Chapitre XXII
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Chez Vimont, 1832, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Effets du concordat en France. - Fontanes, La Harpe et Chateaubriand. - Publication du Génie du christianisme. - Ses nombreuses éditions. - Dédicace au premier consul. - Penchant de M. de Chateaubriand à l'opposition.
Lo ciel poss 'io serrare e disserrare,
Come tu sai.
« Je peux ouvrir ou fermer le ciel à mon
gré, comme tu sais. »
( Dante. )
En 1802, la reconstruction de la monarchie allait bon train. Les républicains, Bonaparte les tenait emmaillés dans ses régimens ; il rappelait les émigrés, excellens élémens de monarchie, et dont les allures courtisanesques le ravissaient de joie. Restaient les ministres des autels ; il les lui fallait absolument. Rien de plus facile. Dès le 15 juillet de l'année qui venait de s'écouler, il avait mis la main à un concordat, fait des concessions à l'ultramontanisme, concessions qui lui devaient mériter un jour l'onction sainte des mains sacrées du pape.
A l'occasion du rétablissement du culte, Bonaparte avait dit : « Que voulez-vous ? les villages n'ont point de comédie, il leur faut bien la messe pour le dimanche. » Lui-même venait de prendre un rôle dans la pièce, en se rendant, lors de la signature du concordat, à l'église Notre-Dame, où il fit chanter un Te Deum solennel.
L'armée conservait quelques germes de républicanisme ; mais notre avilissant régime militaire, qui raie du livre de vie tant d'hommes pour en faire des automates qui marcheront, chargeront, tireront, camperont et s'encaserneront avec la plus complète passivité; notre régime militaire avait retranché de la masse, dont l'expression est l'esprit public, les républicains de l'armée. Seules, quelques sommités guerrières s'élevèrent contre le concordat : Moreau, Bernadotte, Colaud, Victor, Oudinot, Delmas, et surtout Lannes. Delmas, le soir du jour du Le Deum, dit à Bonaparte aux Tuileries : « Vous venez de faire une belle capucinade ; il ne manque plus que de faire mettre des chapelets en guise de dragonnes à nos épées. » Lannes, dans une salle des Tuileries, avait apostrophé le cardinal! Caprara et les autres qui attendaient audience, et dit à Bonaparte : « Est-ce avec des soldats de cette espèce que tu as gagné la bataille de Marengo ? A quoi diable songes-tu donc? »
Le sénat, discoureur obligé, félicita les consuls, ou plutôt le consul, par l'organe de Lacépède, son président, et ces félicitations roulaient sur un acte qui, depuis le premier article jusqu'au dernier, laisse entrevoir l'injonction de n'avoir qu'une volonté ici-bas, celle du consul.
Non content, celui-ci, du commandement militaire qui lui donne l'armée, du clergé qui va travailler l'opinion en sa faveur, il prend encore les citoyens dès le berceau. Il confie les rênes de l'instruction publique à Fontanes dont toutes les facultés intellectuelles n'eurent guère d'autre exercice que les combinaisons de la louange. Et, en effet, Bonaparte pouvait-il mieux faire que de mettre la direction des jeunes esprits dans les mains de l'homme dont la phraséologie innocente charmait, à jours fixes, ses oreilles ?
Ce Fontanes faisait le Mercure avec La Harpe et M. de Chateaubriand.
La Harpe, le bonnet rouge sur la tête, avait, en 1792, ouvert la séance du Lycée par une hymne, à propos du manifeste du duc de Brunswick :
Le fer, amis, le fer ! il presse le carnage ; C'est l'arme du Français, c'est l'arme du courage, L'arme de la victoire et l'arbitre du sort !
Le fer! il boit le sang ! le sang nourrit la rage,
Et la rage donne la mort.
Tel en était le début. Déjà monté sur le maître-autel de Notre-Dame, il avait, dans une improvisation républicaine, nié la divinité de Jésus-Christ.
Mais emprisonné, en 1794, par Robespierre, jeté dans les cachots du Luxembourg, athée fieffé, il en sortit le cœur contrit, tout décidé à une vie exemplaire.
Méfions-nous de tout esprit imitateur. Républicain copiste des républicains classiques, peut-être La Harpe n'a-t-il jamais compris ni la liberté ni la littérature.
Quoi qu'il en soit, c'était avec de pareilles capacités que M. de Chateaubriand fraternisait dans le Mercure. Mais ces frottemens n'éteindront pas l'esprit d'opposition qui brûle en lui, à son insu même. Dans les grandes occasions nous verrons ce feu jaillir. A présent, tout entier à la poésie, il croit la religion encore terrassée, il fait le Génie du Christianisme.
Depuis la publication d'Atala, il avait pu oublier les peines de l'indigence. Nous ne savons si cette révolution, désormais point de mire de ses attaques, l'avait fait entrer en jouissance d'une portion du domaine de Combourg, domaine paternel que les coutumes feudataires avaient jadis transporté en entier sur la tête du frère aîné. M. Malitourne pourrait nous dire, dans ses Tables de la répartition du milliard, si le manoir fut ou non vendu par la république.
N'importe, le Mercure et Atala avaient fait de M. de Chateaubriand un homme à peu près pécunieux.
L'empressement du monde, L'attention publique aux aguets de tout ce qui allait sortir de sa plume célèbre, le portèrent avec plus d'ardeur à son grand ouvrage : le Génie du Christianisme.
S'encourageant du triomphe d'Atala, et sentant l'obligation de justifier tant de bienveillance, il n'est pas étonnant qu'il ait sacrifié deux volumes dont il se méfiait. Ce sacrifice est réel. Cette partie de l'impression anéantie, il se mit tout de cœur à refondre son sujet, a retravailler les détails, à le disposer sur un plan beaucoup plus explicite.
« Il y avait dans mon premier travail, dit-il, plusieurs allusions aux circonstances où je me trouvais alors. J'en ai fait disparaître le plus grand nombre ; mais j'en ai laissé quelques unes; elles serviront à me rappeler mes malheurs, si jamais la fortune me sourit, et a me mettre en garde contre la prospérité »
Ce fut alors qu'il avoua ses peccadilles philosophiques. « Mes sentimens religieux, dit-il, n'ont pas toujours été ce qu'ils sont aujourd'hui. Frappé des abus de quelques institutions, et des vices de quelques hommes, je suis tombé jadis dans les déclamations et les sophismes. Je pourrais en rejeter la faute sur ma jeunesse, sur le délire des temps, sur les sociétés que je fréquentais; mais j'aime mieux me condamner. »
« Pour moi, dit-il encore autre part, pour moi, obscur Israélite, j'apporte aujourd'hui mon grain de sable pour hâter autant qu'il est en mon pouvoir la reconstruction du temple. »
Les gens qui courent aux nomenclatures, aux classifications, gens précautionnés qui ne veulent se hasarder à goûter les œuvres du génie qu'à bon escient, furent dans l'embarras, ne sachant si c'était un livre dogmatique que celui-ci, ou une poétique du christianisme. Qu'importe l'insolite de la forme? Faut-il circonscrire l'esprit dans les cadres jaugés et approuvés à la douane du Parnasse? On a classé les genres, on a mis à l'équerre la littérature ! Mais le nouvel ouvrage était en dehors de tout cela ; et, le croirait-on ? l'auteur s'aventurait ainsi hors de toute limite connue, au moment même où, dans le Mercure, il faisait ses adorations aux modèles , les recommandait, les prônait comme la seule arche de salut ! Expliquez ces hommes inexplicables.
Quelque prodigieux qu'eut été le succès d'Atala, celui du Génie du Christianisme ne le lui céda en rien. La première édition, mise en vente en germinal an 10 (cinq volumes in-8°) , fut rapidement enlevée. Presqueen même temps, un libraire d'Avignon en publia une contrefaçon en quatre volumes in-8°, portant en titre :
Nouvelle édition, à laquelle on a inséré les notes formant l'appendice, à la fin de chaque volume.
Pour ne pas ruiner le contrefacteur, M. de Chateaubriand eut l'indulgence de s'arranger avec lui, et de reconnaître cette édition frauduleuse comme la seconde de son ouvrage.
Mais la véritable seconde édition, il la donna quelques mois après chez les libraires Migneret et Ballauche, deux gros volumes in-8°, avec la Défense du Génie du Christianisme, brochure d'une soixantaine de pages.
On arrivait à l'année 1803, quand les mêmes libraires mirent en vente simultanément deux éditions, dont l'une en quatre volumes in-8°, et l'autre également en quatre volumes, mais dans le format in-4°, toutes deux de luxe avec neuf gravures.
Peu de temps après nouvelle édition; la sixième. Enfin, l'ouvrage obtint les honneurs de l'Abrégé à l'usage de la Jeunesse ( deux volumes in-12°). On retrancha les épisodes d'Atala et de René, personnages sans doute déplacés dans les écoles.
Dès la seconde édition, l'auteur avait dédié son Génie du Christianisme à celui qu'il regardait comme le Cyrus restaurateur du temple à la reconstruction duquel il apportait, lui, pauvre Israélite, son grain de sable. Voici l'épître dédicatoire.
Au premier consul Bonaparte.
Citoyen premier consul
• Vous avez bien voulu prendre sous votre protection cette édition du Génie du Christianisme ; c'est un nouveau témoignage de la faveur que vous accordez à l'auguste cause qui triomphe à l'abri de votre puissance. On ne peut s'empêcher de reconnaître dans vos destinées la main de cette Providence qui vous avait marqué de loin pour l'accomplissement de ses desseins prodigieux. Les peuples vous regardent; la France, agrandie par vos victoires, a placé en vous son espérance, depuis que vous appuyez sur la religion les bases de l'État et de vos prospérités. Continuez à tendre une main secourable à trente millions de chrétiens, qui prient pour vous au pied des autels que vous leur avez rendus.
»Je suis avec un profond respect,
Citoyen premier Consul ,
Votre très humble et très obéis-
sant serviteur,
Chateaubriand
Eh bien ! ce rôle n'allait pas au caractère de l'auteur; on l'a dit, seule l'opposition l'inspire, le travaille, donne des ailes à son génie.
Calcul ou mysticisme, n'importe, lorsqu'en 1798 il ne recula pas devant les difficultés de relever une cause vaincue, lorsqu'il s'y dévoua avec tant d'ardeur en perspective de grands obstacles, il y avait du chevaleresque dans lui ; il y avait même, si l'on veut, de ce dogme romain,
Parcere victis et debellare superbos ; dogme qui, au reste, va à merveille à la disposition de son caractère.
Mais, puis le bruit, les succès, les attaques, les ripostes, les coteries, les amitiés, les inimitiés, tout cela consolida sa théorie; et dès lors, son rôle fut tracé dans le drame du dix-neuvième siècle ; sa vie fut dévouée à l'accomplissement de son apostolat.
Le concordat de Bonaparte, la réouverture des églises, les acclamations de ceux pour qui cette maladroite théophilantropie défunte n'avait guère été qu'une allégorie, pauvre genre de fiction même délaissé des poètes, malgré les invitations de leur maître Boileau; toutes ces circonstances favorables, auxquelles M. de Chateaubriand ne s'attendait pas quatre ans auparavant, le poussèrent, l'enchantèrent pour le moment. Mais le Génie du Christianisme respirait l'ancienne monarchie tout entière; les Bourbons y rôdaient, pour ainsi dire, comme des ombres mystérieuses. Il y avail tout ce qu'il fallait pour rattacher le Français à la troisième dynastie, dans ce livre dédié avec quelque pompe de paroles à celui qui en méditait une quatrième. Peut-être, M. de Chateaubriand, esquissant son livre en Angleterre, sans songer à cette future dédicace, teignit-il de son affliction ses images. C'est encore beau à lui d'avoir tenu à ces regrets de royalisme, lui qui a tant refondu de chapitres. Je sais une multitude de grands écrivains de l'époque, qui n'auraient pas hésité à sacrifier les plus harmonieuses jérémiades, pour se mettre au niveau des choses.
Quant à Bonaparte, il ne voulut pas voir ce qui lui préjudiciait. Accoutumé à avancer ses affaires, autant par l'indulgence à l'intérieur que par sa belliqueuse activité au dehors, il semblait dire, lui aussi : Quid times? Caesarem vehis.
Plus tard, il s'est repenti de sa méprise; au moment de sa chute il a dit, du moins l'assure M. de Chateaubriand, que l'ouvrage dont la publication avait le plus nui à son pouvoir, c'était le Génie du Christianisme.
Et cependant Bonaparte, dès qu'il avait connu l'auteur, n'avait eu pour lui que des idées de bienveillance, entraîné qu'il était d'instinct vers cet homme, le futur Napoléon de la littérature. Mais M. de Chateaubriand n'a pas répondu à cet amour. Sa reconnaissance pour le relèvement des autels vieillie, il commença à guerroyer. C'est qu'il y a en lui un besoin d'opposition ; son organisation craniologique le veut ainsi. Nous le verrons sous ces Bourbons, qu'il appelle, qu'il pleure, qu'il vante, qu'il recommande; nous le verrons dans l'opposition encore.
Oui, ce besoin d'opposition, de combats, besoin qui met en lumière son talent, on le voit jaillir de son caractère, jusqu'aux plus petites choses, même dans ce petit tableau d'intérieur. Il est calqué de la main d'une dame qui a beaucoup vu M. de Chateaubriand.
«Ses moindres goûts d'intérieur accusent son humeur belliqueuse. Il a critiqué Buffon pour avoir oublié dans son Histoire naturelle, le chien de l'aveugle; mais, en général, il a peu d'estime pour les chiens, et leur préfère les chats. Sa maison est toujours pleine de ceux-ci. « Le chien, dit-il, est un esclave qui se soumet lâchement à tous les caprices de son maître, et s'humilie sous la main qui le frappe; le chat sait se venger, le chat sait être libre. »
« De même il met l'âne avant le cheval : « Le cheval, dit-il, est un écervelé, l'âne raisonne. Homère a comparé Ajax à un âne, et non à un cheval : c'est un âne que la Bible fait parler. L' » ne est têtu ; quand il a choisi un chemin, ni menaces, ni bride, ni bâton ne l'en peuvent détourner : il marche parce qu'il le veut bien, et à sa guise. » En un mot, selon M. de Chateaubriand, l'âne et le chat sont des libéraux, le chien et le cheval de vrais ultras; car, au fond de toutes les opinions de M. de Chateaubriand, il y a ce libéralisme généreux et éclairé qui, grâces à Louis XVIII et à sa Charte, s'accordent très bien avec le culte de la monarchie. »