Chapitre XXVI
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Chez Vimont, 1832, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Suite de l'examen du Génie du Christianisme. - Bonnes et mauvaises raisons de M. de Chateaubriand sur nos rîtes. ~ La messe. - Camaraderie dévote. - Sépultures païennes et sé. pultures chrétiennes. - L'ignorance aide à la bravoure. - Services que nous devons aux moines. - La géographie. - Immense avenir que nous promet la poudre à canon.
Sur des bords inconnus je porte mon essor ; J'aime à cueillir des fleurs sur un sol vierge encor. Il m'est doux de puiser à des sources fécondes Qui me conservent pur le cristal de l'ours ondes. J'aspire à des lauriers dont les brillans rameaux N'ont jamais couronné le front de mes rivaux.
(PONGRavILLa, trad. de Lucréce.)
« Puisque nous allons entrer dans le temple, parlons premièrement de la cloche qui nous y appelle. » C'est le début de la quatrième partie.
« L'âme peut être attendrie par les accords d'une lyre, mais elle ne sera pas saisie d'enthousiasme, comme lorsque la foudre des combats la réveille, ou qu'une pesante sonnerie proclame dans les régions des nuées les triomphes du dieu des batailles. »
Il est de fait que nous marchons dans l'état actuel au milieu de grandes impressions, et que nous n'en tirons pas le parti possible. L'antiquité avait un ordre social moins abondant, moins avancé; mais l'art en profita mieux. Intervertissons les choses. Qu'auraient dit les classiques de Louis XIV, des pompes de Rome, si au retour de la bataille d'Actium, livrée avec des vaisseaux à trois ponts, villes flottantes inépuisables de bordées d'artillerie, Auguste avait fait son entrée dans Rome sous un ciel ébranlé de salves de canon, s'il était monté au Capitole au bruit de graves et majestueux bourdons comme celui de Notre-Dame ? Quelles protestations de la poésie moderne privée de tels apparats ! Quels regrets au grandiose de jadis !
A l'intérieur de l'église, l'auteur voit dans la mitre, dans l'aube du prêtre, des images du vêtement antique. Mais arrivé aux chants et prières, il se prend d'admiration pour cette latinité de plain-chant, latinité de moines, pauvre,
barbare, et qui plus est, étrangère au peuple tenu de l'écouter avec componction; c'est aller trop loin. Ainsi, par exemple, pour suivre notre système de déplacement des deux sociétés antique et moderne, qu'ils seraient mesquins ces Romains que nous avons vus tantôt à l'ovation d'Auguste, s'ils avaient remercié Jupiter-Capitolin en langue chaldaïque ou éthiopienne!
M. de Chateaubriand délirait-il quand il assurait que « c'est une chose remarquable que les oraisons en langue latine semblent redoubler le sentiment religieux de la foule. Ne serait-ce pas, ajoute-t-il, un effet naturel de notre penchant au serret? Dans le tumulte de ses pensées, et des misères qui assiègent sa vie, l'homme, en prononçant des mots peu familiers ou même inconnus, croit demander les choses qui lui manquent et qu'il ignore ; le vague de sa prière en fait le charme, et son âme inquiète, qui sait peu ce qu'elle désire, aime à former des vœux aussi mystérieux que ses besoins. •
A quoi bon cette sophistiquée mystagogie? C'est bien plus simple, avouez l'impossibilité de solenniser nos sacremens par leur importance intrinsèque, avouez la nécessité de recourir à l'inconcevable. Que le prêtre crie : Ite, missa est en parcourant toute la diatonique du plain-chant, les fidèles imaginent quelque chose de plus qu'un allez-vous-en, la messe est finie; cela dit en français on ne concevrait pas un ministre de l'autel, cherchant à mettre tant de fausse pompe à une énonciation si minime.
Que M. Jules Janin, dans sa langue si charmante, avec ce rossignolage qui est son style à lui, et bien à lui, car une nuée d'imitateurs n'a pu lui dérober son secret ; que M. Jules Janin nous dise de l'abbé Chatel :
« Le prêtre était à genoux ; les assistans étaient debout. Je puis dire que cette messe, dite en français, parut à tous plus inintelligible mille fois que la messe latine. C'était chose bizarre en effet, d'entendre ce prêtre en surplis, en aube blanche, se retourner vers nous, et nous dire à douze ou quinze reprises : Le Seigneur soit avec vous ! à quoi les petits clercs répondaient en fausset : Et avec ton esprit! O mon Dieu ! quelle messe! quel style! Figurez-vous l'Iliade d'Homère traduite en vers français; figurez-vous l'Enéïde en prose; figurez-vous le Don Juan de Mozart arrangé pour deux flageolets, avec accompagnement de guitare, et vous aurez l'idée de cette profanation. »
En effet, la messe formulée il y a bientôt dix-huit cents ans, avec les idées d'alors, le costume d'alors, le rythme d'alors, la mélopée d'alors, est intraduisible. Il faudraitune cérémonie fille de ce siècle-ci pour remplacer la messe; mais l'abbé Chatel n'est pas homme à cela. Il est comme le Quarante qui se promènerait dans Paris avec la robe de Platon, et qui croirait s'être tout-à-fait modernisé parce que son costume serait fait d'elbœuf au lieu de pourpre de Tyr.
A l'égard du dimanche, c'était un parti pris, force était à M. de Chateaubriand de ravaler le système décadaire de son temps ; il appelle tout le renfort de sa dialectique :
• Le bœuf ne peut pas labourer plus de six jours ; au bout du sixième, ses mugissemens semblent demander les heures marquées par le Créateur pour le repos. »
Il y a une infinité d'autres raisonnemens sur les nombres plus ou moins curieux ; mais tout cela n'est que du positif scientifique en pure perte ; il lui valait mieux plaider avec du sentiment, car le système hebdomadaire t'a procédé que de l'ignorance astronomique, même de l'héliolâtrie persane ; on le sait, le vieil orient n'avait découvert que six planètes, peu avancé comme il était en optique ; de là un jour consacré à chacune d'elles par sa piété de Sabéen. Mais le jour du soleil, le septième, on le fêtait en raison de l'importance de ce dieu adoré dans toute l'Asie pyrolâtre.
L'auteur passe ensuite aux beautés de la messe. Il y en a, hé bien ! soit; il nous le prouve; s'il y en a, nous ne voudrions pas cette belle hiérographie chantée pour les seuls latinistes ; et à cette occasion le triumvirat du Mercure, les trois consuls de la génération religieuse, La Harpe , Fontanes et Chateaubriand, moyennant une innocente camaraderie, se cotisent de vers, d'éloges, pour recommander la messe. Notre écrivain cite le passage suivant de M. de Fontanes ; et M. de La Harpe, enveloppé déjà de son cilice pénitentiaire, apprend au monde que ce sont les plus beaux vers de la langue française; les voici :
O moment solennel ! le peuple prosterné, Ce temple dont la mousse a couvert les portiques, Ses vieux murs, son jour sombre et ses vitraux gothiques, Cette lampe d'airain qui, dans l'antiquité, Symbole du soleil et de l'éternité,
Luit devant le Très-Haut, jour et nuit suspendue ; La majesté de Dieu parmi nous descendue, Les pleurs, les vœux, l'encens qui monte vers l'autel, Et de jeunes beautés, qui, sous l'œil maternel, Adoucissent encor, par leur voix innocente , De la religion la pompe attendrissante ; Cet orgue qui se tait, ce silence pieux, L'invisible union de la terre et des cieux, Tout enflamme, agrandit, émeut l'homme sensible :
Il croit avoir franchi ce monde inaccessible, Où sur des harpes d'or l'immortel séraphin Au pied de Jehovah chante l'hymne sans fin.
Alors de toutes parts un dieu se fait entendre, Il se cache au savant, se révèle au cœur tendre:
Il doit moins se prouver qu'il ne doit se sentir.
Ces deux derniers vers sont à coup sûr bien étranges, si le dernier n'est pas un contre-sens.
M. de Chateaubriand s'élève à de bien poétiques aperçus dans son chapitre de la Fête-Dieu ! Ses Rogations sont admirables.
«L'étendard des saints, antique bannière des temps chevaleresques, ouvre la carrière au troupeau, qui suit pêle-mêle avec son pasteur. On entre dans des chemins ombragés et coupés profondément par la roue des chars rustiques ; on franchit de hautes barrières formées d'un seul tronc de chêne; on voyage le long d'une haie d'aubépine où bourdonne l'abeille, et où sifflent les bouvreuils et les merles. Les arbres sont couverts de leurs fleurs, ou parés d'un naissant feuillage. Les bois, les vallons, les rivières, les rochers entendent tour à tour les hymnes des laboureurs. Etonnés de ces cantiques, les hôtes des champs sortent des blés nouveaux, et s'arrêtent à quelque distance pour voir passer la pompe villageoise »
Charmant tableau! pieux tableau! Dans notre cabinet, il nous rajeunit des suaves influences du printemps. Crabbe a-t-il quelque chose de pareil ? Wordsworth, lui même, que mettrait-il à côté, lui que nombre d'Anglais préfèrent à Byron ?
C'est avec la même onction que l'auteur dépeint les fêtes domestiques de Noël, des Rois.
Tout ce qui a trait aux sépultures, M. de Chateaubriand l'a embelli autant que le tombeau peut l'être.
Sans doute, nos pompes funèbres ont plus de majesté que les inhumations anciennes, soit qu'un Bossuet entonne les harmonies élevées du panégyrique, soit que les roulemens du tambour voilé accompagnent le guerrier au cercueil; mais si autour du tombeau d'Achille, ou d'Anchise, on courait pour un trépied, pour une coupe, pour dix talens d'or, c'est que sous les voûtes d'un Olympe aussi indulgent la mort n'avait pas ces terreurs dont l'enlaidissent nos prêtres; le guerrier passait de la vie à cette demi-existence de l'Elysée; il n'y avait pas tant de quoi le pleurer. D'aussi douces croyances facilitaient l'héroïsme; on n'était pas trop désillusionné du vivant de Léonidas; il est très probable qu'il ait cru quand il a dit : « Ce soir nous souperons chez Pluton. » Que le mépris de la vie est plus sublime aujourd'hui! Athée ou chrétien, le soldat qui ne voit rien au-delà du seuil du trépas, ou un lugubre avenir, doit moins se sacrifier facilement au sentiment civique que le Spartiate, qui troquait la place publique de Lacédémone pour l'Elysée, et la société de son Ephore pour celle d'Hélène et de Lycurgue.
Il me semble, en outre, que la sépulture ignée révolte moins que la putréfaction de la tombe dans le prosaïsme de la mort ; le plus pur des élémens s'emparant de nous, le corps s'en allant comme une pensée, la flamme se balançant, planant au-dessus, étreignant le cadavre en même temps qu'elle vole au ciel ! et puis un peu de cendre pour l'urne, souvenir domestique ! au lieu qu'il est difficile de se faire à l'image de la pourriture. Les grâces, la beauté, la jeunesse des vierges, le musculeux guerrier destinés à pareille décomposition ! On s'attriste ; et ces squelettes, et ces crânes qui roulent dans les cimetières! Chez les Pélages, point d'autopsies, de dissections, d'amphithéâtres anatomiques ; rien enfin de ce qui dépoétise la mort. Hercule dressant lui-même son bûcher, Didon se poignardant sur le sien; tableau où le trépas est presque aimable ; mettez-leur en perspective les vers de la bière, et plus loin un Dieu terrible! et jugez de l'effet. Alcide chrétien eût prié Philoctète de lui faire chanter tant de messes ; Didon eût légué ses bijoux à un monastère pour être enterrée sous le maître-autel. Pusillanimité à l'article du trépas, avarice des ministres du culte, duperie et simplicité, voilà la mort du chrétien. M. de Chateaubriand a-t-il raison de s'écrier :
« En parlant de sépulcre dans notre religion, le ton s'élève et la voix se fortifie ; on sent que c'est là le vrai tombeau de l'homme ! »
Vue générale du clergé. Cette partie s'ouvre par la vie de Jésus-Christ. L'écrivain fait encore ici preuve de style ; puis viennent la hiérarchie ecclésiastique, la vie monastique, les règles conventuelles, puis les missions.
Ces voyages évangéliques sont, surtout pour le voyageur d'Amérique, un texte à de belles remémorations, bien que le motif de ces expéditions religieuses fût difficile à légitimer ; car, pourquoi troubler des peuples lointains dans leur foi, prêcher des schismes , établir chez eux des divisions religieuses prêtes à se renforcer en guerres civiles au premier événement politique ? Mais la propagande voyait cela bien différemment!
Par rapport à la science, on ne saurait disconvenir de l'utilité des couvens et missions ; aux premiers la conservation des manuscrits, des monumens, même les plus mythologiques; puis les laborieuses études de bénédictins; aux autres l'immense progrès de la géographie.
Oui, c'est grâce aux cloîtres que l'antiquité écrite nous vint à travers des invasions du nord, durant tout le temps qu'il a fallu au sang goth, frank, burgonde, pour se reposer, s'attiédir de ses bouillonnemens sauvages ; au travers de cette féodalité si guerroyante, si illettrée, de cet ordre social en deux grandes portions, les vilains déshérités de toute joie littéraire, attachés à la terre, et souvent vendus avec elle; et ces barons feudataires ou souverains, qu'à peine troubadours et trouvères, savaient attacher à des récits rimés, à des chants, en les berçant de leurs prédilections dominantes d'amour et de chevalerie.
Entre ces deux grandes masses s'isolait une fraction un peu lettrée, la sacerdotale. Eloignée des combats, détachée de la terre où le paysan se courbait pour elle, la cléricature étudiait, condamnée à une réclusion volontaire, demandant des distractions à Virgile, à Tacite, à Euripide, è Platon, à Thucydide. Quelques uns de ces moines ne se bornèrent pas au rôle de scribes ; leurs pieuses fraudes nous ont dupés, et dupent encore notre avidité d'écrits antiques. Phèdre, Quinte-Curce ne sont-ils pas de fabrique monacale? et tel est le monde lettré, que si ces ouvrages portaient les noms des obscurs reclus qui les composèrent, on n'en aurait pas voulu.
« Ainsi, dit l'auteur, depuis quinze cents ans, l'église protégeait les sciences et les arts; son zèle ne s'était ralenti à aucune époque. Si dans le huitième siècle le moine Alcuin enseigne la grammaire à Charlemagne, dans le dix-huitième, un autre moine industrieux et patient trouve un moyen de dérouler les manuscrits d'Herculanum ; si, en 740, Grégoire de Tours décrit les antiquités des Gaules, en 1754 le chanoine Mazzochi explique les tables législatives d'Héraclée. La plupart des découvertes qui ont changé le système du monde civilisé ont été faites par les membres de l'église. L'invention de la poudre à canon, et peut-être celle du télescope, sont dues au moine Roger Bacon ; d'autres attribuent la découverte de la poudre au moine allemand Berthole Schwartz: les bombes ont été inventées par Galen, évêque de Munster; le diacre Flavio de Gioia, Napolitain, a trouvé la boussole; le moine Despina les lunettes, et Pacificus, archidiacre de Vérone, ou le pape Silvestre II, l'horloge à roues.» 1 Ne fût-ce que la poudre à canon, le bienfait du monachisme serait grand encore. Quel poids que ce grain de salpêtre inflammable dans la balance du monde et des destinées de la civilisation ! Pour les hommes, plus de cette fatalité d'ici-bas, qui veut que tout peuple adouci par les lumières s'énerve et tombe sous le barbare velu sorti à moitié nu, mais tempérant, mais endurci, mais fort, de ses antres hyperboréens. La filiation des évènemens passés est à jamais rompue. La force corporelle qui menait en maîtres, le Goth, le Saxon, le Hun, le Mandchou, le Tartare, le Turcoman, sur les Gaules romaines, à Bysance, en Chine, à Bagdad; cette force corporelle ne dominera plus; les lettres, les sciences ne seront plus d'impuissans auxiliaires aux jours de l'irruption ; la réflexion gagnera désormais les batailles; dorénavant la victoire est aux combinaisons mathématiques, car nous avons pour nous la force factice de la poudre ; elle est au bout de nos bras cette force obéissante et terrible ; nous pourrons nous adonner aux exercices de l'esprit, en suivre toute la progression possible sans craindre que l'arbre du savoir puisse être coupé par la framée du Welche.