Chapitre XXIII
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Chez Vimont, 1832, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Examen du Génie du Christianisme. - Étranges assertions. - Perfection de sa poésie et faiblesse de son argumentation. - Paradoxes sur les mystères. - Examen de la Genése de Moïse. - Belle peinture du déluge.
Tantôt m'éblouissant d'une clarté soudaine,
La sainte poésie et m'échauffe et m'entraîne;
Et ma pensée, ardente à quelque grand dessein,
En vers tumultueux bouillonne dans mon sein.
(andre Chénier.)
C'est comme une riche collection de tableaux d'un grand maître, que ce Génie du Christianisme ; mais c'est plutôt une église qu'un musée. Quant au coloris, quant à l'admirable harmonie des clair-obscurs et des lumières, quant à la vivacité des touches, au leu, à la richesse des compositions, je ne crois pas qu'on puisse rien de plus beau.
Malheureusement l'auteur veut aussi faire de la théologie; et dès qu'il entreprend d'argumenter, force est à la poésie de se taire.
Alors le charme, ou cesse, ou s'amoindrit ; il nous laisse à nous-mêmes. Le père Aubry, on se le rappelle, se dessine dans une atmosphère si étincelante, sa faconde se déborde avec tant de prestiges resplendissans, que l'on s'abandonne à une illusion délectable. On est chrétien, on est tout ce qu'il veut.
Oui, dans le Génie du Christianisme, il n'y a pas prétention continue à la poésie. Il y a argumentation, par conséquent, appel à la doctrine.
Relèverons-nous sérieusement les assertions suivantes ?
« Les conséquences immédiates de cette haine contre l'Évangile furent un retour plus affecté que sincère vers les dieux de Rome et de la Grèce, auxquels on attribua les miracles de l'antiquité ( Notez que c'est du dix-huitième siècle que parle l'auteur). On ne fut point honteux de regretter ce culte qui ne faisait du genre humain qu'un troupeau d'insensés, d'impudiques ou de bêtes féroces. »
Je ne puis deviner quelle idée travaille de rigorisme le nouvel apôtre, en parlant du retour des esprits au paganisme sous l'ancien régime, si ce n'est le parallèle forcé de Voltaire avec Julien. Le paganisme prêché à l'ancien régime ! C'est tout le contraire; les germes de ce qu'on appelle le romantisme, schisme, comme l'on sait, très anti-mythologique, fermentaient déjà. Il y avait croisade ; commencée par Lamothe, Voltaire la menait à fin, écrivant au roi de Prusse :
Qu'un autre dans ses vers lyriques, Depuis deux mille ans répétés, Brode encor des fables antiques, Je veux de neuves vérités ; Divinités des bergeries , Naïades des rives fleuries, Satyres qui dansez toujours, Qui faites naître en nos prairies De mauvais vers et de beaux jours, Allez remplir les hémistiches De ces vers pillés et postiches, Des rimailleurs suivant les cours.
Capitulation que Voltaire voulut bien leur ac corder; encore pour les éconduire avec la vie sauve, Démoustiers les déguisa-t-il avec l'habit français, les plâtrant de blanc, de rouge, d'esprit de salon, de mouches, de frivolité. Mais vraiment personne n'a incriminé ces pauvres dieux repoussés avec perte, bien et dûment convaincus d'avoir faitdu genre humain un troupeau de bêtes féroces. Non, il n'existait pas dans la Grèce ni à Rome ce fanatisme d'évangélisation, cet esprit de persécution contre les gentils. Jamais guerres de religion, jamais sang répandu par les soldats d'Alexandre ou de César, contre les adorateurs d'Osiris, de Tentatès, d'Irmensul, d'Ormusd et d'Arimanes. Rome recevait tous les dieux de la terre dans ses temples ; la Grèce, non moins accommodante, affublait vite du nom de Mercure, de Cybèle , d'Adonis, toute divinité exotique. Jamais une dogmatique furieuse ne catéchisa le monde à la manière des Pizarres, des Cortès, des Albuquerques, des Montlort, des Saint-Dominique.
Dix-huit siècles de christianisme, dix-huit siècles d'agitations, de remuemens, de troubles, de guerres civiles, étrangères, de croisades, de persécutions contre Maures, schismatiques, hérésiarques, idolâtres, Vaudois, Indiens.
L'auteur divise son écrit en quatre parties; la première traite des dogmes et de la doctrine.
La seconde et la troisième renferment la Poétique du christianisme, ou les Rapports de cette religion avec la poésie, la littérature et les arts.
La quatrième contient le Culte, c'est-à-dire ce qui concerne les cérémonies de l'église, et tout ce qui regarde le clergé séculier et régulier.
On conçoit que la partie dogmatique se hérissait de difficultés pour l'auteur, parce qu'elle se détachait plus que les autres de sa faculté dominante, l'imagination : aussi paraît-il avoir exhumé saint Thomas-d'Aquin, Rubriquis, tous les casuistes qui surent quelque peu avoir raison avec des contemporains peu faits aux arguties de l'école. Ne soyons pas étonnés de l'entendre dire à l'endroit des mystères :
« Il n'est rien de beau, de doux, de grand dans la vie, que les choses mystérieuses....... L'enfance n'est si heureuse que parce qu'elle ne sait rien; la vieillesse si misérable que parce qu'elle sait tout. »
Certes, les écoles pour qui le grand-maître de l'instruction publique, M. de Fontanes, fit faire une édition particulière du Génie du Christianisme, durent jeter livres et cahiers à la tête du damnable magister: il ne tendait à rien moins qu'à corrompre leur enfance en l'instruisant.
De conséquence en conséquence, l'auteur vient à affirmer que la religion chrétienne est supérieure aux cultes de l'antiquité, par cela même qu'elle est incompréhensible ( Voyez Chap. III); et il ajoute que : « C'est une très méchante manière de raisonner que de rejeter ce qu'on ne peut comprendre. »
Vient le mystère de la Rédemption. « La Trinité confond notre petitesse, accable nos sens de sa gloire, et nous nous retirons anéantis devant elle. Mais la touchante rédemption, en remplissant nos yeux de larmes, les empêche d'être trop éblouis, et nous permet de les fixer un moment sur la croix. »
Je ne sais dans quels sermons furibonds l'auteur est allé chercher ses argumens impitoyables. Croit-il un mot de ce qu'il dit ci-après?
« Sans décider ici si Dieu a tort ou raison de nous rendre solidaires (de la gourmandise d'Adam), tout ce que nous savons, et tout ce qu'il nous suffit de savoir à présent, c'est que cette loi existe. Nous voyons que partout le fils innocent porte le châtiment dû au père coupable ; que cette loi est tellement liée au principe des choses, qu'elle se répète jusque dans l'ordre physique de l'univers. Quand un enfant vient à la vie gangréné des débauches de son père, pourquoi ne se plaint-on pas de la nature? Car, enfin, qu'a fait cet innocent pour porter la peine des vices d'autrui? Eh bien ! les maladies de l'âme se perpétuent comme les maladies du corps, et l'homme se trouve puni dans sa dernière postérité de la faute qui lui fit prendre le premier levain du crime. »
Et M. de Chateaubriand appelle cela les beautés de la religion chrétienne! et, autant que faire se peut, il s'efforce de paraître persuadé !
Mais bientôt le poète fait jouer ses prestigieux éclats qu'il épandra plus tard avec pleine force; déjà le chapitre de l'Incarnation charme de style; c'est que quand la matière perd de sa rugosité, la plume de l'écrivain court avec enchantement, avec joie, semant ses merveilles.
Voyez-le se délecter dans ce passage :
« L'incarnation nous présente le souverain des cieux dans une bergerie; celui qui lance la foudre, entouré de bandelettes de lin; celui que l'univers ne peut contenir, renfermé dans le sein d'une femme. L'antiquité eût bien su tirer parti de cette merveille. Quels tableaux Homère et Virgile ne nous auraient-ils pas laissés de la nativité d'un Dieu dans une crèche, des pasteurs accourus au berceau, des mages conduits par une étoile, des anges descendant dans le désert, d'une viergemère, adorant son nouveau-né, et de tout ce mélange d'innocence, d'enchantement et de grandeur!
Marie est la divinité de l'innocence, de la faiblesse et du malheur. La foule de ses adorateurs dans nos églises se compose de pauvres matelots qu'elle a sauvés du naufrage, de vieux invalides qu'elle a arrachés de la mort sous le fer des ennemis de la France, de jeunes femmes dont elle a calmé les douleurs. Celles-ci apportent leurs nourrissons devant son image, et le cœur du nouveau-né, qui ne comprend pas encore le Dieu du ciel, comprend déjà cette divine mère qui tient un entant dans ses bras. »
Ensuite, nouvelle échappée de casuisme à l'occasion des sacremens. Le voyez-vous, dès le moment qu'il n'a plus rien à peindre, se réfugier dans les thèses théologiques, prenant à Torquemada, à tout autre rigoriste!
A l'occasion de la communion, il répète cette objection :
• Mais, dira-t-on, que signifie cette communion mystique, où la raison est obligée de se soumettre à une absurdité, sans aucun profit pour les mœurs ? »
Il répond : « Qu'on nous permette d'abord de répondre, en général, pour tous les rites chrétiens, qu'ils sont de la plus haute moralité, par cela seul qu'ils ont été pratiqués par nos pères; par cela seul que nos mères ont été chrétiennes sur nos berceaux; enfin, parce que la religion a chanté autour du cercueil de nos aïeux, et souhaité la paix à leurs cendres. » A merveille ! Le monachisme, le célibat, il n'est rien d'inconstitutionnel qu'il ne défende. Nous aimons mieux y voir un écrivain attaché à son système, procédant avec un parti pris, et se riant à part lui de ce qu'il prouve. Aussi, empressons-nous d'en venir au poète, et finissons les sacremens par cette scène à la manière de Greuze.
« Dans nos campagnes, les fiançailles se montraient encore avec leurs grâces antiques. Par une belle matinée du mois d'août, un jeune paysan venait chercher sa prétendue à la ferme de son futur beau-père. Deux ménétriers rappelaient nos anciens minstrels, et ouvraient la pompe en jouant sur leur violon des romances du temps de la chevalerie, ou des cantiques de pèlerins. Les siècles, sortis de leurs tombeaux gothiques, semblaient accompagner cette jeunesse avec leurs vieilles mœurs et leurs vieux souvenirs. L'épousée recevait du curé la bénédiction des fiançailles, et déposait sur l'autel une quenouille entourée de rubans. On retournait ensuite à la ferme; la dame et le seigneur du lieu , le curé et le juge du village s'asseyaient avec les futurs époux, les laboureurs et les matrones, autour d'une table où étaient servis le verrat d'Eumée et le veau gras des patriarches. La fête se terminait par une ronde dans la grange voisine ; la demoiselle du château dansait, au son de la musette, une ballade avec le fiancé, tandis que les spectateurs étaient assis sur la gerbe nouvelle, avec les souvenirs des filles de Jéthro, des moissonneurs de Booz, et des fiançailles de Jacob et de Rachel. »
A l'occasion des Lois morales et du Décalogue, l'auteur fait une pièce à Solon, Minos, Zoroastre, Brama, à la plupart des législateurs antiques, en réduisant leurs enseignemens è quelques préceptes de peu de pages. Amoindris de la sorte, il les met en face de Moïse, qui en a bonne raison, descendant des hauteurs brûlantes, les tables de pierre sur sa poitrine, le front hésissé de deux rayons de feu, le visage resplendissant des gloires du Seigneur, et la terreur de Jéhovah marchant devant lui. Pas n'est néces+ saire de dire que tous les législateurs des gentils n'y sauraient tenir. Il s'aide merveilleusement de nos manières de voir modernes pour arguer contre des jurisprudences nées et mûries sous le soleil oriental, adaptées à des besoins climatériques. Mais à mesure que vient le tour de Moïse, nous, gens d'aujourd'hui, nous n'avons, suivant l'auteur, point d'assimilation à chercher dans son Décalogue avec notre nationalité moderne, occidentale. On sent la partialité.
Que ne nous applique-t-il les lois mosaïques comme celles de Brama ! il n'y aurait pas moins de disparates ; mais cela n'entrait pas dans l'esprit de l'ouvrage.
Nous voudrions cependant le voir admirer , dans la législation judaïque, cette nationalité si vivace, conséquence d'un esprit de patrie qui a traversé la suite des temps, toujours intact malgré l'éparpillement et le cosmopolitisme de ses religionnaires. Au lieu de cela, l'auteur s'arrête devant les lettres du mot Jéhovah, qui, dit-il, énoncent miraculeusement les trois présences de Dieu : havah, il fut; hovah, étant ; et JE, qui, lorsqu'il se trouve placé devant les trois lettres radicales du verbe, indique le futur, en hébreu, il sera ( comme si le plus faible hébraïsant ne savait pas que le mot Jéhovah n'est pas hébreu, mais une corruption française du vrai nom Iêou); au lieu, dis-je, de s'enthousiasmer si à faux, que ne montrait-il la prévoyance de Moïse, cachant dans le ciel, dans la splendeur des éclairs, la main qui trace la constitution ou charte de la république israélite, et à l'aide de cette consécration hiératique, préparant l'opposition sacerdotale contre les rois, qui, par la suite, tenteraient de l'enfreindre.
Moïse est-il l'auteur de la Genèse? Indépendamment d'une foule de preuves d'apocryphité, il serait bien étonnant que le Juif d'Egypte, l'élève de Thermutis, l'adepte des Choniathins de Thèbes, d'Héliopolis, n'eût pas conservé la moindre idée égyptienne, déposant tout l'acquis de son enfance pour prendre à la Babylonie, à la Babylonie loin placée, ses mythes, son canevas théogonique et cosmogonique. La Genèse a une infinité de rapports avec ce que Bérose nous dit dans ses Antiquités chaldaïques. Cela posé, et sans partialité aucune, on peut conjecturer que ce fut durant la captivité que les Juifs s'imburent de ces dogmes, et qu'au retour, Helkias, ou tout autre, rédigea la Genèse sous l'empire des réminiscences babyloniennes.
Ce qui, au reste, ne diminue en rien le mérite de Moïse, et si une partie du Pentateuque perd à cela cinq cents ans d'antiquité, il n'en est pas moins vrai que l'Exode est en partie rédigé sur des écrits de la main du législateur, dont le Lévitique, les Nombres, le Deutéronome, sont certainement les ouvrages.
Je le sais, M. de Chateaubriand n'était pas tenu à l'adoption de ces hypothèses vraisemblables, mais moins respectables que la tradition• Ce n'est pas que la sagacité et l'instruction que nous lui avons reconnues dans l'Essai se soient retirées de lui ; au contraire, il en déploie toutes les ressources ; mais les conclusions doivent se rattacher à son plan, tendre au triomphe de l'église militante. Quoi qu'il en soit, profitons toujours de cette esquisse du serpent à l'occasion du tentateur de notre mère Eve :
«Le serpent a souvent été l'objet de nos observations, et, si nous osons le dire, nous avons cru reconnaître en lui cet esprit pernicieux et cette subtilité que lui attribue l'Ecriture. Tout est mystérieux, caché, étonnant, dans cet incompréhensible reptile. Ses mouvemens diffèrent de ceux des autres animaux ; on ne saurait dire où gît le principe de son déplacement, car il n'a ni nageoires, ni pieds, ni ailes, et cependant il fuit comme une ombre, il s'évanouit magiquement, il reparaît et disparaît encore, semblable à une petite fumée d'azur, ou aux éclairs d'un glaive dans les ténèbres. Tantôt il se forme en cercle et darde une langue de feu ; tantôt, debout sur l'extrémité de sa queue, il marche dans une attitude perpendiculaire, comme par enchantement. Il se jette en orbe, monte et s'abaisse en spirale, roule ses anneaux comme une onde, circule sur les branches des arbres, glisse sous l'herbe des prairies, ou sur la surface des eaux. Ses couleurs sont aussi peu déterminées que sa marche ; elles changent aux divers aspects de la lumière, et, comme ses mouvemens, elles ont le faux brillant et les variétés trompeuses de la séduction... Il s'associe naturellement aux idées morales et religieuses, comme par une suite de l'influence qu'il eut sur nos destinées. Objet d'horreur et d'admiration, les hommes ont pour lui une haine implacable, ou tombent devant son génie; le mensonge l'appelle, la prudence le réclame, l'envie le porte dans son cœur et l'éloquence à son caducée. Aux enfers, il arme le fouet des furies ; au ciel, l'éternité en fait son symbole. Il possède encore l'art de séduire l'innocence; ses regards enchantent les oiseaux dans les airs; et sous la fougère de la crèche la brebis lui abandonne son lait. Mais il se laisse charmer par les doux sons ; et, pour le dompter, le berger n'a besoin que de sa flûte.»
Dans les chapitres suivans il défend très bien sa Genèse contre les nombreux siècles dont la chronologie et l'astronomie des peuples étrangers vieillissent le monde. Il n'est pas en reste de savoir; il cite ses auteurs ; il fait merveille; on sent que cette dispute lui va bien mieux que le dogmatisme. Là, lui servent ses notions bibliques, historiques ; là, il procède avec méthode ; mais quoi ! toute cette plaidoirie, que peut-elle contre l'avancement des sciences positives ? depuis 1800, Werner, Buckland, Rémond, Cordier, et autres géognostes, ont poussé si loin une science à peu près inconnue avant eux, la géo• gnosie! De là ces périodes anté-diluviennes, dont la plus orthodoxe théologie ne saurait contester les débris animaux pétrifiés; périodes qui se coordonnent quelque peu avec ces djoghes, ou périodes multiséculaires des Hindous, dont on s'est moqué assez long-temps. Les Anglais déchiffrent les livres hiératiques des Brahmes ; nous, en Egypte, nous avons exploré de bien antiques monumens; Champollion jeune a lu leurs inscriptions; peut-être cette grande année de trente-six mille ans, dont parlaient les hiérophantes de Memphis et d'Héliopolis à Platon, n'est pas du tout fabuleuse; la géologie l'approuve déjà, l'archéologie y trouve des solutions ; et enfin, suivant M. Bory de Saint-Vincent, cette Atlantide des traditions égyptiennes n'est pas aussi difficile à trouver qu'on l'a cru jusqu'ici.
La première partie finit en arrêtant nos regards sur le spectacle du déluge, que l'auteur met devant nous avec sa supériorité accoutumée.
« Soit que Dieu soulevant le bassin des mers ait versé sur les continens l'océan troublé, soit que, détournant le soleil de sa route, il lui ait commandé de se lever sur le pôle avec des signes funestes, il est certain qu'un affreux déluge a ravagé la terre.
« En ce temps-là, la race humaine fut presque anéantie. Toutes les querelles des nations finirent, toutes les révolutions cessèrent. Rois, peuples, armées ennemies , suspendirent leurs haines sanglantes, et s'embrassèrent saisis d'une mortelle frayeur. Les temples se remplirent de supplians qui avaient peut-être renié la divinité toute leur vie; mais la divinité les renia à son tour, et bientôt on annonça que l'Océan tout entier était aussi à la porte des temples. En vain les mères se sauvèrent avec leurs enfans sur le sommet des montagnes ; en vain l'amant veut trouver un abri pour sa maîtresse dans la même grotte où il avait trouvé un asile pour ses plaisirs ; en vain les amis disputèrent aux ours effrayés la cime des chênes ; l'oiseau même chassé de branche en branche par le flot toujours croissant, fatigua inutilement ses ailes sur des plaines d'eau sans rivages. Le soleil, qui n'éclairait plus que la mort au travers des nues livides, se montrant terne et violet comme un énorme cadavre noyé dans les eaux ; les volcans s'éteignirent en vomissant de tumultueuses fumées, et l'un des quatre élémens, le feu, périt aver la lumière.
» Ce fut alors que le monde se couvrit d'horribles ombres, d'où sortaient d'effrayantes clameurs; ce fut alors qu'au milieu des humides ténèbres, le reste des êtres vivans, le tigre et l'agneau, l'aigle et la colombe, le reptile e l'insecte, l'homme et la femme, gagnèrent tous ensemble la roche la plus élevée du globe; l'Ocean les y suivit, et soulevant autour d'eux sa menaçante immensité, fit disparaître sous ses solitudes orageuses le dernier point de la terre.»