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L'Enchanteur 1768—1848

Chapitre XX

Histoire de la vie et des ouvrages de M. de Chateaubriand, considéré comme poète, voyageur et homme d'état, avec l'analyse de ses ouvrages · 18 min de lecture · p. 288–307 · chapitre 20 sur 53

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Chez Vimont, 1832, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

La poésie extérieure et la poésie intérieure. - Paris placé dans un autre paysage, la poésie française serait toute différente de ce qu'elle est. - Pourquoi Atala ne plut pas à beaucoup de gens. - Analyse d'Atala. - Beaux morceaux de cet ouvrage. - Quel effet en attendre pour la foi chrétienne. - Le père Aubry.

La mia persona Sarà di quelle genti si gradita

Ch' 1o portarò fra lor sempre corona.

« Ma personne sera si agréable à ces na-

tions, que je porterai toujours chez cux la

couronne.

( ludovici. )

M. de Chateaubriand peut dire avec le Manfred de lord Byron :

My joys, my griefs, my passions, and my powers Made me a stranger.

« Mes plaisirs, mes chagrins, mes passions, ma supériorité, ont fait de moi un étranger. »

Nous l'avons vu avec les plus délicates dispositions à ces extases, a ces attendrissemens, a ces exaltations, clémens prismatiques de poésie, mourir de désolation dans la société, puis aller demander aux cavernes, aux recoins sauvages de la Louisiane, ce calme qu'il y chercha, mais en vain.

Mais qu'il a grandi dans cette retraite pittoresque! il a fallu les deux mondes pour nous l'achever, ce talent : la nature à moitié travaillée des environs de Combourg, la nature armoricaine le remit à moitié ébauché à celle plus imposante, où le Meschacebé et l'Ohio déroulent leurs ondes. Il revient : les épreuves l'ont mûri, la solitude a fait de solennelles confidences à son âme, l'âge l'a conseillé ; il revient, mais avec de l'expérience, mais avec du génie, mais avec l'acquis des voyages. C'est le moment du début littéraire.

A tala est une œuvre toute d'éclat, d'imagination dorée. Descriptions, vues, images, comparaisons, ce sont toutes les conditions enfin de la poésie extérieure ; c'est comme aux premiers âges du monde, quand l'homme peu fait aux abstractions, à la métaphysique, ne savait pas encore démêler le sentiment, l'analyser, le peindre, en retracer l'intimité ; et par là, A tala n'en est que mieux le Nouveau Monde.

Chactas, dans son récit, n'a guère de langue que celle des choses : ce qu'il a eu sous les yeux, ce qu'il a vu d'habitude, voilà son dictionnaire; et de la sorte, Chactas est bien plus homérique que les guerriers des épopées modernes ; mais il est homérique autant qu'on peut l'être sous des lois religieuses et dans un monde autre que la Hellade antique.

Nous autres gens de la littérature parisienne, nous sommes déshérités de bien des moyens de poésie : ni mers, ni montagnes; comment s'éprendre de la nature? Si seulement au quai d'Orsay se balançait une mer au loin étincelante de cimes écumeuses, et que ces vagues arrivant, grossies, hautes, parlassent au rivage comme les tumultes d'une multitude en fureur ; si, vers Montmartre, un Apennin, un Mycale aux larges racines, sourcillait dans les cieux avec des pics en longues aiguilles, et cela avec les conditions indispensables de précipices, de cavernes, de vallons profonds, d'aigles, d'ours, de sangliers; je vous assure que ces spectacles-là n'auraient pas frappé en vain tous ces honnêtes gens qui ont rimé intrà muros, depuis deux ou trois cents ans.

Mais à défaut, force a été d'entrer dans un autre genre de séduction : on a fait du sentiment. Que devoir à ces horizons plats, fuyans, sans tableaux, à ce ciel toujours bas, pesant, sinon de la tristesse? L'âme s'est donc repliée sur elle-même, nos poètes ont eu le spleen ; de là, le caractère mélancolique de nos vers les plus fameux.

Notre poésie est donc une poésie intérieure. Une phrase qui descend au cœur produit bien plus d'effet sur nous que la plus vivante comparaison. A tala n'ébranla nullement beaucoup de poètes, avec toute sa magnificence de décorations, avec ses prestiges de pinceau. Ainsi les lackistes, en Angleterre, n'ont pas tout de suite prospéré.

La susceptibilité académique s'effaroucha de la phraséologie muscogulge. Qu'aurait dit Boileau, dont le nom de Childebrand déchirait le tympan, de passages pareils ?

« Alors un sachem de la tribu de l'aigle se lève et parle ainsi :

» Mon père le Mico, sachems, matrones, guerriers des quatre tribus de l'Aigle, du Castor, du Serpent et de la Tortue, ne changeons rien aux mœurs de nos aïeux, brûlons le prisonnier, et n'amollissons point nos courages. C'est une coutume desblancs qu'on vous propose, elle ne peut qu'être pernicieuse. Donnez un collier rouge qui contienne mes paroles. J'ai dit. »

» Et il jette un collier rouge dans l'assemblée. » Une matrone se lève, et dit :

»Mon père l'Aigle, vous avez l'esprit d'un renard et la prudente lenteur d'une tortue. Je veux poliravec vous lachained'amitié, et nous planterons ensemble l'arbre de paix. Mais changeons les coutumes de nos aïeux en ce qu'elles ont de funeste. Ayons des esclaves qui cultivent nos champs, et n'entendons plus les cris du prisonnier qui trouble le sein des mères. J'ai dit. »

Si l'auteur eut à souffrir les moqueries de ceux qui se prétendaient artistes, il en fut bien dédommagé par l'empressement de ces gens qui veulent bien ne pas voir par les yeux des Quarante.

Quelque penseuse que soit une civilisation, des tableaux comme celui qui ouvre le livre doivent finir par convertir les prosélytes de la sensiblerie et du sentiment.

• Quatre grands fleuves ayant leurs sources dans les mêmes montagnes, divisaient ces régions immenses : le fleuve Saint-Laurent, qui se perd à l'est dans le golfe de son nom ; la rivière de l'Ouest, qui porte ses eaux à des mers inconnues; le fleuve Bourbon, qui se précipite du midi au nord dans la baie d'Hudson, et le Meschacebé, qui tombe du nord au midi dans le golfe du Mexique.

• Ce dernier fleuve, dans un cours de plus de mille lieues , arrose une délicieuse contrée, que les habitans des États-Unis appellent le nouvel Eden, et à laquelle les Français ont donné le doux nom de Louisiane. Mille autres fleuves tributaires du Meschacebé, le Missouri, l'Illinois, l'Akanza, l'Ohio, le Wabache, le Tenase, l'engraissent de leur limon et la fertilisent de leurs eaux. Quand tous ces fleuves se sont gonflés des déluges de l'hiver, quand les tempêtes ont abattu des pans entiers de forêts, les arbres déracinés s'assemblent sur les sources. Bientôt les vases les cimentent, les lianes les enchaînent, et des plantes y prenant racine de toutes parts, achèvent de consolider ces débris ; chariés par les caux écumantes, ils descendent au Meschacebé. Le fleuve s'en empare, les pousse au golfe Mexicain, les échoue sur des bancs de sable, et accroit ainsi le nombre de ses embouchures. Par intervalle, il élève sa voix en passant sous les monts, et répand ses eaux débordées autour des colonnades des forêts et des pyramides des tombeaux indiens; c'est le Nil des déserts. Mais la grâce est toujours unie à la magnificence dans les scènes de la nature. Tandis que le courant du milieu entraîne vers la mer les cadavres des pins et des chênes, on voit sur les deux courans latéraux remonter, le long des rivages, des îles flottantes de pistia et de nénuphar, dont les roses jaunes s'élèvent comme de petits pavillons. Des serpens verts, des hérons bleus, des flammans roses, de jeunes crocodiles, s'embarquent passagers sur ces vaisseaux de fleurs, et la colonie, déployant au vent ses voiles d'or, va aborder endormie dans quelque anse retirée du fleuve.

» Les deux rives du Meschacebé présentent le tableau le plus extraordinaire. Sur le bord occidental, des savanes se déroulent à perte de vue ; leurs flots de verdure, en s'éloignant, semblent monter dans l'azur du ciel, où ils s'évanouissent. On voit, dans ces prairies sans bornes, errer à l'aventure des troupeaux de trois ou quatre mille buffles sauvages. Quelquefois un bizon, chargé d'ans, fendant les flots à la nage, se vient coucher parmi de hautes herbes dans une île du Meschacebé. A son front orné de deux croissans, à sa barbe antique et limoneuse, vous le prendriez pour le dieu du fleuve, qui jette un œil satisfait sur la grandeur de ses ondes et la sauvage abondance de ses rives »

Chactas, vieux sachem aveugle, le même qui, dans les Natchez, est venu à Paris, raconte à René comment, pris par un parti de Siminoles et de Muscogulges, il fut sur le point de périr suivant les coutumes de ces sauvages.

Ces Indiens se rendaient à Apalachucla, leur grand village ; c'était là qu'il devait être brûlé. C'en était fait; le conseil des sachems avait prononcé, et une garde de quelques guerriers veillait constamment sur lui.

« Les femmes qui accompagnaient la troupe témoignaient pour ma jeunesse une pitié tendre et une curiosité aimable ; elles me questionnaient sur ma mère, sur les premiers jours de ma vie ; elles voulaient savoir si l'on suspendit mon berceau de mousse aux branches fleuries des érables, si les brises m'y balançaient auprès du nid des petits oiseaux. C'étaient ensuite mille autres questions sur l'état de mon cœur ; elles me demandaient si j'avais vu une biche blanche dans mes songes, et si les arbres de la Vallée Secrète m'avaient conseillé d'aimer. Je répondais avec naïveté aux mères, aux filles, aux épouses des hommes ; je leur disais : « Vous êtes la grâce du jour, et la nuit vous aime comme la rosée. L'homme sort de votre sein pour se suspendre à votre mamelle et à votre bouche; vous savez des paroles magiques qui endorment toutes les douleurs. Voilà ce que m'a dit celle qui m'a mis au monde, et qui ne me reverra plus! Elle m'a dit encore que les vierges étaient des fleurs mystérieuses qu'on trouve dans les lieux solitaires. »

»Ces louanges faisaient beaucoup de plaisir aux femmes, elles me comblaient de toutes sortes de dons ; elles m'apportaient de la crème de noix, du sucre d'érable, de la sagamite, des jambons d'ours, des peaux de castor, des coquillages pour me parer, et des mousses pour ma couche. Elles chantaient, elles riaient avec moi, et puis elles se prenaient à verser des larmes en songeant que je serais brûlé.

• Une nuit que les Muscogulges avaient placé leur camp sur le bord d'une forêt, j'étais assis auprès du feu de la guerre, avec le chasseur commis à ma garde. Tout-à-coup j'entendis le murmure d'un vêtement sur l'herbe, et une femme à demi-voilée vint s'asseoir à mes côtés; des pleurs roulaient sous sa paupière; à la lueur du feu, un petit crucifix d'or brillait sur son sein ; elle était régulièrement belle ; l'on remarquait sur son visage je ne sais quoi de vertueux et de passionné dont l'attrait était irrésistible ; elle joignait à cela des grâces plus tendres ; une extrême sensibilité unie à une mélancolie profonde, respirait dans ses regards ; son sourire était céleste.

»Je crus que c'était la vierge des dernières amours, cette vierge qu'on envoie au prisonnier de guerre pour enchanter sa tombe. Dans cette persuasion, je lui dis en balbutiant, et avec un trouble qui ne venait pas cependant de la crainte du bûcher : « Vierge, vous êtes digne des premières amours, et vous n'êtes pas faite pour les dernières. Les mouvemens d'un cœur qui va bientôt cesser de battre répondraient mal aux sentimens du vôtre. Comment mêler la mort et la vie? Vous me feriez trop regretter le jour. Qu'un autre soit plus heureux que moi, et que de longs embrassemens unissent la liane au chêne. »

»La jeune fille me dit alors : « Je ne suis point »la vierge des dernières amours. Es-tu chrétien? Je répondis que je n'avais pas trahi les génies de ma cabane. A ces mots l'Indienne fit un mouvement involontaire. Elle me dit : « Je te plains »de n'être qu'un méchant idolâtre. Ma mère m'a fait chrétienne; je me nomme Atala, fille de Simaghan, aux bracelets d'or, et chef des guerriers de cette troupe. Nous nous rendons à Apa- . lachucla, où tu seras brûlé. » En prononçant ces mots, Atala se lève et s'éloigne. »

Après dix-sept jours de marche on arrive dans la grande savane d'Alachua. Atala n'a cessé de s'intéresser au captif; elle lui rendra la liberté; lui, il ne consent à l'accepter que sous la condition de fuir avec sa libératrice, douce compagne de ses pas. On s'éloigne; mais Atala, quel fatal secret porte-t-elle dans son sein ? Pourquoi veut-elle s'en retourner? Chactas jure de reprendre ses liens; ce qui s'effectue, et le lendemain la caravane arrive non loin de Cuscowilla, capitale des Siminoles. Les deux amans s'éloignent de nouveau ; ils fuient, mais ils sont atteints, et Chactas est chargé de nouvelles chaînes, gardé plus rigoureusement qu'auparavant. On arrive à Apalachucla.

»Cependant on m'avait étendu sur le dos. Des cordes partant de mon cou, de mes pieds, de mes bras, allaient s'attacher à des piquets enfoncés en terre. Des guerriers étaient couchés sur ces cordes, et je ne pouvais faire un mouvement qu'ils n'en fussent avertis. La nuit s'avance ; les chants et les danses ont cessé, les feux ne jettent plus que des lueurs rougeâtres devant lesquels on voit passer encore les ombres de quelques sauvages ; tout s'endort ; à mesure que le bruit des hommes s'affaiblit, celui du désert augmente, et au tumulte des voix succèdent les plaintes du vent de la forêt.

« C'était l'heure où une jeune Indienne qui vient d'être mère se réveille en sursaut au milieu de la nuit, car elle a cru entendre les cris de son premier-né qui lui demande la douce nourriture. Les yeux attachés au ciel, où le croissant de la lune errait dans les nuages, je réfléchissais sur ma destinée. Atala me semblait un monstre d'ingratitude : m'abandonner ainsi au moment du supplice, moi qui m'étais dévoué aux flammes plutôt que de la quitter ! Et pourtant je sentais que je l'aimais toujours, et que je mourrais avec joie pour elle.

»Il est dans les extrêmes plaisirs un aiguillon qui nous éveille, comme pour nous avertir de ce moment rapide; dans les grandes douleurs, au contraire, je ne sais quoi de pesant nous endort; des yeux fatigués de larmes cherchent naturellement à se fermer, et la bonté de la Providence se fait ainsi remarquer jusque dans nos infortunes. Je cédai, malgré moi, à ce lourd sommeil que goûtent quelquefois les misérables. Je rêvais qu'on m'ôtait mes chaînes; je croyais sentir ce soulagement qu'on éprouve lorsque, après avoir été fortement pressé, une main secourable relâche nos fers.

»Cette sensation devint si vive qu'elle me fit souleverla paupière. A la clarté de la lune, dont un rayon s'échappait entre deux nuages, j'entrevois une grande figure blanche penchée sur moi, et occupée silencieusement à dénouer mes liens. J'allais pousser un cri lorsqu'une main, que je reconnus à l'instant, me ferma la bouche. Une seule corde restait, mais il paraissait impossible de la couper sans toucher un guerrier qui la couvrait de tout son corps. Atala y porte la main ; le guerrier s'éveille à demi et se dresse sur son séant. Atala reste immobile et le regarde. L'Indien croit voir l'Esprit des ruines ; il se recouche en fermant les yeux, en invoquant son Manitou. Le lien est brisé. Je me lève; je suis ma libératrice, qui me tend le bout d'un arc dont elle tient l'autre extrémité. Mais, que de dangers nous environnent! Tantôt nous sommes près de heurter des sauvages endormis, tantôt une garde nous arrête, et Atala répond en changeant sa voix ; des enfans poussent des cris, des dogues aboient. A peine sommes-nous sortis de l'enceinte funeste, que des hurlemens ébranlent la forêt; le camp se réveille; mille feux s'allument; on voit courir dans la forêt des sauvages avec des flambeaux ; nous précipitons notre course. n

Les deux fugitifs se dirigent vers le nord. Après quinze nuits ils entrent dans une chaîne des monts Aleghanys, et descendent le Tenase sur un radeau. Il y a ici la plus magnifique description d'un orage.

« C'était le vingt-septième soleil depuis notre départ des cabanes : la lune de feu avait commencé son cours, et tout annonçait un orage. Vers l'heure où les matrones indiennes suspendent la crosse du labour aux branches du savinier, et où les perruches se retirent dans le creux des cyprès, le ciel commença à se couvrir, les voix de la solitude s'éteignirent, le désert fit silence, et les forêts demeurèrent dans un calme universel. Bientôt les roulemens d'un tonnerre lointain , se prolongeant dans ces bois aussi vieux que le monde, en firent sortir des bruits sublimes. Craignant d'être submergés, nous nous hâtâmes de gagner le bord du fleuve, et de nous retirer dans une forêt.

» Ce lieu était un terrain marécageux. Nous avancions avec peine sous une voûte de smilax, parmi des ceps de vigne, des indigos, des faséoles, des lianes rampantes qui entravaient nos pieds comme des filets. Le sol spongieux tremblait autour de nous, et à chaque instant nous étions près d'être engloutis dans des fondrières. Des insectes sans nombre, d'énormes chauves-souris nous aveuglaient ; les serpens à sonnettes bruyaient de toutes parts, et les loups, les ours, les carcajous, les petits tigres qui venaient se cacher dans ces retraites, les remplissaient de leurs rugissemens.

« Cependant l'obscurité redouble, les nuages abaissés entrent sous l'ombrage des bois. La nue se déchire, et l'éclair trace un rapide losange de feu. Un vent impétueux, sorti du couchant, roule les nuages sur les nuages; les forêts plient, le ciel s'ouvre coup sur coup, et, à travers ses crevasses, on aperçoit de nouveaux cieux et des campagnes ardentes. La foudre met le feu dans les bois; l'incendie s'étend comme une chevelure de flammes ; des colonnes d'étincelles et de fumée assiègent les nues qui vomissent leurs foudres dans le vaste embrasement. Alors le grand Esprit couvre les montagnes d'épaisses ténèbres; du milieu de ce vaste chaos s'élève un mugissement confus formé par le fracas des vents, le gémissement des arbres, les hurlemens des bêtes féroces, le bourdonnement de l'incendie, et la chute répétée du tonnerre qui siffle en s'éteignant dans les eaux. »

Atala dit'son histoire à son amant ; comment, vouée & la virginité par une mère chrétienne qui l'affilia à sa religion, il lui est impossible d'être à lui. Là se rencontre fort à propos un solitaire. Son chien sent les Indiens égarés, il l'amène auprès d'eux.

Icil'auteur colore pleinement, et à son gré, les mystères de la religion. On le voit se complaire à rassembler sur le père Aubry toutes les vertus qui peuvent militer pour le monachisme.

Cette mise en scène néanmoins fera-t-elle regretter et rétablir dans leurs ermitages ces hommes d'autrefois? Autre temps, autres mœurs * les anachorètes ont fait leur temps.

Mais, sans dévotion, on peut se plaire à la poésie du christianisme. Païen avec Homère ; islamite avec Saadi, Nabega le Dhobyanide ; odiniste avec Sturleson, Are Frode; hébreu avec Jérémie, avec le Psalmiste; enfin, chrétien avec les peintres de la Transfiguration, du Jugement dernier, de Sainte Thérèse, rien ne saurait borner le cosmopolitisme du siècle. Arrière ce philosophisme rancunier qui chicanerait le père Aubry sur sa mystagogie. Des préventions, quelque raisonnables qu'elles soient, nous n'en porterons pas dans la lecture d'une composition chrétienne.

On va s'émerveiller de la fraîcheur de cette esquisse. C'est l'un de nos mystères, peu pompeux par lui-même, mais auquel le talent a su prêter une grave beauté par le reflet des accessoires.

« Aussitôt le prêtre divin revêt une tunique blanche d'écorce de mûriers; les vases sacrés sont tirés d'un tabernacle au pied de la croix, l'autel se prépare sur un quartier de roche, l'eau se puise dans le torrent voisin, et une grappe de raisin sauvage fournit le vin du sacrifice. Nous nous mettons tous à genoux dans les hautes herbes; le mystère commence.

»L'aurore paraissant derrière les montagnes , enflammait l'orient. Tout était d'or ou de rose dans la solitude. L'astre annoncé par tant de splendeur sortit enfin d'un abîme de lumière, et son premier rayon rencontra l'hostie consacrée que le prêtre, en ce moment même, élevait dans les airs. O charme de la religion ! ô magnificence du culte chrétien ! Pour sacrificateur un vieil ermite, pour autel un rocher, pour église un désert, pour assistans d'innocens sauvages ! Non, je ne doute point qu'au moment où nous nous prosternâmes, le grand mystère ne s'accomplit, et que Dieu ne descendit sur la terre, car je le sentis descendre dans mon cœur. »

Atala s'empoisonne en secret pour ne point manquer à son vœu. Désespoir de son amant, homélie du cénobite, révélation de la mourante.

Tout l'odieux retombe, il est vrai, sur des dogmes capricieux qui contrarient la fin et le but des ouvrages de la nature, l'amour si vrai, si pur, si intéressant de la victime et de l'inconsolable Chactas. Il a raison, ce dernier, de s'écrier contre le missionnaire, les yeux menaçans :

« La voilà donc cette religion que vous m'avez tant vantée! Périsse le serment qui m'enlève Atala! périsse le Dieu qui contrarie la nature ! Homme, prêtre, qu'es-tu venu faire dans ces forêts ?»

Mais il ne s'agit pas ici de juger le poème comme. thèse théologique. Le sauvage met en avant une logique que l'ergotisme des casuistes ne saurait détruire, encore moins la réponse un peu colère du père Aubry. Mais il croit, cela nous suffit. Le pieux Enée qui vole des bœufs sur tous les rivages pour ses devoirs religieux, qui les brûle sur des autels, ad majorem Dei gloriam, n'est pas meilleur logicien ; il est même un peu moins raisonnable que notre anachorète.

« Qu'es-tu venu faire dans ces forêts ? Te sauver, dit le vieillard d'une voix terrible, dompter tes passions, et t'empêcher, blasphémateur, d'attirer sur toi la colère céleste ! Il te sied bien, jeune homme, à peine entré dans la vie, de te plaindre de tes douleurs ! Où sont les marques de tes souffrances ? où sont les injustices que tu as supportées, où sont tes vertus qui seules pourraient te donner quelques droits à la plainte? Quel service as-tu rendu ? quel bien as-tu fait ? Eh! malheureux! tu ne m'offres que des passions, et tu oses accuser le ciel ! Quand tu auras, comme le père Aubry, passé trente années exilé sur les montagnes, tu seras moins prompt à juger les desseins de la Providence ; tu comprendras alors que tu ne sais rien, que tu n'es rien, et qu'il n'y a point de châtiment rigoureux, point de maux si terribles, que la chair corrompue ne mérite de souffrir. »

Le discours du vieillard à l'agonisante n'a pas été à l'abri des reproches ; mais sont-ils mieux fondés? Il suffit que le père Aubry croie, il est conséquent avec lui-même. Rien de plus juste que cette critique de Saint-Evremont. « Enée serait, avec sa dévotion, plus propre à fonder un couvent de moines que la république romaine » Mais le chantre épique prenant son personnage dans ce vieil âge, où l'homme marchait obsédé à chaque pas d'impressions religieuses, ne pouvait le moderniser. Quel contre-sens que d'en faire, par exemple, un partisan de Lucrèce, comme si durant le siége de Troie il s'était désabusé de l superstition mythologique avec le poème de Naturâ rerum !

Dans l'épilogue M. de Chateaubriand reprend la parole. Il y a deux beaux épisodes, mais deux superfétations, les funérailles aériennes d'un jeune enfant, et la cataracte du Niagara.