Chapitre VII. M. de Chateaubriand dans le désert. - Ses jouissances. - Gros manuscrit. - Première entrevue avec des sauvages. - Le sachem Iroquois. — Dangers à la cataracte de Niagara
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Cur ego si nequeo, ignoroque, poeta salutor ?
(Horace. )
On l'a dit déjà, il en est des peuples comme des individus : les sociétés passent par l'enfance, l'age viril, pour arriver à cet état de décrépitude, de caducité où tout va s'éteindre. Il y a des peuples brillans comme de brillans enfans. Dominés de leur imagination, pleins d'esprit créateur, d'illusion, les Grecs d'avant Homère nous représentent assez le jeune âge de M. de Chateaubriand. Le prisme décevant qui faisait jouer mille couleurs à leurs yeux, cette magie imaginante dont ils étaient subjugués, et qui embellissait de ses mensonges et les incidens de leurs annales, et les hommes qui marquèrent dans ces fastes mythologiques, et leurs fondations, et leurs mœurs, et leurs jeux, et leurs guerres; cet enchantement qui sema sur tout leur être social tant d'éblouissans reflets, nous retrouvons a peu près cela individualisé dans un jeune homme.
Le voyage des Argonautes, le Déluge, l'arrivée des colons phéniciens et égyptiens, la guerre de Thèbes, celle de Troie ; toutes les journées, pour ainsi dire, de la Grèce enfant, sont attrayantes, et bien plus attrayantes que les épisodes des peuples moins aimés du ciel, moins doués d'imagination. Oui, ce qu'est le peuple Pelasze entre les nations, M. de Chateaubriand l'est parmi ses contemporains. Certes, combien de gens ont éparpillé leur vie sur l'Océan, en Amérique, ont vu des sauvages, fumé le calumet de la paix, et s'en sont revenus : rien de plus ordinaire. Mais quelle différence avec notre voyageur ! Tout se brillante, s'embellit, se pare sous ses yeux ; sites et tempêtes , incidens et émotions, perspectives et localités ; tout, dans son Odyssée, jaillit, captive, séduit; nul épisode qui ne s'y dramatise, qui ne s'y brode d'une multitude de détails ou intéressans, ou sublimes, ou gracieux ; pas une relâche; pas une visite, pas un aspect; une marche, qui ne soit un canevas d'or à broderies de pierreries. Si ce n'est point là de la puissance poétique, où donc la chercher?
Le voilà conduit, notre barde armoricain, dans les magnificences de la solitude, de cette solitude la plus grandiose, de cette solitude américaine, auprès de laquelle les autres sont des album ; le voilà jeté, par un enchaînement de circonstances, sous le coup de la plus puissante inspiration. Va-t-il faire des vers? pas le moins du monde, mais la poésie le déborde, l'entraîne, le noie tellement, que, sans s'en douter, il sera plus poète que tel qui a toute sa vie sué à grosses gouttes après la poésie.
Papier et plume à la main dans le désert, sans avoir une seule idée qui tende aux vers, il décrit négligemment sur ses genoux mille et une choses qui le frappent, qui vibrent en lui; il ne pense qu'à faire un journal : tantôt il narre, tantôt il rêve, tantôt il décrit, mais au hasard, mais sans conscience de sa muse ; c'est un laisséaller , c'est un pêle-mêle; du didactique, du narratif, du descriptif, du comique parfois même. Mais avec une organisation aussi merveilleuse que la sienne, rien de cela ne saurait être exempt de cette onction, de cette divinité intérieure qui sanctifie tout de poésie.
Tel se met à rimer, à polir, à liquéfier sa versification qui ne saurait être poète, bien qu'il invoque Clio et fasse toutes les simagrées pour jouer l'inspiration ; tel autre n'y pense pas, n'a nul doute de sa qualité, et ne fait pas un geste, un mouvement qui ne laisse jaillir le rayon divin. Or, venez, Pope, Vida, Boileaa; venez maintenant, Horace, Quintilien, La Harpe, nous analyser la poésie, nous donner des leçons, nous initier à vos secrets.
Il résulte que cet informe canevas, butin du désert, ce lourd journal de plus de trois mille feuillets, sera dans la suite une inépuisable mine de trésors pour l'explorateur devenu homme de lettres. Il a pris là-dedans pour son Génie du Christianisme; il a pris là-dedans pour son Essai historique; il y a pris pour ses / Voyages; il y a pris pour Atala ; car que M. de Chateaubriand n'espère pas nous faire accroire qu'il s'est mis dans la hutte du sauvage à écrire son poème ou roman. Nous savons tous qu'en 1591 il était fervent acolyte de la philosophie, un saint Paul encore déconfès.
C'est plus tard qu'il a fait Atala; alors il a ouvert son journal: détails, descriptions, tableaux, émotions ; tout cela, il en a convergé les rayons sur son père Aubry, sur la sauvage chrétienne.
Il est dans les forêts.
Voici son premier colloque avec quelqu'un d'espèce indienne : c'était une vieille femme.
« Je prononçai le salut qu'on m'avait appris : Siègoh ! je suis venu. L'Indienne, au lieu de me rendre mon salut par la répétition d'usage, vous êtes venu! ne répondit rien. Je jugeai que la visite de l'un de ses tyrans lui était importune ; je me mis alors, à mon tour, à caresser la vache. L'Indienne parut étonnée : je vis sur son visage jaune et attristé des signes d'attendrissement et presque de gratitude. Ces mystérieuses relations de l'infortune remplirent mes yeux de larmes : il y a de la douceur à pleurer sur des maux qui n'ont été pleurés de personne.
» Encouragé par cette marque de confiance, je lui dis en anglais, car j'avais épuisé mon indien : « Elle est bien maigre! » L'Indienne repartit aussi en mauvais anglais : « Elle mange fort peu : » She eats very little. « On l'a chassée rudement, » repris-je. Et la femme me répondit : « Nous sommes accoutumées à cela toutes deux, both. » Je repris : « Cette prairie n'est donc pas à vous ? » Elle répondit : « Cette prairie était à mon mari, qui est mort. Je n'ai point d'enfans, et les blancs mènent leurs vaches dans ma prairie »
Le lendemain il alla faire une visite au sachem des Onondagas, dont le village n'était pas éloigné. C'était dix heures du matin : soudain le voilà environné d'une quantité de sauvages qui lui parlaient dans leur langue, en y mêlant quelques lambeaux de phrases anglaises et françaises.
Le sachem, un vieil Iroquois dans toute la force du mot, gardait le souvenir des anciens usages, tandis que les autres, jeunes, se laissaient entamer par la civilisation, en raison du voisinage des plantations des blancs, et de leurs relations de commerce avec Québec, Montréal et autres établissemens européens.
Mais lui, le sachem, conservait le feu sacré de la patrie primitive, espèce de rigide Caton aux grandes oreilles découpées, à la perle pendante au nez, au visage bariolé, à la tunique bleue, à la petite touffe de cheveux sur le haut de la tête, au manteau de peau, avec couteau, scalpe, casse-tête, bras tatoués, mocassines, chapelets de porcelaine à la main.
Le sachem parlait anglais et entendait le français. L'interprète savait l'iroquois ; facile fut la conversation. Entre autres choses, le sachem dit que, quoique sa nation eût été souvent en guerre avec les Français, il les estimait beaucoup, beaucoup plus que les Américains, qui bientôt ne lui laisseraient plus assez de terre pour couvrir ses os.
Dans cette Amérique, rendez-vous de tous les boudeurs au panglossisme de l'opulence, rendez-vous de ceux qui rêvent constitutions, systèmes sociaux, dans cette Amérique où Guillaume Penn et Las-Casas, Cortès et Pizarre, La Condamine et Humbolt, et Morgan, pas assez célèbre, et Vespuce, trop célèbre, où enfin la philosophie, la guerre, le savoir, la charité, la valeur, ont envoyé leurs députés, la poésie a aussi envoyé les siens. Deux cent cinquante ans avant Chateaubriand, Alonzo de Ercilla y avait porté sa lyre. C'était dans cette période, qui scintillait des illustrations du règne de Charles-Quint, où la Péninsule abondait en hommes portant d'une main l'épée et de l'autre la plume, comme le Camoëns :
N'huma maô sempre a espada, n'outra a pena ; où Boscan, Ponce de Léon, Herrera, Mendoza, Georges Montemayor, et tant d'autres, passaient tour à tour de l'exaltation colérique des combats à l'exaltation plus tranquille de la composition. Ercilla représenta la poésie européenne chez les sauvages ; mais que cette philosophie contre laquelle M. de Chateaubriand, tout à l'heure, dirigera toutes les batteries de son éloquence, a mis de dissemblance entre les temps! Ercilla fait mettre en croix Caupolican, chef des Araucans ; il en fait le point de mire de cent de ses plus habiles archers. Et voyez ce mélange des sentimens de la noblesse poétique et de l'atrocité du fanatisme :
Luego aquel triste, aunque felice dia, Que con solennidad le bantizaron, Y en lo que el tempio escaso permitia, En la fé verdadera le informaron.
Gercado de una gruesa compania, De bien armada gente, le sacaron A padecer la muerte consentida, Con esperanza ya de mejor vida.
« Dans ce jour triste et fortuné en même temps il fut baptisé avec solennité, et , autant que le peu de temps avait pu le permettre, instruit dans la véritable foi : conduit par une forte compagnie de gens d'armes, il fut mené à la mort qui lui ouvrait une meilleure vie. »
(ARAUGANA, Canto XV.)
Quand encyclopédistes, philosophes ont passe sur la terre, un poète va parmi les sauvages, mais c'est pour redresser les torts de quelques Européens envers une pauvre Indienne; c'est pour s'asseoir en philanthrope sur la natte de son Caupolican. Et la philosophie, même le philosophisme, sont si perverses choses!
Le lendemain de sa visite au sachem des Onondagas, M. de Chateaubriand continua sa marche.
Le dévot ne s'imagine rien de plus beau que Saint-Jacques de Compostelle, il y lait son pèlerinage; l'archéologue court à Luxor, où le Rammesséion et l'Aménophion sont pour lui le nec plus ultra de la suprématie humaine ; le peintre, cédant à un instinct particulier, va s'extasier devant les fresques de la basilique de Saint-Pierre et murmurer le nom de Raphaël et de Michel-Ange; un industriel passera bien vite le détroit, entre un connaissement et un attermoiement, pour visiter les usines de Liverpool et de Manchester; il franchira ces amas de charbons de terre, qui forment des pylônes devant les ateliers, avec autant de délices qu'un architecte des portiques à colonnades corinthiennes. Chacun son goût, ou plutôt chacun se fait un beau à sa guise. Notre poète de la nature a aussi son Saint-Pierre, son Rammesséion, sa Transfiguration, son Manchester dans les pays iroquois : c'est la cataracte de Niagara. C'est là qu'il se dirige.
A la rivière Génésée, une colonie, sous la protection des Anglo-Américains, attaquait les forêts multiséculaires avec la bêche du défrichement; plus loin il retrouve l'homme dans l'état sauvage. Dans le Haut-Canada, au moment d'atteindre à la cataracte, des Iroquois au service des Anglais lui barrent le passage avec la pointe de leurs flèches. Il faut envoyer le domestique au fort de Niagara obtenir la permission du commandant. Les formalités des palais dans le désert'!
Il passa plusieurs jours dans un village indien, et arriva enfin à cette merveille des fleuves. Là il dessina ce tableau, l'un des plus vifs, des plus superbes de son Atala, la chute de Niagara. Mais le génie a aussi ses dangers; c'est en les surmontant que nos Jasons enlèvent la Toison-d'Or ; c'est en les bravant qu'ils cueillent les dons de la haute poésie : ces chantres,
Qui dans leur cabinet, assis au pied d'un hêtre, enfans choyés d'une muse casanière, et si ponctuellement servis par l'inspiration décommande, ceux-là dévident la trame de leurs jours loin des périls; mais leurs chefs-d'œuvre de cabinet, leur nature si jolie avec ses Tircis et ses Araminthes , ne séduisent que difficilement. De là ces prompts oublis ; de là ces silences de cimetière autour de ces réputations jadis si recherchées, si tumultueuses.
Savez-vous quelles sont les chances aventureuses du vrai soldat des Muses? Savez-vous comment il expose sa vie pour porter la main sur les plus beaux trophées? Ce n'est pas seulement en allant chercher dans les batailles rangées, parmi le meurtrier cliquetis des rondaches, des épées, des cimeterres, des baïonnettes et des sabres, cette
Furia grande e sonorosa ; ce n'est pas seulement en allant s'inspirer, comme le Camoëns, aux fanfares de cette
Tuba canora et bellicosa.
Que o peito accende e a cor ao gesto muda, « De cette trompette sonore et belliqueuse, qui enflamme Je cœur et fait monter la couleur au visage ; »
mais c'est en allant surprendre les mystères poétiques dans les horreurs de la nature; c'est en assistant aux furieuses agonies, aux tortures mugissantes de l'abîme; c'est en se plaçant sous le coup de ces scènes fortes qui tirent des millions d'étincelles, d'inépuisables gerbes de foudres, du génie électrisé.
« A la cataracte de Niagara, l'échelleindienne, dit-il, qui s'y trouvait jadis étant rompue, je voulus, en dépit des représentations de mon guide, me rendre au bas de la chute par un rocher à pic d'environ deux cents pieds de hauteur. Je m'aventurai dans la descente. Malgré les rugissemens de la cataracte et l'abîme effrayant qui bouillonnait au-dessous de moi, je conservai ma tête et parvins à une quarantaine de pieds du fond. Mais ici le rocher, lisse et vertical, n'offrait plus ni racines, ni fentes où pouvoir reposer mes pieds. Je demeurai suspendu par les mains à toute ma longueur, ne pouvant ni remonter, ni descendre, sentant mes doigts s'ouvrir peu à peu de lassitude sous le poids de mon corps et voyant la mort inévitable. Il y a peu d'hommes qui aient passé dans leur vie deux minutes comme je les comptai alors suspendu sur le gouffre de Niagara. Enfin mes mains s'ouvrirent et je tombai. Par le bonheur le plus inouï, je me trouvai sur le roc vif où j'aurais dû me briser cent fois, et cependant je ne me sentais pas grand mal; j'étais à un demi-pouce de l'abîme, et je n'y avais pas roulé; mais lorsque le froid de l'eau commença à me pénétrer, je m'aperçus que je n'en étais pas quitte à si bon marché que je l'avais cru d'abord. Je sentis une douleur insupportable au bras gauche; je l'avais cassé au-dessous du coude. Mon guide, qui me regardait d'en haut, et auquel je fis signe, courut chercher quelques sauvages, qui, avec beaucoup de peine, me remontèrent avec des cordes de bouleau, et me transportèrent chez eux.
»Ce ne fut pas le seul risque que je courus à Niagara : en arrivant, je m'étais rendu à la chute, tenant la bride de mon cheval entortillée à mon bras. Tandis que je me penchais pour regarder en bas, un serpent à sonnettes remua dans les buissons voisins; le cheval s'effraie, recule en se cabrant et en approchant du gouffre. Je ne puis dégager mon bras des rênes, et le cheval, toujours plus effarouché, m'entraîne avec lui. Déjà ses pieds de devant quittaient la terre, et, accroupi sur le bord de l'abîme, il ne s'y tenait plus que par la force de ses reins. C'en était fait de moi, lorsque l'animal, étonné lui-même du nouveau péril, fait un nouvel effort, s'abat en dedans par une pirouette, et s'élance à dix pieds loin du bord. »
(Essai historique, tome II, page 237.)