Chapitre XI. M. de Chateaubriand laissé pour mort. - Grande obligation qu'il a à l'adversité. - Commencement de l'Essai historique, - Ossian. - Traductions
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Chez Vimont, 1832, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Sans regrets, sans espoir, avancer dans la vie, Comme un vaisseau qui dort sur une onde assoupie,
Sentir son âme usée en impuissant effort,
Se ronger lentement sous la rouille du sort!
(Lamartine. )
M. de Chateaubriand fit la campagne de 1792, commencement des gloires de la France républicaine. Il fut blessé au siége de Thionville. Dans la retraite, et lorsque les émigrés se repliaient tristement désillusionnés, il fut atteint d'une maladie qui décimait les Prussiens : une petite-vérole des plus acrimonieuses la vint compliquer.
Cru mort, on l'abandonna dans un fossé. Un accès de compassion prit d'aventure aux gens du prince de Ligne; ils s'arrêtent, le moribond donne quelques signes de vie ; voilà qu'on le met dans un fourgon avec très peu d'espoir de le mener bien loin, ce moribond qui portait la régénération de la littérature dans sa tête, mais Quantum mutatus ab illo!
Dans les hasards de la guerre, on n'a pas toujours assez de pitié pour faire attention, du moins long-temps, aux maux d'autrui. Aussi de nouvelles mésaventures survenant devant Namur, dans l'une des alertes si fréquentes en retraite, on ne songea plus à lui; il fut abandonné sous les remparts. Mourant, il se traîna dans la ville sur les mains de porte en porte (ce sont ses expressions); repris par d'autres fourgons, il atteignit Bruxelles. L, il retrouva son frère; ses blessures se guérirent, bien que la crainte que l'on avait de la contagion fit fuir tout le monde d'auprès de lui, qui, jeune, d'assez bonne constitution, sut résister et à la maladie et aux maux de l'âme. Son frère rentrant en France (il y fut dans la suite décapité), M. de Chateaubriand cadet fit résolution de se rendre à Jersey, d'où il pourrait rejoindre les royalistes de la Bretagne.
Il lui restait quelque argent ; il lui fallut s'en procurer encore, s'en procurer assez pour se faire transporter à Ostende : on parlait de nombre d'émigrés bretons, la plupart officiers de sa connaissance, venus là dans la débandade sans trop savoir ce qu'ils deviendraient. Il arrivé à grand'peine, on nolise de concert une barque pour Jersey; on s'y entasse dans la cale; on met en mer ; mais le temps contraire oblige de relâcher à Guernesey. Hélas ! ils n'étaient plus ces jours où, malheureux seulement des tourmens de l'esprit, il savourait avec délices les sublimités des orages du ciel! A présent, défaut d'air, roulis, tourmente, épuisement, dysenterie, petite-vérole, tout conspire contre le dernier rayon de cette vie précieuse.
On le met à terre ; il va expirer ; par un reste de pitié on l'adosse contre un mur aux rayons réchauffans du soleil, et on l'abandonne.
C'en était fait de lui. La femme d'un marinier vient à passer. Des gémissemens ! elle regarde : le cœur d'une femme songe à secourir. N'est-elle pas, d'instinct, pour l'homme un ange secourable, de cet instinct qui jadis portait à la connaissance des simples, des mixtions médicinales, les princesses d'Orient? Voici l'Herminie de M. de Chateaubriand. Elle appelle quelques matelots anglais ; on le transporte dans une cabane de pêcheurs, et puis dans un bon lit.
Il se rembarqua sur un sloop d'Ostende allant à Jersey. Recueilli dans cette île par le comte de Bedée, son ohcle maternel, une longue convalescence le mena au printemps de 1793. Soit qu'il cherchât un coin pour mourir en paix, soit qu'il se crût assez fort pour reprendre les armes, comme il le dit, il passa en Angleterre, où il espérait trouver une direction des princes; mais sa santé dépérit : soit mouvement, malaise, restant de contagion ou débilité, cela fut à tel point que les médecins déclarèrent qu'il pourrait traîner quelques mois, tout au plus quelques années; mais que le terme de sa carrière ne saurait être loin.
« Que faire, dit-il, de ce temps de grâce que l'on m'accordait? Hors d'état de tenir l'épée pour le roi, je pris la plume. C'est donc sous le coup d'un arrêt de mort, et pour ainsi dire entre la sentence et l'exécution, que j'ai écrit l'Essai historique. Ce n'était pas tout de connaître les bornes rapprochées de ma vie, j'avais de plus à supporter la détresse de l'émigration. Je travaillais le jour à des traductions; mais ce travail ne suffisait pas à mon existence, et l'on peut voir dans la première préface d'Atala à quel point j'ai souffert même sous ce rapport. »
De 1793 à 1796, M. de Chateaubriand mena une vie obscure, laborieuse. La détresse minait, consumait ses jours d'exil; ils lui furent peut-être favorables pour ajouter à ses brillantes dispositions, cette connaissance historique, cet approfondissement des choses du passé, qui complètent le génie.
Sans doute il avait fait de bonnes études ; mais qu'apprend-on dans les écoles ? Peut-on se présenter dans la vie littéraire avec pareil butin ? Tout le monde sait cela; on ne vous y enseigne pas même à juger sainement les hommes . et les évènemens. Les erreurs de l'antiquité, et l'on sait combien elle en avait, sont de bonnes et incontestables vérités, dont, de mémoire d'homme, professeur n'a jamais eu méfiance. En fait de belles - lettres, l'imitation, l'imitation; il n'y a pas d'autre arche de salut que l'imitation, qui est sans contredit l'étouffoir du génie ; l'imitation des anciens , qui éteint l'esprit local, dévie le talent, le pousse dans des routes étrangères au siècle ; l'imitation, conspiration contre la spontanéité. C'est cette spontanéité cependant, qui, plus ou moins belle suivant la trempe des auteurs, se mûrissant par elle-même, sait seule enfanter des littératures qui nous aillent, qui se popularisent, qui entrent dans le cœur du siècle, et y trouvant de T'écho , polissent toutes les classes, les civilisent, les éclairent.
Le jeune homme sorti du collége, quelles idées peut-il avoir à faire partager au public? Il faut donc qu'il descende en lui-même, qu'il se dégage de toute tradition, qu'il se consulte, qu'il tienne enfin de la méditation ce qu'il n'a pu obtenir des supercheries lycéennes. Mais vienne l'isolement pour cela; comment s'isoler, si la prospérité lui sourit, lui forme un entourage? autant vaut-il dire une cour ?et là, point de méditation. Seuls peut-être, le malheur et la solitude qui en est le résultat le plus immédiat, peuvent-ils procurer au génie, lorsqu'il est dans la plénitude de sa force, lorsque la pensée a tout son poignant, ce délaissement nécessaire à la refonte de notre être intellectuel.
Jusqu'ici nous avons vu M. de Chateaubriand tout en proie à la plus rêvante des imaginations, poète, et seulement poète, mais poète d'action, de costume, de mœurs, de pensée, d'âme, et pouvant dire comme cet Anglais, secrétaire de Tipoo-Saïb (sir Duncan) : « Je ne crois pas être un poète inférieur à mylord (tord Byron); j'ai à ma disposition toutes les riches comparaisons de l'Orient, et, qui plus est, je suis un poète d'action, car personne n'a voyagé autant que moi, tantôt à pied, tantôt à cheval, tantôt sur un éléphant. » Console - toi, jeune Chateaubriand; que dis-je ? remercie l'adversité; tu vas devenir homme de génie.
L'émigration lui prépara huit ans d'isolement, et cela lorsque ses facultés morales étaient encore dans toute leur énergie.
Triste condition de l'homme de lettres! Public! frivole et souvent injuste public! regarde par quelles épreuves passe celui qui t'instruira, te charmera ! quel effrayant noviciat ! ah ! lorsque tu porteras la main sur le livre d'un grand homme, lorsque tu ouvriras un Rousseau, un Chateaubriand, un Lamartine, recueille-toi comme dans un sanctuaire, remplis ton cœur de ce respect, de cette componction, que, je ne sais pourquoi, l'on te demande dans le temple de ce créateur, qui en faisant si mal cet univers n'a guère pensé à l'homme qui l'habite.
Console-toi de tes misères, Chateaubriand ; tu travailles, mais tes veilles ne seront pas méconnues. Contemple le Virgile portugais, qui s'écrie:
E ainda, Ninfas minhas, naô bastava Que tamanhas miserias me cercassem, Senaô que aquelles que en cantando andava Tal premio de meus versos me tornassem ; A troco dos descanços que esperava, Das capellas de louro, que me honrassem, Trabalhos nunca usados me inventaraô Con que en taô duro estado me deitara.
« Et encore, ô nymphes, ce n'était pas assez que de si grandes misères fondissent sur moi, et que ceux que j'allais chantant me donnassent un tel prix de mes vers; au lieu du repos que je me promettais, des couronnes de lauriers dont je m'attendais à être honoré, ils m'ont trouvé des travaux inusités avec lesquels ils m'ont jeté dans ma dure situation. »
(OS LUSIADAS, Canto VIÎ.)
De 1:93 à 1794, M. de Chateaubriand se prépara par des études sérieuses à cet écrit juvénile bien plus important, malgré la légèreté de quelques aperçus, que l'auteur ne voudrait le faire accroire. « Je commençai, dit-il, è écrire l'Essai en 1794, et il parut en 1797.»
Dans ces trois années de préparatifs, d'acquisitions, il traduisait le jour pour les libraires, et la nuit il revenait à ses études chéries. Il demeurait, dit-il, à la campagne, mais voisinant parfois avec de riches Anglais, mais gagnant assez dans leur amitié pour prendre à volonté dans leurs bibliothèques. Ce fut sans doute une grande jouissance pour lui. Passe pour le dénuement des choses de la vie animale, on peut s'y faire, on retranche de son nécessaire; mais les trésors de l'intelligence, l'esprit les demande avec insistance, et tous, et au grand complet. Dans le manque de livres, impossible de se livrer avec plaisir _aux douceurs de la composition ; une date indécise, une citation incomplète, voilà de quoi vous rappeler votre détresse à tout moment.
Il régnait dans ce temps-là une imposture en grande réussite, intronisation littéraire la plus frauduleuse du monde; Homère, malgré ses couronnes multiséculaires, malgré ses trois mille ans de règne, voyait finir sa dynastie. Ossian était tout alors : Macpherson, par une de ces supercheries, possibles cependant au génie seul, avait imaginé un Homère écossais.
Nous sommes septentrionaux : cet horizon nuageux, ces clairs de lune, cette mélancolie sévère, ce spleen enfin de poésie ne laissait pas que d'aller merveilleusement à beaucoup de nos imaginations, mieux même que la mythologie usée et toute étincelante des reflets d'un ciel d'or qui est sans harmonie avec le nôtre ; de là le barde de Morven en grande vogue, en si grande vogue, qu'elle est encore attestée par de nombreuses traductions en français, en allemand, même en italien et en portugais.
Depuis, la société édimbourgeoise des Highlanders voulant savoir au juste à quoi s'en tenir sur la véracité de Macpherson, et des commissaires vérificateurs ayant été envoyés dans les hautes-terres, dans les comtés d'Aberdeen, d'Inverness, de Ross, de Badenoch, dans les Hébrides, pour recueillir parmi les Highlanders ou montagnards les débris de l'ancienne littérature, on n'a trouvé que très peu de chose ossianique, et si peu, que l'espièglerie de Macpherson est tombée.
En 1793, c'était l'apogée de l'effervescence admirative. Quel effet que celui de ces chants prétendus d'un sauvage, de ces poésies toutes d'images et parfumées de solitude, sur l'hôte des déserts ! Il se passionna comme tant d'autres et peut-être avec plus de raison.
Bien que Johnson publiât ses doutes sur ces originaux, il y avait de temps en temps des mises en lumière de morceaux erses nouvellement découverts, à ce qu'on assurait.
« Lorsque la révolution, dit M. de Chateaubriand, me jeta en Angleterre, j'étais grand partisan du barde écossais : j'aurais, la lance au poing, soutenu envers et contre tous son existence, comme celle du vieil Homère. Je lus avec avidité une foule de poèmes inconnus en France, lesquels, mis en lumière par divers auteurs, étaient indubitablement à mes yeux du père d'Oscar, tout aussi bien que les manuscrits runiques de Macpherson. Dans l'ardeur de mon admiration et de mon zèle, tout malade et tout occupé que j'étais, je traduisis quelques productions ossianiques de John Smith. »
Ce fut dans cette année (1793) qu'il traduisit en français, sur l'anglais de John Smith, prétendue traduction du gallique, Dargo, Duthona et Gaul. Je ne sais s'il les livra dès lors à l'impression ; il n'y paraît pas cependant. Il n'avait encore éprouvé les tribulations de l'impression qu'une fois à Paris, en 1790, en mettant au jour l'Amour de la campagne. Ce ne fut probablement que pour un petit morceau de vers, les Tombeaux champêtres, que six ans après il s'y exposa de nouveau ; il publia ses Tombeaux dans le journal de M. Pelletier à Londres.