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L'Enchanteur 1768—1848

Chapitre IX

Histoire de la vie et des ouvrages de M. de Chateaubriand, considéré comme poète, voyageur et homme d'état, avec l'analyse de ses ouvrages · 13 min de lecture · p. 120–135 · chapitre 9 sur 53

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Chez Vimont, 1832, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Études politiques de M. de Chateaubriand chez les sauvages. - Despotisme chez les Natchez. - Le mico chez les Creeks. - Progrès du ministéralisme. - Formes républicaines au nord de l'Amérique.

« Il vit les villes de beaucoup d'hommes, et con-

nut leurs mœurs. »

HOMÈRE, Odyssée, liv. Ier.

Le croirait-on ? c'est dans cette incivilisation que M. de Chateaubriand a fait ses premières études politiques.

Ces Indiens! ils sont bien plus avancés qu'on ne le croirait dans la science du gouvernement : tant la routine supplée les principes ! Toutes les modifications du despotisme, de la république, de l'aristocratie, de la représentation fédérale, de la représentation démocratique par tribuns, toutes les transitions , les nuances de l'un à l'autre de ces modes, remarquées par Aristote dans la Grèce et les états voisins, et par lui consignées dans son Peripoliticon, M. de Chateaubriand les a observées chez les nations sauvages de l'Amérique.

Ce qui reste des Natchez le mit au fait du plus dur despotisme qui fut jamais.

Que chez nous les rois érigent en dogme l'hérédité de la couronne, hérédité sans laquelle toutes les ambitions courraient aux armes à • toutes les funérailles royales ; que, forts de cette nécessité, ils s'impatronisent dans la société, s'approprient, ou autant vaut, les hommes, en disposent; passe encore. Les deniers de l'état sont entre leurs mains ; conséquence naturelle, courtisans, dignitaires, employés, tous hommes de proie, pivotent autour d'eux, et leur forment cette sphère d'affidés qui ne connaissent que leur solde et celui qui la leur lait compter. Quant à nous, contribuables, il nous est bien permis de placer notre mot sur les dimensions du budget, de remplir nos journaux de sarcasmes incisifs, véritables emporte-pièce dont nous sommes fort satisfaits, et de lire d'aussi fortes choses avec délectation.

Mais, en définitive, nous payons. Nous sommes épris du luxe, nous en raffolons, nous savons même justifier pareil entraînement. Or, ce luxe qui fait vivre industriels, marchands, artistes, ouvriers, et toute cette population vassale de nos villages à manufactures, ce luxe enfante mille besoins chez nous ; le superflu est chose très nécessaire. Avec de plus nombreux besoins, des regards plus convoiteux s'attachent au détenteur des deniers publics. Toutes ces convoitises ne sauraient être satisfaites ; de la tant d'opposition sans qu'il y ait plus de désintéressement, élément premier d'un gouvernement libre.

Ce que nous gagnons au jeu d'opposition, le voici :

Des apparences d'ébranlemens dans les systèmes monarchiques. La couronne se prend de quelque effroi, elle ne voit d'autre sauve-garde que dans la multiplication de ses appuis. De là tant de fonctionnaires bardés de cordons, de broderies, chargés d'épaulettes, et en tel nombre que la nation se trouve à peu près divisée par égales portions en payans et en payés. Agitons-nous sous le filet administratif, nous y sommes si bien emmaillés! Commentvoulez-vous que les rois manquent de gens dévoués,! ils ont la distribution des places, c'est-à-dire de l'argent du pays!

Mais il est une réflexion que l'on peut faire là-dessus : ces myriades de titulaires sont circonvenus chacun dans leur sphère, quelque petite qu'elle soit, de cupidités rivales, en sorte que la haine du statu quo se propageant partout avec les ramifications de l'administration, ces nombreuses places en qui compte la royauté sont ce qui la met journellement en péril. Ces convoitises, masquées d'opposition, mues simultanément, peuvent à tout coup tout révolutionner.

Avec cette objection que l'on trouve à peu près chez M. de Pradt, on rencontre la réponse : c'est qu'à ces révolutions les payans ne sauraient rien gagner. Abolira-t-on quelques rouages de cet engrenage administratif immense? point du tout ; un nouveau système ne se privera pas de ses appuis ; d'ailleurs ces places sont primes d'encouragement. Ote-toi de là que je m'y mette, bonne et valable traduction de tous les vivat divers entendus depuis 89.

Il était un principe incontesté dans les républiques anciennes. Ce principe, le voici : Le luxe est le poison des Etats.

Les modernes nous ont dit : Économistes, politiques, publicistes, que les choses sont changées à présent ! le luxe ! mais au contraire il active les bras, répand l'aisance, etc., etc., etc., etc. Cela a paru vrai, et l'on s'y tient.

Pour nous rapprocher du gouvernement primordial, du gouvernement libre, il, faudrait commencer par épurer les mœurs, nous délivrer de tant de besoins factices ! Mais convenez-en, mes chers Français, tâtez-vous bien, êtes-vous capables d'un pareil effort? Le luxe! direz-vous, c'est le commerce, l'industrie, les spectacles. Aussi qu'arrivera-t-il? Les gouvernemens pourront changer de noms, mais par le fait, absolutisme monarchique, aristocratique, directorial, dictatorial, seront même chose. On nous tiendra bien et dûment cadenassés pour que nous payions. Si jamais nous parvenons à un système démocratique, des lois somptuaires seraient-elles efficaces ?

Sous la république française il y eut du désintéressement; c'était parce que les chefs, popu - laires arrivés à la tête de l'Etat tout-a-coup, ne connaissaient pas les grands besoins auxquels l'aristocratie était en proie sous l'ancien régime. Mais bientôt tribuns et généraux s'enrichirent; on ne vit plus sous le directoire que gens en peine de s'assurer la jouissance durable de leurs biens. Bonaparte la leur promettait, ils se jetèrent dans les chaînes de Bonaparte.

Toujours des désappointemens, vous le voyez. Est-ce bien la peine de commencer des révolutions, pour finir par le dégoût! Vous n'avez pas la force de trancher dans le vif ; demeurez donc dans vos luxueuses habitudes, mais vos révolutions me font pitié.

Comment, chez des Indiens, si voisins de l'état de pure nature, et par conséquent sans besoins superflus, le pouvoir absolu a-t-il pu s'élever si hideux que va nous le montrer M. de Chateaubriand? par une raison analogue à celle que nous venons de signaler chez nous.

« Un chef surnommé le Soleil, dit-il, gouvernait les Natchez. Ce chef prétendait descendre de l'astre du jour. La succession au trône avait lieu par les femmes : ce n'était pas le fils même du Soleil qui lui succédait, mais le fils de sa sœurou de sa plus proche parente. Cette femme-chef, tel était son nom, avait avec le Soleil une garde de jeunes gens nommés allouez.

» La récolte faite en commun, et mise sous la garde du Soleil, fut dans Origine la cause principale de la tyrannie. Seul dépositaire de la fortune publique, le monarque en profita pour se faire des créatures : il donnait aux uns aux dépens des autres ; il inventa cette hiérarchie de places qui intéressent une foule d'hommes au pouvoir, par la complicité dans l'oppression. Le Soleil s'entoura de satellites prêts è exécuter ses ordres. Au bout de quelques générations, des classes se formèrent dans l'Etat : ceux qui descendaient des généraux ou des officiers des allouez se prétendirent nobles ; on les crut. Alors furent inventées une multitude de lois : chaque individu se vit obligé de porter au Soleil une partie de sa chasse ou de sa pêche. Si celui-ci commandait tel ou tel travail, on était tenu de l'exécuter sans en recevoir de salaire. En imposant la corvée, le Soleil s'empara du droit de juger. « Qu'on me défasse de ce chien, disait-il, et ses gardes obéissaient."

»Le despotisme du Soleil enfanta celui de la femme-chef, et ensuite celui des nobles. Quand une nation devient esclave, il se forme une chaîne de tyrans, depuis la première classe jusqu'à la dernière. L'arbitraire du pouvoir de la femme-chef prit le caractère du sexe de cette souveraine; il se porta du côté des mœurs. La femme-chef se crut maîtresse de prendre autant de maris et d'amans qu'elle en voulut : elle faisait ensuite étrangler les objets de ses caprices. En peu de temps il fut admis que le jeune Soleil, en parvenant au trône, pouvait faire étrangler son père, lorsque celui-ci n'était pas noble.»

Le sacerdoce n'est pas lui-même à l'abri des besoins; aussi convoité-t-il auprès du détenteur de la fortune publique. Le roi promet des jouissances aux prêtres sous la condition de la plus édifiante réciprocité, c'est-à-dire qu'ils militeront pour lui. De là l'inquisition en Espagne et dans les Etats de la plus grande catholicité; de la la théocratie chez les Egyptiens, c'est-à-dire, la participation du sacerdoce au pouvoir; de là, sans aller plus loin, l'asservissement partout aux superstitions qui sont les corollaires du despotisme. En voici l'effet chez les Natchez.

« Les prêtres s'étudièrent à fortifier la tyrannie par la dégradation de la raison du peuple. Ce devint un honneur insigne, un acte méritoire pour le ciel, que de se tuer sur le tombeau d'un noble: il y avait des chefs dont les funérailles entraînaient le massacre de plus de cent victimes. Bien plus, on sollicitait, quelquefois dix ans d'avance, l'honneur d'accompagner le Soleil au pays des âmes. Le ciel permettait une justice: ces mêmes allouez, par qui la servitude avait été fondée, recueillaient le fruit de leurs œuvres ; l'opinion les forçait à se percer de leur poignard aux obsèques de leur maître ; le suicide devenait le digne ornement de la pompe funèbre du despotisme.

»La femme-chef étant morte, son mari, qui n'était pas noble, fut étouffé; la fille aînée de la femme-chef, qui lui succédait avec dignité, ordonna l'étranglement de douze enfans : ces douze corps lurent rangés autour de ceux de l'ancienne femme-chef et de son mari. Ces quatorze cadavres étaient déposés sur un brancard pompeusement décoré.

» Quatorze allouez enlevèrent le lit funèbre. Le convoi se mit en marche; les pères et les mères des enfans étranglés ouvraient la marche, marchant lentement deux à deux, et portant leurs enfans morts sur leurs bras. Quatorze victimes, qui s'étaient dévouées à la mort, suivaient le lit funèbre, tenant dans leurs mains le cordon fatal qu'elles avaient filé elles-mêmes ; les plus proches parens de ces victimes les environnaient; la famille de la femme-chef fermait le cortége.

» De dix en dix pas, les pères et les mères qui précédaient la théorie laissaient tomber les corps de leurs enfans ; les hommes qui portaient le brancard marchaient sur ces corps, de sorte que quand on arriva au temple, les chairs de ces tendres hosties tombaient en lambeaux.

» Le convoi s'arrêta au lieu de la sépulture ; on déshabilla les quatorze personnes dévouées : elles s'assirent à terre ; un allouez s'assit sur les genoux de chacune d'elles, une autre leur tint les mains par-derrière; on leur fit avaler trois morceaux de tabac et boire un peu d'eau ; on leur passa le lacet au cou, et les parens de la femme-chef tirèrent, en chantant, les deux bouts du lacet. •

Et tout cela parce que, dans l'origine, la femme-chef avait été la dispensatrice des denrées récoltées ! Maîtresse par ce moyen, elle eut des courtisans, des soldats et des prêtres.

Machiavel disait vrai: Si ha a notare que gli uomini si debbono vezzegiare o spegnere. « Il est à noter que les hommes doivent être trompés ou exterminés. »

Passons à l'examen d'un autre genre de gouvernement.

A l'orient du pays des Natchez, les Creeks, confédération de plusieurs peuples, avaient une sorte de monarchie limitée dans l'ancienne Floride. La royauté y est élective, le titulaire a nom Mico: nommé par le sénat des vieillards, il doit être agréé par les guerriers.

Dans le conseil, il préside la diète amphyctionique; hors du conseil, il est comme un simple particulier. Son avis, dans une session, peut être combattu, mais il est presque toujours suivi; il propose, le conseil adopte, ou plutôt il fait la loi, et le conseil la fait exécuter.

Un pareil ordre social est sur le bord de la tyrannie; en voici le pourquoi :

« Le mico, dit notre voyageur, jouit d'une prérogative dangereuse. Les moissons chez les Muscogulges se font en commun. Chaque famille, après avoir reçu son lot, est obligée d'en porter une partie dans un grenier public, où le mico puise à volonté. L'abus d'un pareil privilége produisit la tyrannie des soleils chez les Natchez, comme nous venons de le voir. »

La réflexion n'est pas tout-à-fait juste; chez les Natchez chaque famille n'avait pas sa subsistance; elle dépendait donc de la femme-chef ou du Soleil. Mais chez les Muscogulges, il n'y a que l'amour du superflu qui puisse former une cour, une garde au mico.

Or, c'est ce qui arrivera si jamais une espèce de civilisation s'introduit chez eux, si jamais ce vers de M. Andrieux, je crois,

Le superflu, chose très nécessaire,

est vrai chez les Muscogulges comme chez les Français. Est-ce assez d'avoir chez nous bon gîte, bon couvert? Il faut, si faire se peut, hôtel splendide, livrée, chasseur, carrosses, chevaux de main. Ce n'est pas assez d'être vêtu commodément en été, chaudement en hiver; que c'est plus beau, plus édifiant, de suivre toutes les variations du Journal des Modes, de faire étinceler sa femme de mille diamans à un raout, à un concert, à un bal! Or, pour avoir ces diamans, ce chasseur, ces chevaux de main, ces vingt habits par-an, force honnêtes gens se mettent dans la dépendance, ils troquent leur conscience contre les faveurs du pouvoir.

Si jamais chez les Siminoles et les Muscogulges celui qui étalera un collier de verroterie est réputé plus heureux que celui qui ne saura atteindre à cette somptuosité; si celui qui chassera avec un fusil doré et ciselé fait mourir de dépit le Muscogulge qui n'en aura qu'un de fer, voilà du luxe. Ce ne sera pas assez d'avoir part suffisante à la récolte, on pensera au grenier public; avec un peu de ce superflu on aurait des colliers ! alors l'on se mettra pour des futilités aux complaisances du mico. Que cet état de choses empire, le Bonaparte de là-bas, le consul, le mico pourra très facilement se faire un joli petit trône impérial, bien cimenté de despotisme. Il aura toutes les consciences à sa disposition, grâces aux besoins factices; et lorsque, comme chez nous, ce sera un déshonneur d'être pauvre, c'est-à-dire de ne pas étaler verroteries, colliers, fusils ciselés, dorés.

Plus au nord, vers les lacs, les institutions républicaines fleurissaient dans toute leur force ; mais les guerres des Anglais et des Français, leurs alliances successives avec les indigènes, leur cohabitation, ont altéré la forme primitive des gouvernemens.

On appelle ces peuplades les cinq ou les six nations, car les géographes français diffèrent des géographes anglais sur le nombre. Les Iroquois, les Algonquins, les Hurons, sont les plus notables de ces démocraties; les formes varient, elles se rapprochent là de l'aristocratie, là du fédéralisme, là de la démagogie.

Chose singulière ! les femmes s'adonnent principalement aux affaires publiques. Esclaves dans les pays chauds, leur asservissement tant dans le vieux que dans le nouveau continent diminue à mesure qu'on s'éloigne de la Zone Torride.

« Le gouvernement, extrêmement compliqué, se composait de trois conseils, le conseil des assistans, le conseil des vieillards, le conseil des guerriers en état de porter les armes, c'est-à-dire le corps de la nation.

» Chaque famille fournissait un député au conseil des assistans ; ce député était nommé par les femmes, qui choisissaient souvent une femme pour les représenter. Le conseil des assistans était le conseil suprême; ainsi, la première puissance appartenait aux femmes, dont les hommes ne se disaient que les lieutenans; mais le conseil des vieillards prononçait en dernier ressort, et devant lui étaient portées en appel les délibérations du conseil des assistans.

« Les Iroquois avaient pensé qu'on ne se devait pas priver de l'assistance d'un sexe, dont l'esprit délié et ingénieux est fécond en ressources, et sait agir sur le cœur humain ; mais ils avaient aussi pensé que les arrêts d'un conseil de femmes pourraient être passionnés ; ils avaient voulu que ces arrêts fussent tempérés et comme refroidis par le jugement des vieillards. On retrouvait ce conseil de femmes chez nos pères les Gaulois.

» Le second conseil ou le conseil des vieillards était le modérateur entre le conseil des assistans et le conseil composé du corps des jeunes guerriers.

»Tous les membres de ces trois conseils n'avaient pas le droit de prendre la parole : des orateurs, choisis dans chaque tribu, traitaient devant les conseils des affaires de l'Etat : ces „orateurs faisaient une étude particulière de la politique et de l'éloquence.

»La nation iroquoise se divisait en cinq cantons : ces cantons n'étaient point dépendans les uns des autres ; ils pouvaient faire la paix ou la guerre séparément. Les cantons neutres leur offraient, dans ces cas, leurs bons offices.

» Les cinq nations nommaient de temps en temps des députés qui renouvelaient l'alliance générale. Dans cette diète, tenue au milieu des bois, on traitait de quelques grandes entreprises pour l'honneur et la sûreté de toute la nation. Chaque député faisait un rapport relatif au canton qu'il représentait, et l'on délibérait sur les moyens de prospérité commune.

» C'était dans l'éducation que les Iroquois plaçaient la source de leur vertu. Un jeune homme ne s'asseyait jamais devant un vieillard: le respect pour l'âge était pareil à celui que Lycurgue avait fait naître à Lacédémone. On accoutumait la jeunesse à supporter les plus grandes privations, ainsi qu'à braver les plus grands périls. De longs jeûnes commandés par la politique au nom de la religion, des chasses dangereuses, l'exercice continuel des armes, des jeux mâles et virils, avaient donné à l'Iroquois quelque chose d'indomptable dans le caractère. Souvent de petits garçons s'attachaient les bras ensemble, mettaient un charbon ardent sur leurs bras liés, et luttaient à qui soutiendrait plus long-temps la douleur. Si une jeune fille commettait une faute, et que sa mère lui jetât de l'eau au visage, cette réprimande portait quelquefois cette jeune fille à s'étrangler. »