Chapitre XLII
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Naissance du duc de Bordeaux. - La fiole d'eau du Jourdain. - Les dames de la halle de Bordeaux à M. de Chateaubriand. - Brouillerie avec M. de Sèze. - M. de Chateaubriand , ambassadeur à Berlin. - Ambassadeur à Londres. - Composition des quatre Stuarts.
Lui, de leur sceptre appui religieux,
Crut aux Bourbons faire adopter pour fille
La liberté qui se passe d'aïeux.
Béranger
Madame la duchesse de Berry est enceinte! Ce cri retentit dans toute la France légitimiste ; ce cri éclata, tourbillonna; ce cri, comme un fluide électrique, s'empara de toutes les fidélités éplorées, les galvanisa. Ere de promission ! heureux texte aux homélies de la chaire ! L'Église en fit un miracle pour pulvériser les révolutionnaires dont le doigt de Dieu confondait ainsi les desseins infernaux.
La princesse mit au monde un garçon ; et la joie alla jusqu'au délire dans tous ces royalistes... Holy-Rood !
M. de Chateaubriand nous avait parlé dans son Itinéraire de certaine fiole d'eau du Jourdain, relique de son pèlerinage ; il conçut l'heureuse idée de la consacrer au baptême du duc de Bordeaux. La fiole lui valut un cadeau de cent mille francs; néanmoins il eut à essuyer un désagrément inattendu.
On sait ce que c'est que la ville du 1a mars. Dans le royalisme de tout le Midi se distingue particulièrement le royalisme bordelais : les physiologistes libéraux en accusent la température; les physiologistes bien pensans attribuent cette exaltation à la mansuétude des Bourbons ; les statisticiens, au noir dont M. Charles Dupin a assombri les départemens méridionaux ; les économistes, à la centralisation de Paris oppressive pour ces provinces lointaines.
Tout cela peut y avoir contribué pour quelque chose, moins cependant que la perte de leur ancienne nationalité provinciale, de leurs priviléges. Il est inutile de s'en cacher, l'envahissement des mœurs parisiennes sur les mœurs locales, la lésion du caractère du Midi, l'installation d'autorités parisiennes, la centralisation parisienne, la suprématie parisienne, tout cela a fait de la république et de l'empire une véritable période d'asservissement pour les méridionaux. Aussi quand vint la restauration, comme ils rêvèrent l'ancien régime! comme ils se le promirent! comme ils se félicitèrent du rétablissement prochain de leurs vieilles franchises, de leur vieux parlement, de leur soustraction au joug de Paris, du retour de leurs mœurs indigènes, de leur administration locale! Les Bourbons devaient leur faire présent de tout cela.
Ce fut un mécompte. Les Bourbons se trouvèrent trop bien d'une organisation politique si savante dans l'intérêt du pouvoir; ils héritèrent de l'empire, ils en remercièrent Napoléon in petto.
Mais les Bordelais furent long-temps à se gaudir dans leur royalisme; et toujours est-il qu'en 1821 les dames de la Halle de Bordeaux firent projet d'offrir une barcelonnette au nouveau-né ; elles désiraient être présentées par M. le vicomte de Chateaubriand. M. de Sèze, sur la prière du maire de Bordeaux, fut leur ambassadeur auprès du noble pair, qui accepta avec toute la reconnaissance possible une si douce preuve de confiance et d'intérêt ; car c'est là encore de la gloire littéraire, c'est de la belle et bonne gloire littéraire que d'aller par ses écrits remuer ces intelligences excessivement plébéiennes au milieu de leurs choux et de leurs navets. 'Bourdaloue ne préférait-il pas aux félicitations d'apparat, ce mot d'une femme du peuple: Quand ce diable de Bourdaloue prêche, il met tout Paris sens dessus dessous.
M. de Chateaubriand préparait son habit habillé. Ne voilà-t-il pas M. le marquis d'Autichamp, gouverneur de la onzième division, qui se mêle, lui, de barcelonnette et de halles. Il écrit de là-bas à M. de Sèze; il se rend l'interprète de ces dames ; elles le désignent pour leur intermédiaire, elles veulent être présentées par lui à madame la duchesse de Berry.
M. le président de la eour de cassation se trouva dans un étrange embarras. M. de Chateaubriand était averti, et de sa propre bouche; peut-il jouer ce tour au génie qui s'est si cordialement humanisé, qui l'a reconduit avec tant de courtoisie? D'un autre côté, lui, défenseur de Lous AVI, refusera-t-il l'honneur en question ? Que penserait Bordeaux ? que diraient les siècles futurs !
Dans sa perplexité, il alla chez le vicomte ; il fallait à toute force s'entendre avec lui, et à tout le moins l'engager à remplir ensemble l'office d'introducteurs.
Surprise du noble pair, dépit. Comment donc ! il avait déjà dit dans les salons, dans les cercles de la cour, et l'offre du berceau, et son patronage. Et après cet éclat, lui se joindre à M. de Sèze !
Incapable de pardonner à M. d'Autichamp , il publia, dans je ne sais quel journal, toute cette petite diplomatie, avec pièces officielles en appendice. M. de Sèze, de son côté, redressa quelques faits, publia aussi ses circonstances ; de quoi il résulta quelques jours de discorde, qui firent réellement tache dans cette période de jubilation.
Le ministère Siméon n'était pas tout-à-fait un ministère du goût du pavillon Marsan. Sa Majesté, ce digne Louis XVIII, avait des préventions, et surtout trop de sens pour donner les mains à une réaction qu'il prévoyait violente. Mais aussi les insurrections d'Espagne, de Naples, du Piémont venaient d'éclater ; et le volcan révolutionnaire, au dire de messieurs du château, d'un jour à l'autre pouvait couvrir la France de ses laves républicaines; même une conspiration militaire avait manqué. Mais particulièrement ce qui ouvrit les portes du conseil aux élus de la faction royaliste, à MM. Lainé, Villèle, Corbière, ce fut l'affaiblissement toujours plus marqué des facultés morales du roi, du roi qui cessa de régner dès le jour de leur entrée au conseil d'Etat.
Le vieillard-roi, facile à capter comme le vieillard-peuple d'Aristophane, se prit au ton naturel et profondément étudié de l'ancien maire de Toulouse, qui voulait, disait-il, répétait-il sans affectation, jouer cartes sur table, lui qui, dans ce temps-là, travaillait avec persévérance à expulser les ministres en titre. Notre Sinon fit mieux, il ouvrit les portes à ses amis du dehors. L'année 1821 n'était pas expirée que M. de Peyronnet trônait au ministère avec MM. de Corbière et de Villèle, tous bien et dûment munis d'un portefeuille, et eux seuls maîtres des rênes de l'Etat.
Et M. de Chateaubriand ? car long-temps
Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni !
Celui qui a renversé l'Anthée du 5 septembre, le bénin Decazes, celui qui l'avait foudroyé sur sa bascule, qui en avait à tout jamais délivré les épouvantés royalistes, M. de Chateaubriand, que lui donnera-t-on ?
Pour un portefeuille, il n'y doit pas songer. Louis XVIII ne l'aime décidément pas. M. de Villèle va criant qu'il affectionne l'auteur du Génie du Christianisme; il lui dit confidentiellement à l'oreille, sur le mode gascon, qu'il tient pour lui en réserve l'ambassade de Berlin. Il y avait du Voltaire dans ce cadeau ; car enfin, Postdam ! c'est même une courtoisie. - C'est chétif, répondait le noble pair ; c'est un exil.
L'aigle des finances lui fit entrevoir que ce serait agir en sage que de prendre cela en attendant mieux, et de se mettre en route pour Postdam. Il partit.
Son séjour à Berlin ne fut ni aussi mêlé de petits vers et de petits soupers que celui de Voltaire, ni aussi obscurci de jalousies littéraires, de blanchissages littéraires, d'emprisonnemens littéraires. Il n'y avait pas des Clairault, ni des Maupertuis , ni des tracasseries philosophiques. Que vou'ez-vous! on est trop raisonnable, et même dans les cours, à présent.
Cependant au bruit lointain de ces débats de rois, de poètes et d'algébristes, sur ce sol foulé par Frédéric, il fallait bien, pour M. de Chateaubriand, se rendre aux réminiscences de sa muse. Voltaire, du fond de sa tombe, l'aurait traité de Welche sans cela.
Il fit ces vers au tombeau de la reine de Prusse :
Le voyageur
Sous les hauts pins qui protègent ces sources,
Gardien, quel est ce monument nouveau ?
Le gardien
Un jour il deviendra le terme de tes courses :
O voyageur ! c'est un tombeau.
Le voyageur
Qui repose en ces lieux ?
Le gardien
Un objet plein de charmes.
Le voyageur
Qu'on aima?
Le gardien
Qui fut adoré.
Le voyageur
Ouvre-moi.
Le gardien
Si tu crains les larmes, N'entre pas.
Le voyageur
J'ai souvent pleuré.
(Le voyageur et le gardien entrent. ;
Le voyageur
De la Grèce ou de l'Italie On a ravi ce marbre à la pompe des morts.
Quel tombeau l'a cédé pour enchanter ces bords ?
Est-ce Antigone ou Cornélie?
Le gardien
La beauté dont l'image excite les transports,
Parmi nos bois passa sa vie.
Le voyageur
Qui pour elle, à ces murs de marbre revêtus,
A suspendu ces couronnes fanées?
Le gardien
Les beaux enfans dont ses vertus Ici-bas furent couronnées.
Le voyageur
On vient.
Le gardien
C'est un époux : il porte ici ses pas: Pour nourrir en secret un souvenir funeste.
Гã8 histoire de la vie et des ouvrages le voyageur
Il a donc tout perdu?
Le gardien
Non , un trône lui reste
Le voyageur
Un trône ne console pas.
Il revint tout aussi précipitamment que Voltaire de Berlin, au bout d'un certain laps de temps ; c'est que la presse libérale avait ébranlé la constitution du ministère, c'est qu'il était même question de le remettre à neuf; et le candidat, des bords de la Sprée, suivait de l'œil tout cela; il vint en congé ; les choses vues de près, il ne voulut plus repartir.
Mais le Machiavel toulousain le redoutait ; il ne voulait pas même de son immaniable association; bien mieux lui plaisaient un Mathieu de Montmorency, un duc de Bellune, vieux guerrier de la république, il est vrai, mais assez encourtisané pour s'armer d'un cierge dans l'occasion ; un Clermont-Tonnerre. Il s'arrangea de manière à écarter tout ce qui ne lui allait pas, les La Bourdonnais, les Delalot, les Ferronnays, les Donnadieu:
Dépité, joué, oublié, furieux de voir s'envoler les portefeuilles, Hercule courait à sa massue, c'est-à-dire que M. de Chateaubriand taillait déjà sa plume. M. de Villèle ne se promit pas de conjurer cette plume d'évocations infernales au moyen d'une rosée d'or, moyen qui lui avait réussi avec le général Donnadieu non moins désappointé, non moins stupéfait que l'auteur des Martyrs; il le fit circonvenir; l'ambassade d'Angleterre lui fut vantée: c'était l'eldorado des ambassades, c'était bien autre chose que celle de Prusse; et en outre l'on s'engageait formellement, a la première vacance, a l'introniser au ministère. M. de Villèle en jura par le Styx ; M. de Chateaubriand fut obligé de croire, et prit le paquebot.
Il revit cette Angleterre témoin des angoisses de sa studieuse jeunesse; il revit Londres, mais cette fois-ci illustre par sa plume, mis par elle parmi les puissans de la terre, représentant de son monarque, accueilli, bienvenu.
Mais quand il eut visité Westminster, où le rencontra M. Amédée Pichot, l'élégant traducteur de Byron et de Walter Scott; quand il eut promené ses rêveries à Hyde-Parck , à Picadilly, que faire dans une ambassade? Il écrivit sa Politique historique, LES QUATRE STUARTS.
• Ce morceau, dit M. de Chateaubriand à l'occasion des Quatre Stuarts, est de mon âge et de mon style actuels. Depuis la restauration, on a beaucoup affecté de parler des Stuarts; entendant leur nom retentir sans cesse à la tribune, j'ai voulu savoir ce qu'il en fallait croire. »