Chapitre LI. Coup d'œil sur les Études historiques. - L'empire romain. -
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La monarchie française.
Genius high, and lore profound,
And all the reasoning powers divine.
« Génie élevé, science profonde, et toutes les
ressources d'une éloquence divine. »
Walter Scott
J'aime l'histoire grecque, riante, parée, légère, mais croyante, mais naïve; c'est une belle Athénienne, Aspasie, si vous voulez, rossignol pour l'éloquence, belle d'un langage habituellement harmonieux de mélopée, belle de sa robe de pourpre soigneusement arrêtée à sa ceinture; c'est Aspasie recherchée de Socrate et de Périclès, et qui raconte. L'histoire grecque croit à son propre récit. Point d'aridité métaphysique, financière; elle ne vous dira pas les ressources d'un état, ni la gabelle, ni les fabriques ; mais le côté poétique de l'humanité, les merveilles des villes, les curiosités des arts, les batailles, les retraites, les campemens.
Résignons-nous, les modernes veulent systématiser l'histoire. M. de Chateaubriand ne s'accommode pas des théories établies, il en fait une ; il encadrera là-dedans les faits de la génération européenne : son système, à lui, c'est une trinité historique de vérités, la vérité philosophique, la vérité politique, la vérité religieuse; mais, comme on s y attend bien, cette dernière plane sur tout. Les Etudes historiques seront une épopée aussi raisonnée que possible en l'honneur du christianisme.
Les Études historiques mènent de front les affaires des maîtres du monde et celles de la secte, obscure encore, qui les dépossèdera du Capitole.
Pour ce qui est des Césars, jamais portraits plus savamment tracés que ceux de Jules-César, d'Auguste, de Tibère.
Vient une statistique de l'empire ; c'est un tableau frappant, concis, précis, fort, un tableau fruit de compilations réduites à leur plus pure essence, et du dépouillement de Suétone, de Tacite, de Juste-Lipse, de Dion, de toutcequ'on a écrit de l'empire au temps de l'empire. Alors, quand l'esprit est hautement affecté et de ces trois escadres de Ravennes, de Fréjus, de Misène, qui, rapides, légères comme la flèche, gardaient l'Italie, Néréide voluptueuse, débauchée dans son palais de cristal; et de ces trois cent soixante-quinze, mille hommes qui suffisaient à la garde de ces vastes limites qui couraient à lointaine distance autour de la Méditerranée ; alors, dis-je, l'étable du Messie; après, Tacite, saint Marc et saint Matthieu.
Il y a un vaste champ historique à parcourir aujourd'hui. L'histoire reste toujours à écrire, à moins qu'une langue ne meure. L'histoire crédule de Rollin, puis l'histoire philosophique de Voltaire; ce ne sont pas là des écoles, non ; mais c'est l'esprit humain qui, dans ses phases diverses, applique les évènemens à des réflexions nouvelles. Aujourd'hui le monde a un immense savoir; il a des études positives, des secours inconnus aux époques précédentes; l'esprit humain voyage beaucoup; il voit l'Inde, il explore l'Egypte, il apprend le thibétain, le chinois le samskrit. De tout cela résultent des modifications nouvelles dans la pensée humaine.
Qu'aurait fait un homme dégagé d'apostoliques andécédens, libre, complètement libre?
Il y avait à écrire un premier siècle fort de choses ! voici : Jésus-Christ a-t-il existé ou non?
D'imposantes autorités en nient l'existence même humaine : Volney, Dupuis, et..... il faut bien le dire, et Chateaubriand. Nous avons cité quelques passages de son Essai historique qui nous ont plus dépersuadé que la dialectique de Dupuis.
Pour ou contre, n'importe, il avait à rechercher la cause du silence absolu des Romains contemporains sur cette vie ; pourquoi, au bruit des morts ressuscités en Judée, l'empereur ne l'avait pas appelé à Rome, Claude surtout si attaché à la vie? pourquoi lesévangélistes eux-mèmes différaient sur son compte? pourquoi seul saint Jean le déifia ? pourquoi tant de synodes eurent à rapiécer cette biographie, à la coordonner, supprimant une multitude d'évangiles contradictoires ?
Une fois l'hypothèse raffermie, restait à consulter le code mosaïque. Les Pharisiens restèrent-ils dans la légalité en condamnant Jésus-Christ à mort? M. Salvador a dernièrement soulevé cette question ; alors M. Dupin s'est constitué l'avocat de la partie mise en cause. Le premier voit en Jésus de Nazareth un perturbateur passible de la rigueur des lois humaines ; son adversaire arguë du texte même des lois alors existantes. Ce procès était du domaine de notre historie n.
Puis il venait dans Rome. Après la topographie de l'empire et l'énumération de ses ressources, de ses forces militaires, après les esquisses des chefs de cet état, il y avait d'éloquentes pages à écrire, des pages neuvement pensées, loin de la partialité des Annales de Tacite. Il fallait examiner de haut les affaires romaines ; recueillir les dépositions des témoins à charge, celles des autres, consulter l'indifférent Suétone, et de ce faisceau de lumières s'éclairant, marcher à de nouvelles vérités.
Mais qu'est-ce donc que cette liberté romaine que pleurent les regrets patriciens sous l'empire? Permis d'être leur écho sous Louis XIV, du temps de Rollin, de Bossuet ; car alors la nation c'était l'aristocratie. Mais la révolution a laissé des traces indélébiles. Nous nous mettons, nous, à la place des Romains sous la république; et si nous avons quelque dégagement dans la compréhension, nous cherchons en vain les droits, les prérogatives d'indépendance plébéienne. Tout aux familles consulaires ; ces familles consulaires tuent les Gracques; Marius fuit dans un marais leurs piques ; Catilina meurt sous leurs calomnies et leur éloquence; tous les démagogues expient leur opposition à l'omnipotence patricienne.
Mais à mesure que la civilisation romaine se répandait, chacun connut mieux ses droits, connaissance qui fit les guerres de Marius et de Sylla, de César et de Pompée. Enfin le peuple personnifié dans l'empereur, triompha du sénat.
Les chefs de l'empire se firent un constant plaisir d'humilier l'influence des consulaires. Néron, s'il brûla Rome, n'en brûla que le faubourg Saint-Germain.
Si les nobles avaient tant à dire contre les empereurs, c'est que, sortis du peuple, ceux-ci en avaient les goûts physiques, les mœurs incivilisées. Quant aux excès qu'on leur reproche, il faut se reporter dans la Rome du temps : Ovide, Properce, Catulle, Virgile lui-même le chantre du formosum Corydon, ne nous donnent-ils pas des indications précises de leurs manières d'embellir la vie? Sous la république, mais sous la république opulente, mêmes excès de table, même alliage de turpitude à la volupté. Les crimes eux-mêmes, chez un peuple accoutumé à se presser aux cirques, à battre des mains aux trépas des gladiateurs, à refuser par ses sifflets la grâce implorée par les moins fermes de ces histrions meurtriers; oui, les crimes avaient perdu, dans l'opinion, de leur âpreté. Nous jugeons Tibère , Caligula, comme s'ils vivaient à la Place-Royale ou à la Chaussée-d'Antin !
Il était d'un esprit juste, éclairé, de faire justice de ces déclamations, de peser à une exacte balance les faits et gestes de la Rome impériale; nous ne prétendons pas qu'il y eût bien à louer dans cette époque de repos, et par conséquent de fêtes, de plaisirs, de profusions, de dissipations, de débauches ; car la même supériorité d'âme, la même énergie intérieure qui faisait tant d'actes d'héroïsme à la guerre, ne pouvait s'accommoder de jouissances tranquilles, bourgeoises. Excès en héroïsme, excès en voluptés. Ils avaient plus d'âme que nous, les anciens ; nous n'allons pas aussi loin qu'eux en orgies, c'est vrai, mais les égalons-nous en amour de la patrie ?
La terre conquise, Rome se reposa ; si elle se couronna de fleurs, si elle se coucha sur des lits de pourpre, si elle s'entoura de courtisanes, de joueurs de flûtes, demandez pourquoi à sa puissante vitalité.
Nous ne prétendons pas que l'amour du paradoxe dût conduire l'historien à l'éloge, pas même à la justification des scènes du palais impérial. Mais impartial, éclairé, sage, indulgent aux temps, pénétré des conséquences de pareilles mœurs, il devait quelquefois quitter l'ornière de l'aristocratie boudeuse de Rome. C'est ce que n'a pas fait M. de Chateaubriand. Ses soins, son savoir, sa sagacité, ses lumières, ses recherches, tout cela, il a tourné tout cela sur les affaires naissantes des chrétiens, et malheureusement avec trop d'exclusion.
Au milieu du troisième volume, il aborde l'histoire de France, mais il ne la mènera que jusqu'à Philippe VI.
Quant à l'application qu'il fait de la triplicité qui lui sert de bannière dans ce chaos, ces trois vérités, religieuse, philosophique, et politique, je ne la saisis pas trop bien.
Certes, si le goût demande aujourd'hui les couleurs des temps, M. de Chateaubriand l'a pleinement satisfait. La première race est peinte de main de maître. Des faits narrés avec simplicité, avec cette crudité même qui doit caractériser une époque barbare, et point ou peu de réflexions. Fredégaire et Grégoire de Tours nous avaient donné d'informes canevas des affaires d'alors; M. de Chateaubriand dispose un peu mieux cela, il ne police pas trop les hommes et les choses ; ce serait leur ôter leur saveur franke.
Nous voudrions seulement une plus vive lumière sur la grande énigme de la première race. Qu'était-ce que la mairie du palais? comment parvint-elle à absorber la royauté?
La maison karlovingienne n'arrête pas long-temps non plus M. de Chateaubriand. Charlemagne est considéré comme un barbare quelque peu épris de la civilisation, mais puissant, mais courant au nord refouler les irruptions allemandes, puis au midi contre une autre invasion de religionnaires, les Musulmans, que leur défaite à Poitiers n'avait pas assez abattus. Il faut convenir que M. Guizot a, je ne sais où, jeté de plus profondes considérations sur cet état de choses-là. Mais notre historien s'arrête complaisamment sur les détails domestiques de ce grand empereur.
A force de partager, de subdiviser entre leurs enfans le domaine paternel, les successeurs de Charlemagne en vinrent à une fourmilière de royaumes. A la mort de Charles-le-Gros il y avait déjà sept royaumes; puis ce nombre s'éleva à vingt-neuf, et un siècle après la chute des Karlovingiens il y en avait cinquante-cinq.
Tous ces fiefs prenaient leur nom des accidens du terrain, des constructions, des particularités topographiques ; ces noms-là, une fois que le propriétaire ne voulut plus être confondu avec les autres principules, car il n'y avait pas assez de noms pour les différencier, ce n'était que des Karles, des Khlovigs, des Hughes, prit le nom de sa terre après son nom propre. De la les maisons féodales et les dénominations nobiliaires.
Puis l'auteur passe aux monastères, à leurs richesses, à leurs priviléges. Tout cela est savant, curieux.
«On ne peut rien imaginer, dit-il, de plus favorable aux travaux de l'esprit et à l'indépendance individuelle que la vie cénobitique. Une communauté religieuse représente une famille artificielle toujours dans sa virilité, et que n'avait pas, comme la famille naturelle, à traverser l'imbécillité de l'enfance et de la vieillesse; elle ignorait les temps de tutelle et de minorité, et tous les inconvéniens attachés à l'infirmité de la femme. »
M. de Chateaubriand revient, à l'occasion d'Hugues Capet, à son système d'interprétation ; il n'y eut pas usurpation, parce qu'il y eut élection. « La légitimité était un dogme inconnu. »
Grands mouvemens : la conquête normande en Angleterre, les croisades, puis la répudiation d'Eléonore de Guienne par Louis VII; Eléonore se marie à Henri, comte d'Anjou, qui, devenu roi d'Angleterre, se trouve maître d'une partie de la France. De là deux bons siècles de guerre sur notre sol.
Les états-généraux débutèrent. C'est qu'auparavant la terre était aux guerriers, c'était le système allodial; eux s'assemblaient au Champ-de-Mars. Mais dans les villes se formait un état mixte ; la bourgeoisie, gens de métiers, de commerce, qui voulurent avec raison se compter pour quelque chose : il fallut donc les consulter. De là le tiers-état.
A peine bien entré dans le moyen-âge, M. de Chateaubriand s'écrie avec mélancolie :
• Nous avons atteint le point culminant des temps féodaux, qui vont maintenant décliner. Si les révolutions n'allaient pas si vite dans ma patrie, si les heures qui suffisent aujourd'hui à la besogne des siècles ne m'emportaient avec elles, j'aurais placé ici les quatre grands tableaux de la monarchie féodale : la féodalité, la chevalerie, l'éducation, les mœurs générales des douzième, treizième et quatorzième siècles. »
Le quatrième volume est un recueil de fragmens. C'est toujours et même plus que jamais en nous, en voyant ces esquisses, ces échantillons de ce qu'aurait pu être l'histoire de France dans ce prisme de style, et avec cette perspicacité savante qui s'enfonce dans les faits, les débrouille avec méthode, avec supériorité quand elle n'est pas influencée par des haines ou toute autre cause politique; c'est toujours en nous, dis-je, ce regret et cette admiration.
Dans ces fragmens il y a de l'école de Barante.
Le vœu du héron, c'est le moyen âge pris sur le fait, reproduit non dans la langue rabaisienne, mais dans celle qui n'appartient qu'à M. de Chateaubriand, qui prend la simplicité des chroniques gothiques, en se dégluant de ses obscurités, de sa lourdeur.
Mais à part quelques morceaux heureux, de longue haleine, comme les guerres d'Edouard, la bataille de Poitiers, toute cette compilation est fort décousue; on n'en sort pas satisfait : c'est un remplissage fait à peu près au hasard. Les deux premiers volumes, s'ils visent trop à l'effet apostolique, s'ils sont trop dogmatises de polémique chrétienne, brillent du moins par l'arrangement, l'harmonie, la suite. Rien de tout cela dans les deux derniers tomes ; il aurait fallu à l'auteur deux ou trois années de travail encore. Mais, après avoir dépensé sa vie à des affaires de portefeuilles, il s'est pris de plus belle encore de la passion politique.
C'est qu'il lui a manqué la solitude de ces savans bénédictins de Saint-Maur et de Vannes.