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L'Enchanteur 1768—1848

Chapitre XIV

Histoire de la vie et des ouvrages de M. de Chateaubriand, considéré comme poète, voyageur et homme d'état, avec l'analyse de ses ouvrages · 11 min de lecture · p. 196–208 · chapitre 14 sur 53

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Chez Vimont, 1832, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Suite de l'examen de l'Essai sur les révolutions. - Sincérité de M. de Chateaubriand dans son premier ouvrage. - Ses allégations contre la religion chrétienne. - Ses prévisions sur la fin du christianisme.

Les peuples déjà vieux, les races déjà mûres,

Avaient vu jusqu'au fond les sciences obscures;

Les mortels savaient tout, et tout les affligeait;

Le prince était sans joie ainsi que le sujet;

Trente religions avaient eu leurs prophètes,

Leurs martyrs, leurs combats, leurs gloires et leurs fêtes,

Leur temps d'indifférence et leur siècle d'oubli ;

Chaque peuple à son tour, dans l'ombre enseveli,

Chantait languissamment ses grandeurs effacées:

La mort régnait déjà dans les âmes glacées.

ALFRED DE VIGNY, Moïse

Un heureux morceau, le plus heureux de tout l'ouvrage, et où le système n'est pas visiblement forcé, c'est celui où l'auteur rapproche les épisodes des guerres de la révolution de ceux de la guerre médique.

De plus, il se montre ici dans toute sa pureté d'âme, dans toute la beauté d'un écrivain noblement consciencieux, chose rare.

Et en effet, vaincu par les républicains, mettant à grand'peine un détroit entre lui et leurs baïonnettes victorieuses, indigent par leurs succès qu'il raconte, il n'en épanche pas avec moins d'abondance les grands sentimens que les scènes du civisme du camp de Jourdan et de Hoche devaient émouvoir en lui. Il y avait du courage dans cela, mais un courage que nous ne pouvons, nous, assez apprécier, placés que nous sommes sous une autre influence. Emigré, quel espoir pour lui sinon dans la cause de l'émigration ? Eh bien ! cette impartialité de l'écrivain, il y avait là-bas nombre de gentilshommes moroses prêts à la taxer de défection, que sais-je? de républicanisme. Nul doute que si le royalisme eût raccommodé ses affaires, marché d'avantages en avantages, l'auteur de l'Essai n'eût trouvé qu'un désappointement au triomphe de la contre-révolution, désavoué qu'il eût été par ses compagnons d'armes, et peut-être atteint et convaincu de jacobinisme.

Il y a un courage littéraire, comme un courage guerrier, comme un courage civil.

Rare est le premier. Combien d'âmes bien nées à qui ne répugnent pas des succès gagnés à force de courtisanerie libérale! Tous les courtisans ne sont pas aux Tuileries. Les faveurs, c'est la nation aujourd'hui qui les dispense, les distribue aux hommes de lettres. La vogue d'un livre, les cent représentations d'un drame, un succès pyramidal, voilà ce qui est bien plus apprécié que des lettres de noblesse; et trouvez-vous bien merveilleux que nos gens, au lieu d'aduler la cour, adulent la multitude libérale qui fait ces succès-là ?

Changez les temps, faites reculer les affaires humaines de quatre-vingts ans au moins, ces poètes harmonieux, ces Casimir Delavigne et autres, qui, l'œil sur le Constitutionnel comme sur le thermomètre de l'opinion publique aux temps de la restauration, se modelaient docilement là-dessus, qui n'eussent osé pour tout au monde opiner ni plus haut ni plus bas, seraient dans le boudoir de madame de Pompadour.

Gloire donc au jeune, au candide, au vertueux écrivain de | Essai historique; il se trouvait presque déjà à la hauteur de M. de Chateaubriand envoyant sa démission pour toute félicitation à M. de Polignac à son avènement au ministère, et presque aussi à la hauteur de M. de Chateaubriand, morigénant par un refus respectueux d'ambassade le tout-puissant meurtrier du duc d'Enghien.

Arrive la dernière partie de l'Essai historique, celle qui traite du polythéisme et du christianisme, qui nous montre sans cesse M. de Chateaubriand dans les hésitations ; la partie difficile, malaisée pour lui, celle qui lui a depuis donné de mauvaises nuits.

Il me semble voir l'enfant sublime de Combourg, l'imagination échauffée de la lecture de son Rousseau, de son Voltaire, demandant aux nuages, aux mers, aux aquilons, la solution du problème-dieu ; et puis, descendant en lui-même, posant la question avec toute l'impartialité possible, pesant les hypothèses, les témoignages, et ne tirant de tout cet examen que doute, que tristesse, que mélancolie, que désespoir.

Cette incertitude, cette insolubilité du problème, ces tergiversations assaillaient encore l'auteur. De là, ses excellentes raisons pour et contre la religion, matière et à ces joies immodérées, et à ces railleries désolantes des ennemis de l'auteur du Génie du Christianisme, el aussi aux faciles disculpations de l'auteur, à ses justifications victorieuses.

Il y a, sans doute, les pages les plus virulentes, les réflexions les plus destructives de toute idée religieuse dans les chapitres : Objections philosophiques contre le christianisme, - Objections historiques et critiques, -- Objections contre le dogme, - Objections contre la discipline; mais aussi, il en est d'autres où il se réfugie dans les sentimens les plus pieux. Comment admettre ce pêle-mêle de philosophisme et de piété ?

Voici quelques passages qu'on lui a le plus incriminés :

« Les prophètes d'israël avaient depuis long-temps annoncé la mission du fils de Dieu ; et il est venu, ce fils de Dieu ; et la lettre des prophéties a été accomplie.

Une chose n'est pas prédite parce qu'elle arrive, mais elle arrive parce qu'elle est prédite. De cela les évangiles même font preuve; ils ont la naïveté de nous dire à chaque ligne : « Et Jésus lit cette chose afin que la parole du prophète fût accomplie. • Mais, sans nous arrêter à combattre votre futile argument, nous vous montrerons que cette annonce du Christ ne vient que de la honteuse ignorance des Juifs : ils convertirent en prédictions le calendrier céleste des Egyptiens, qu'ils n'entendaient pas. Là, on voyait tout le mystère de la Vierge et de son fils, qui ne signifiait autre chose que le lever et le coucher de diverses constellations. Les Hébreux, en sortant d'Egypte, emportèrent ces signes et les transformèrent bientôt en des fables les plus absurdes.

»Il y a bien plus : c'est qu'il n'est pas du tout démontré qu'il exista jamais un homme appelé Jésus, qui se fit crucifier à Jérusalem. Quelles sont vos preuves de ce fait? les évangiles. Admettriez-vous dans un procès, comme valides, des papiers visiblement écrits par l'une des parties? Nous raisonnons ici comme si nous croyions à l'authenticité du Nouveau-Testament (ce que nous sommes bien loin de faire, comme on le verra par la suite). Loin de rien trouver dans l'histoire qui admette la vérité de l'existence du Christ, nous voyons, d'après les auteurs latins qui parlent avec mépris de la secte naissante, que les évangiles n'étaient pas même entendus à la lettre par les premiers chrétiens. C'étaient des espèces d'allégories, des mystères auxquels on se faisait initier comme à ceux d'Eleusis.

« Mais encore, il vous a plu de supprimer une multitude d'évangiles, que vous appelez apocryphes, qui cependant ne le sont pas plus que les autres. La, on remarque tant de contradictions ( contradictions que vous n'avez pas même fait disparaître des évangiles que vous avez laissés), qu'il faut nécessairement en conclure que, dans le principe, l'histoire du Christ était un conte qu'on brodait selon son bon plaisir.

• Allons plus loin. Admettons la réalité de sa vie et l'authenticité des évangiles. De la simple lecture de ceux-ci résulte le renversement de la divinité de Jésus. Nous voyons que tout ce qu'il y avait d'honnêtes gens à Jérusalem, les prêtres, les magistrats; enfin cette classe d'hommes que, dans tous les temps, on croit de préférence à la populace, regardait le Christ comme un imposteur qui cherchait à se faire un parti. On lui demanda des miracles publics et il ne put en faire ; mais il ressuscitait, il est vrai, des morts parmi la canaille. Dans ses réponses il ne s'explique jamais clairement, il parle obscurément comme l'oracle de Delphes. Quant à sa résurrection, un peu de vin et d'argent aux gardes en explique tout le mystère. A qui apparut-il après sa sortie . triomphante du tombeau ? A ses disciples, à des femmes crédules, à des gens qui avaient intérêt à prolonger l'imposture. Il ne se montra pas aux prêtres, au peuple, aux magistrats qui le virent expirer, et qui étaient bien sûrs qu'il n'était plus. •

Dans d'autres passages il y a tendance à la piété, à la foi.

L'auteur ne conclut à rien d'admissible; il doute.

Mais il ne s'est pas préservé de ces sorties banales dont on accommode depuis des années les philosophes. Philosophe lui-même, à la manière de Jean-Jacques objet de ses sympathies dans son adolescence, il n'aime pas ses confrères. Ceci s'explique : il en était alors du parlage philosophique comme à présent du parlage libéral : d'abord on se passionne, on s'échauffe; mais à mesure qu'on ne voit rien résulter de physiquement régulier, de bon en soi, de cet instrument sonore; fatigué de paroles, de sons, on s'enquiert des meneurs, des chefs; on les rend responsables de la difficulté des choses ; ou cherche dans leur biographie la cause des désappointemens ; on veut y légitimer la lassitude, le refroidissement des adeptes.

«Si les sophistes de la Grèce, dit-il, affectèrent l'originalité de conduite, ils ne se distinguèrent pas moins par la chasteté et la pureté de leurs mœurs. Ils s'occupaient tous des autres exercices des citoyens et supportaient comme eux les travaux de la patrie. Solon, Socrate, Charondas, et mille autres, furent non seulement de grands philosophes, mais de grands guerriers. La frugalité, le mépris des plaisirs, toutes les vertus morales brillaient dans leur caractère.

« Nos philosophes, bien différens, enfermés dans leur cabinet, brochaient le matin des livres sur la guerre où ils n'avaient jamais été ; sur le gouvernement où ils n'avaient jamais eu de part; sur l'homme naturel qu'ils n'avaient jamais étudié que dans les sociétés de la capitale; et, après avoir écrit un chapitre rigide contre le luxe, la corruption du siècle, le despotisme des grands, ils s'en allaient le soir flatter ceux-ci dans nos cercles, corrompre la femme de leur voisin, et partager tous les vices du monde. »

On voit ici l'émigré qui, comme tant d'autres, attribue ses malheurs aux détournemens de la philosophie. Nous ne nous arrêterons pas à combattre ces boutades, à montrer Socrate aux pieds de la courtisane Aspasie, et enseignant aux courtisanes secondaires dont celle-ci tenait un assortiment complet, l'art de tirer le plus grand parti possible de leurs charmes; Solon trafiquant en Egypte, et bien plus adonne aux spéculations commerciales qu'aux spéculations philosophiques.

• Vieux fou, vieux gueux ! se disait Diderot : âgé de soixante-deux ans, ajoute l'auteur, et amoureux de toutes les femmes, quand cesseras-tu donc de l'exposer à l'affront d'un refus ou d'un ridicule?» Il me semble que cette allocution, ce mea culpa, valaient mieux que les conseils de Socrate à Aspasie.

Quelle pâture à l'hilarité des anti-philosophes, si J.-J. Rousseau avait établi un tonneau sur la place de la Sorbonne, si Helvétius était allé jeter son argent à la mer en s'écriant : « Je suis libre! » Mais si l'auteur du Contrat social avait imaginé les mariages de la république de Platon, il n'y aurait pas assez de pierres à lui jeter.

Amer est le fiel de l'émigré contre nos philosophes ; il les a dépréciés en les mettant face à face avec ceux de la Grèce; mais vient le moment de l'impartialité ; alors voyez-le se délecter dans leurs systèmes, reproduire avec verve, force, entraînement, les meilleurs argumens contre le culte, contre Dieu, contre Jésus-Christ. Il en avait fait bonne provision ! Il puise dans une épargne intarissable.

De ce pour et ce contre il cherche enfin à tirer quelque conclusion :

«Quelle sera la religion qui remplacera le christianisme?

» Le christianisme, dit-il, tombe de jour en jour; et cependant nous ne voyons pas qu'aucune secte cachée circule sourdement en Europe, et envahisse l'ancienne religion : Jupiter ne saurait revivre ; la doctrine de Swedenborg ou des illuminés ne deviendra point un culte dominant ; un petit nombre peut prétendre aux inspirations, mais non la masse des individus ; un culte moral où l'on personnifierait seulement les vertus, comme la sagesse, la valeur, est absurde à supposer.

« La religion naturelle n'offre pas plus de probabilités ; le sage peut la suivre; mais elle est trop au-dessus de la foule : un dieu, une âme immortelle, des peines et des récompenses, ramènent le peuple de nécessité à un culte composé; d'ailleurs cette métaphysique ne sera jamais à sa portée.

« Peut-on supposer que quelque imposteur, quelque Mahomet, sorti d'Orient, s'avance la flamme et le fer à la main, et vienne forcer les chrétiens à fléchir le genou devant son idole ? la poudre à canon nous a mis à l'abri de ce malheur.

iS'élèvera-t-il parmi nous, lorsque le christianisme sera tombé en un discrédit absolu, un homme qui se mette prêcher un culte nouveau ? Mais alors les nations seront trop indifférentes en matière religieuse, et trop corrompues pour s'embarrasser des rêveries du nouvel envoyé, et sa doctrine mourrait dans le mépris. Cependant il faut une religion, ou la société périt : en vérité, plus on envisage la question, plus on s'effraie ; il semble que l'Europe touche au moment d'une révolution ou d'une dissolution, dont celle de la France n'est que l'avant-coureur. »

Dans le doute abstiens-toi, dit le sage; ainsi fait M. de Chateaubriand.

L'auteur résume enfin tout le livre:

«Quel fruit tirer de cette observation pour la révolution française? un très grand.

« Premièrement, il s'ensuit qu'un homme bien persuadé qu'il n'y a rien de nouveau en histoire, perd le goût des innovations : goût que je regarde comme un des plus grands fléaux qui affligent l'Europe dans ce moment. L'enthousiasme vient de l'ignorance; guérissez celle-ci, l'autre s'éteindra, la connaissance des choses est un opium qui ne calme que trop l'exaltation.

» Mais, outre ce grand avantage, qui ne voit que ce tableau général des causes, des effets, des fins des révolutions, mène par degrés à la solution de la question dernière, proposée pour but de cet ouvrage, savoir : si la révolution française se consolidera.

» En effet si nous trouvons des peuples qui dans la même position que celle des Français aient tenté les mêmes choses, si nous voyons les raisons qui firent réussir ou renversèrent leurs projets, n'est-ce pas un motif d'en conjecturer l'établissement ou la chute de la république en France? on a déjà pu entrevoir mon opinion (la chute) à ce sujet. »