Chapitre XXV
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L'épopée est elle possible chez les modernes? - M. de Chateaubriand au moyen âge eût été notre Homère. - Examen de sa Poétique du christianisme. — Drôles d'idées de M. de Chateaubriand sur le siècle de Louis XIV.
Il dit: Debout ! Soudain chaque siècle se lève.
Deux parties du Génie du Christianisme sont consacrées à la Poétique de la religion.
Ab jove principium.
L'Epopée, en privilégiée de la hiérarchie, marche à la tête, et M. de Chateaubriand va répandant des jugemens neufs, forts de choses bien pensées, sur tous les poèmes épiques ; jugemens neuis surtout, et c'est là leur grand mérite, jetés que nous sommes dans une rotation continuelle qui ne laisse rien de stable, de fixe, dans la tête des hommes, qui fait faner, déconsidère du jour au lendemain telle chose qui épuise l'admiration. Les hommes découvrent sans cesse ; ils ne prennent plus l'horizon pour les bornes du monde : sciences spéculatives, sciences positives vont s'étendant, les idées se refondant ; c'est le sceau de l'homme supérieur que de prononcer l'arrêt de son siècle sur les chefs-d'œuvre qui traversent les péripéties de la terre; la nullité qui veut mettre du noir sur du blanc, s'attache aux traditions littéraires, et répète.
Malgré sa résolution prise d'avance de donner gain aux choses chrétiennes, l'auteur hésite, balance, quand il en est aux épopées modernes. Que voulez vous ? l'épique, c'était jadis toute l'existence des peuples ; l'épique était spontané, inévitable, car le merveilleux préoccupait toute pensée, car la religion, facile, amie des passions, sans austérités, sans cilice, mais au contraire riante comme Cythérée, colorée comme une Bacchante, locale aux horizons grecs, mariée aux souvenirs de ces horizons, à leurs mirages, allait si bien aux hommes, qu'elle se mêlait aux plaisirs, aux fêtes, aux travaux, aux jeux publics, aux vendanges, au théâtre, à la chasse, au lit nuptial, à tout. L'épopée croissait en pleine terre chez les Hellènes ; l'épopée était inévitable. Dans la période d'Ilion, il aurait fallu bien de la force d'âme, bien de la cette raison alors inconnue, inusitée, que l'on a depuis nommée scepticisme aux malheureux temps où les dieux s'en allaient, il en aurait bien fallu pour se préserver de l'épique! il aurait fallu s'isoler d'une contemporanéité illusionnée en tout.
Mais (Musée et Linus l'auraient-ils prévu?) ce qui était de coutume alors, est depuis devenu obligatoire. Les hommes se sont exercés à la réflexion, l'intelligence s'est dégagée de ses langes mystiques; alors il s'est trouvé de fort honnêtes gens qui se sont dit : Je vais écrire du merveilleux, y noyer des évènemens positifs, très positifs. On n'a pas voulu renoncer aux fables, premiers jeux de l'imagination humaine; c'est de propos délibéré que l'on a chanté sur le ton d'Homère autant que possible, dans un monde débordé par l'histoire, sans chimères, redresseur de faits, vivant enfin de réalité historique.
On n'a point égalé Homère, comme on pense bien, et cependant rien ne se tient dans ces hiérographies à lui attribuées. Contradictions, disparate de mœurs, de caractères, tout y indique un décousu de morceaux sortis de diverses mains. N'importe, l'homogénéité de l'esprit du temps a suppléé l'individualité. Virgile, le lasse, les plus soignes des imitateurs, auraient-ils pu jeter avec tant d'abondance cette sève forte, vigoureuse? Hélas ! tout est art chez eux. Mais l'Iliade, c'est la verve de la crédulité, c'est la vive, c'est la jaillissante superstition, c'est l'époque qui parle', agit sans arrière-pensée d'artiste. Les Homeres ou aveugles, crédules, croyaient de bonne foi, et comme chose toute simple, l'intervention des dieux dans les affaires d'ici-bas, et les spectateurs aussi.
Pareil a-propos est revenu, mais le talent ne s'est pas trouvé là : quand donc?
L'art s'éteignit sous le coup des barbares. Une religion jeune, fervente, s'épandit. Nouvelles croyances, nouvelle crédulité, nouveaux germes épiques ; il n'y a pas trois cents ans cela durait encore; l'on croyait au martyrologe, à tout l'homérisme de la foi chrétienne, avec ces moines, ces prêtres, seconde édition des Pates Pelasges. Les preux, les chevaliers, tout, jusqu'aux vilains, tout était croyant; point de scepticisme sur les personnages célestes, sur les protections des saints ici-bas, pas plus que lorsque les aveugles chantaient aux matelots phéaciens, à Lycurgue comme aux marchands, aux paysans, dans le palais de Codrus, comme sous les portiques du Pnyx, du Pécile, la Dolonide, la Diomédéide ou les autres rapsodies homériques.
Il y a des fanatiques de littérature; je me rappelle ce bon Vallemont, qui, à l'occasion des décades de Tite-Live perdues, se prend à gémir de bonne foi, prise ces morceaux bien au-dessus de tous les trésors du monde, jure ses grands dieux que, lui fallût-il aller au Pérou, au bout de la terre, pour recouvrer ces inappréciables décades, il y courrait.
Je l'avoue, je sens la magie de ce fanatisme; oui, quelquefois j'éprouve quelque chose de pareil à ces regrets, je sens qu'ils m'iraient à moi aussi : ainsi je donnerais tout au monde pour un Chateaubriand au moyen âge; je l'aurais voulu arrivé dans un de ces siècles de poésie croyante, de dévotion naïve, sincère; le christianisme aurait eu son Homère, je vous l'assure. Avec une âme aussi rayonnante, qui s'irradie si délicieusement, aver tant d'onction, aux prestiges, au surnaturel de la foi, faites-le naître au déclin du moyen âge, avant nos troubles religieux, sous François Ir, par exemple; il se plonge, se réjouit dans toute l'étendue de la pensée humaine d'alors ; il la poétise, son organisation le veut, et c'est chose inévitable. Il croit, il chante à des gens qui croient, et nous avons aussi notre Iliade, non pas parfaite, non pas pleine d'art, finie, polie comme la Jérusalem, mais jetée au hasard, mêlée de rugosités comme les arbres trop séveux, et comme eux s'élançant dans le ciel, comme eux recueillant toutes les splendeurs du soleil sur sa cime.
Venu dans nos jours raisonneurs, qu'a-t-il fait? la poétique du christianisme, qui est, à la grande épopée, morte en embryon, ce que la poétique d'Aristote est à l'abondante Iliade.
Qu'il parle plus ou moins bien, dans son livre, de Milton, de Klopstock, du Dante, du Tasse, je lui réponds : vains raisonnemens ; voilà de l'art, et l'art tue la poésie épique. Elle est perdue pour nous , passée à jamais ; nous voilà déshérités des joies harmonieuses dont se rassasièrent la Grèce autour de ses rhapsodes, l'Hindostan autour de Vyäsa , de Valmiki, les islamites sous le geste inspiré et la voix sainte du promulgateur du Coran ; dont se rassasièrent, sous d'autres parallèles, dans le nord, ces Germains attentifs aux chantres des Nibélungen.
Suivons M. de Chateaubriand dans le rapprochement des notabilités des deux religions : Ulysse et Pénélope, Adam et Eve. Il est vrai de dire que, comme madame Dacier, il veut souvent voir des beautés auxquelles les auteurs n'ont pas songé. Mais si de pareilles études ne sauraient profiter aux faiseurs, les autres y gagnent toujours de l'approfondissement des mœurs antiques. Viennentensuite Priam etLusignan, l'Andromaque d'Homère et l'Andromaque de Racine, Iphigénie et Zaïre, la Sybille de Cumes et Joad.
Racine et Virgile, tendres de génie comme ils sont, peintres aux caressantes touches, avaient trop de rapport avec M. de Chateaubriand pour qu'il ne se complût pas avec eux. Ce Virgile! il est vraiment une particularité sous les feux du midi avec sa mélancolie, sous ce ciel ausonien qui fait vivre en dehors, au milieu surtout de cette société romaine si matérialiste, si livrée aux sens ! Le spleen dans le nord, passe; c'est sa patrie ; là, ces poètes rêveurs, pleureurs, qui agissent sur nos fibres, mais qui nous nécessitent, pour tempérer en nous les effets de leur mélancolie, les cordiaux des compositions grecques, latines , méridionales enfin. Avec Gessner, avec Schiller, Wieland, avec les Russes Poushkine, Chikhmatow, Ryléief, avec enfin Byron, Montgommery, Young, Coleridge, Rogers, on finirait par se suicider. Le cristal étincelant, limpide, des cieux d'Italie et de Grèce darda-t-il jamais à travers les tristes et lourdes brumes du septentrion? Ces horizons purs et nets du midi mettent l'âme à son aise, l'attirent aux joies du dehors. Aussi point de rêverie habituelle chez les Italiens et les Grecs ; seuls, Virgile et Pindémonte ont menti à leur ciel; l'un dut à l'expropriation et à son bannissement de Mantoue qui frappa les tendres jours de son enfance, l'autre à une phthysie, cette tristesse qui prend le change,cette tristesse d'âme qui s'ignore, qui teint à son insu les compositions, fictions et les personnages ; Aristée et Ginevra ; Lausus, Didon, Mélibée, Euryale, Orso, Ipatho, Teti et Peleo, tristesse qui a fait couler ces vers qu'on croirait originaires de Young ou de Kirke-Withe, tant il y a du spleen :
Dulces moriens reminiscitur Argos
Tristis arator
Mærentem abjungens fraternâ morte juvencum.
et les plaintes d'Aristée, l'épisode de Didon, et la seconde éclogue; et tout récemment enfin ces vers de la Sera.
O così dolcemente della fossa Nel tacito calar sen tenebroso .
E a poco a poco ir terminand' io possa
Questo viaggio uman caro e affannoso, etc., etc.
A l'occasion du guerrier, M. de Chateaubriand définit admirablement le beau idéal. Oui, le chevalier vaut mieux, poétiquement et chrétiennement parlant, que le guerrier romain. Byron a dit vrai : Cervantes, en tuant la chevalerie, a tué l'Espagne.
Dans les passions, assimilation de Didon à la Phèdre de Racine, que l'auteur a fort bien appelée une épouse chrétienne; c'est la plus citée. Quant à nous, nous n'aimons pas ces anachronismes moraux : Phèdre chrétienne ! Les Pallantides, Neptune et son monstre, et le vœu de Thésée, tout cela est donc contre-sens ?
Du merveilleux, ou de la poésie dans ses rapports avec les êtres surnaturels. On commence par faire honneur au christianisme de la poésie descriptive. L'assertion est bien paradoxale, car il y a un Théocrite, un Hésiode, un Virgile et autres mécréans si intimement mêlés à la vie champêtre ! Que les Pères de l'Église se soient retirés dans les Thébaïdes, ils y vivaient bien plus dominés de l'esprit de polémique que de la manie des tableaux. On ne peut guère citer que saint Jérôme et saint Athanase qui aient demandé des distractions à la descriptomanie. On délaisse aujourd'hui Delille, et aver quelque raison ; son vers est continuellement digne, toujours à effet. Cette poésie descriptive a deux ou trois fois tout compromis; d'abord elle fourvoya la première école italienne groupée autour de Pétrarque, et dont les défuntes célébrités ne valent pas d'être nommées; mais la mythologie envahit leurs poèmes d'Adonis, de la Théséide, de Philostrute. Marini et les Seicentisti, plus tard, faillirent de même ; en Espagne, le Gongorisme gagna jusqu'à Calderon, jusqu'à Lope de Vega, jusqu'à Quevedo.
Quant au merveilleux chrétien, il est mis par M. de Chateaubriand au-dessus du merveilleux de l'idolâtrie.
Il est vrai que notre ciel étant encore inexploité, il y a de grandes richesses dramatiques dans ces anges, dans ces saints ; et pouvons-nous comprendre au juste quel parti un Chateaubriand du quinzième siècle aurait tiré de notre paradis, de notre purgatoire? Le Dante et Milton ont si bien dessiné notre enfer ! ce ne serait que sous un certain rapport, sous un seul point de comparaison que notre auteur pourrait établir la lutte des deux systèmes.
Il sent le vice, aussi ne tarde-t-il pas de recourir à la Bible. Ici, c'est l'imagination hébraïque qui se présente pour se mesurer à celle des mythologues.
M. de Chateaubriand a travaillé ses tableaux. L'Orient encadre également les uns et les autres; mêmes décorations, même lumière. La Bible ou Homère, c'est à peu près même famille de métaphores, même ton, mêmes grisailles ; et la Genèse se dramatise dans ses épisodes ; l'Histoire de Joseph, la Création, le Déluge ; Tobie vient ensuite, puis l'épisode d'Esther, puis les sévères figures d'Isaïe, d'Ezéchiel, de Jérémie. Pour le gracieux, l'esprit hébreu ne l'a pas traité de prédilection : aux chars voltigeans de Cythérée, aux triomphes de Galathée, aux essaims d'amours, de jeux, de ris, bien vieux aujourd'hui, mais auxquels on ne saurait reprocher leur vétusté ici, je ne sais ce que le judaïsme peut opposer. Le Chaton et la Sulamite, la pudique Esther? Adam et Ève ne sont séduisans que dans le quatrième livre de Milton, lourds qu'ils sont dans l'Eden de Moïse. Il y a encore Judith, Judith plus belle, plus mâle, plus énergique que Minerve; car Minerve ne sait pas trop ce qu'elle veut dans son Olympe : tantôt jalouse d'Arachné, tantôt prétentieuse à la pomme sur l'Ida, tantôt pacifique, tantôt guerrière; c'est un hiéroglyphe indéterminé.
Il faut le dire, la conclusion, après les beaux-arts, amenée de gré ou de force, n'est pas heureuse, encore moins péremptoire. L'incrédulité, dit-il, est la principale cause de la décadence du goût et du génie ; et il ajoute :
« Quand on ne crut plus rien à Athènes et à Rome, les talens disparurent avec les Dieux, et les Muses livrèrent à la barbarie ceux qui n'avaient plus de foi en elles. »
Ce qui veut dire que la mythologie était très favorable aux lettres et aux arts, c'est ce qu'a nié l'auteur durant deux volumes.
Même vice de logique à l'égard de nous. Racine, pieux, a peint de mondaines amours ; et Voltaire, corrompu, a fait Zaïre et Alzire, modèles, suivant notre philologue, de la perfection chrétienne. Alors, l'incrédulité mène-t-elle l'art à la décadence, comme il l'assure? Quelle décadence que celle d'où Buffon, Rousseau, Montesquieu, Voltaire s'échappent en longs éclairs?
Mais il entre dans le plan de l'ouvrage de dénigrer la philosophie, c'est la pierre qui clot la voûte ; l'esprit de jérémiade emporte l'auteur jusqu'à faire une querelle aux philosophes, comme on va voir :
« l y a eu, à quelques exceptions près, dans notre âge une sorte d'avortement général des talens. On dirait même que l'impiété, qui rend tout stérile, se manifeste aussi par l'appauvrissement de la nature physique. Jetez les yeux sur les générations qui succédèrent au siècle de Louis XIV; où sont ces hommes aux figures calmes et majestueuses, au port et aux vêtemens nobles, au langage épuré, à l'air guerrier et classique, conquérant et inspiré des arts? on les cherche, on ne les trouve plus. De petits hommes inconnus se promènent comme des pygmées sous les hauts portiques des monumens d'un autre âge. Sur leur front dur respirent l'égoïsme et le mépris de Dieu ; ils ont perdu et la noblesse de l'habit et la pureté du langage; on les prendrait, non pour les fils, mais pour les baladins de la grande race qui les a précédés.»
Pour le coup, le reproche va droit aux perruquiers et aux tailleurs; ils nous ont privés de ces énormes perruques qui faisaient des figures calmes et majestueuses. Ils ont écourté les basques des habits; aussi plus de ces vêtemens nobles des Gérontes de comédie. Quant à l'air guerrier et classique, c'est aux romantiques à répondre s'ils sont aussi vaillans que Rollin ; et l'épithète de baladins s'adresse-t-elle aux encyclopédistes, aux économistes, ou aux romantiques: Je crois que tous en bloc ne valent pas, sous le rapport de la danse, la grande race qui les a précèdes; car oseraient-ils, comme Louis XIV et ses seigneurs, danser sur les théâtres?