pélasge hors de sa terre natale, en Égypte, à Carthage, en Italie, se trouvait dans un désert.
« La plupart des promontoires du Péloponèse, de l'Attique, de l'Ionie et des îles de l'Archipel étaient marqués par des temples, des trophées, des tombeaux, dit notre voyageur. Ces monumens environnés de bois et de rochers, vus dans tous les accidens de la lumière, tantôt au milieu des nuages et de la foudre, tantôt éclairés par la lune, par le soleil couchant, par l'aurore, devaient rendre les côtes de la Grèce d'une incomparable beauté. La terre ainsi décorée se présentait aux yeux du nautonier, sous les traits de la vieille Cybèle, qui, couronnée de tours, et assise au bord du rivage, commandait à Neptune son fils de répandre ses flots à ses pieds. »