Chapitre XXXV
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Chez Vimont, 1832, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Système de Napoléon envers les hommes de lettres. - Ses avan• ces à M. de Chateaubriand. - Les prix décennaux. - Décret du 28 novembre 180g. - Commission nommée à l'Institut. - Etonnement de Napoléon de ne pas voir proposer le Génie du Christianisme pour un prix. - Il donne un pensum à l'Académie. - Opinions des cinq commissaires sur cet ouvrage.
Ne sua fama saria forse mer buona, Avesse avuto e terra e ciel nemici, Se gli scrittor sapea tenersi amici.
«Sa réputation n'en serait pas moins
bonne, il n'eût pas eu le ciel et la terre pour
ennemis, s'il avait su s'attirer l'amitié des
écrivains. »
(ORLANDO FURIOSO, canto XXXV.)
Quel diable d'homme que ce Napoléon pour les consciences ! Imaginez donc qu'il n'en a pas laissé une seule intacte, incorruptible. Ces pauvres républicains et ces pauvres royalistes! il ne leur a pas laissé une seule fidélité solide sur sa base; à son gré il savait leur faire dire blanc ou noir du soir au lendemain, ce grand enchanteur-là, inventeur qu'il était de la recette la plus sûre pour la palinodie. Pas de dévouement qui tînt contre ses séductions ; c'était le breuvage de Circé, qui changeait les hommes en pourceaux. Ce magicien infernal, savez-vous comment il s'y prenait? Il avait une prodigieuse quantité de médailles à son effigie dont il couvrait les fidélités royalistes ou républicaines de la tête aux pieds, sans qu'il fût possible de s'en défendre, au dire des innocentes victimes de ces sortiléges ; aussi se laissaient-elles enrichir, placer, pousser, récompenser, avec une résignation admirable.
Et bien lui a pris de ne pas lésiner ; c'était assez bien comprendre son monde. Oui, quoi qu'en disent les pessimistes, il y a encore dans le cœur humain quelques gouttes de cette précieuse vertu nommée reconnaissance; l'empereur a compté là-dessus, il ne s'est pas trompé. De ses largesses de jadis supportées par le trésor public, il lui revint, il lui revient encore de la gratitude personnelle, des louanges, de l'enthousiasme, du napoléonisme enfin.
Supposez-le chiche, avare comme Sully, comme lui économe des deniers de la France, entendrait-on encore les retentissemens du talent récompensé, du mérite rémunéré? C'est si froide chose d'économiser l'argent des contribuables ! Il dit aux architectes de l'église de la Madeleine, dont il voulait faire le temple de ses généraux : Je ne veux que du fer et du marbre! Et l'on admire; moi je n'admire pas du tout. Rien de plus bourgeois. Pourquoi pas tout le temple de bronze et d'or ? Il était bien bon ! Était-ce son trésor particulier qui payait? Remerciemens donc lui sont dus pour sa modération et sa simplicité. Il a dit mille fois que l'argent c'était tout dans ce temps-ci ; pareilles maximes étaient proclamées par ses dignitaires , ses sénateurs, ses ministres ; entre autres, je me rappelle cet excellent prince de Talleyrand, qui répondait à je ne sais quel solliciteur à genoux pour une tout petite apostille : • Avez-vous de l'argent? - Mes moyens pécuniaires sont assez... - Avez-vous beaucoup d'argent? - Mais quel rapport?... - C'est que, voyez-vous, sans beaucoup d'argent rien ne se fait aujourd'hui. »
Napoléon trouva cependant, il est vrai, quelques incorruptibles; il eut à dévorer de vertueux refus , ceux de Ducis, ceux de Raynouard, qu'il voulait faire président du Corps législatif, et auquel il faisait étalage de la haute fortune destinée à sa complaisance, lorsqu'il reçut cette froide réponse, vraie lame d'épée glacée : « A quoi bon tant d'argent? Je dîne avec une côtelette et quelques figues. »
Napoléon fit confidentiellement, à M. de Fontanes, part de ses projets d'éminentes dignités pour M. de Chateaubriand. Pylade échoua auprès d'Oreste.
Un de ces rêves organisateurs, administratifs, dont l'empereur poursuivit assez constamment la réalisation, porté qu'il était aux théories disciplinaires, ce fut d'enrégimenter les lettrés. Il avait bien la censure ; mais cela n'était que répressif; au lieu que, si à un ordre porté, à la voix d'un aide-de-camp, toutes les • lyres s'étaient tendues, toutes les verves s'étaient montées, ç'aurait été plus facile et plus beau au coup-d'œil.
Mais un des plus malheureux moyens qu'il ait imaginés pour parvenir à cette domination difficile, puisque l'obéissance n'était rien sans l'inspiration, chose assez ordinairement rebelle à tout ce qui est impératif, ce furent les prix décennaux. Force prix de dix mille francs étaient en perspective de vous, quelque branche de littérature que vous exploitassiez ; bien entendu pas d'esprit hostile. Tout cela se prétextait de l'encouragement des lettres. Je ne serais pas surpris que plusieurs de mes lecteurs s'enchantassent de cette institution, comme si des rétributions pécuniaires pouvaient aller au génie, comme si le talent besogneux y aurait trouvé quelque bribe. L'homme en réputation est toujours riche à Paris. Irait-on sérieusement, aujourd'hui par exemple, allouer un grand prix de peinture de dix mille francs à l'auteur de l'Entrée de Henri IV dans Paris, ou celui du vaudeville à l'auteur de Malvina, du Mariage de raison, qui encaisse scrupuleusement cent cinquante mille francs pour ses annuités dramatiques ? Rien ne réussit comme un succès à Paris. Certes , les lettres et les arts seraient bien mieux encouragés si ces sommes ( en supposant l'existence des prix décennaux), allaient trouver le Raphaël en espérance qui grelotte dans sa mansarde, ou le vaudevilliste que M. Serike écarte du Gymnase.
Le 28 novembre 1809, l'empereur et roi se rappela avoir, par un décret impérial, du 24 fructidor an XII, institué les prix pour les anniversaires décennaux du 18 brumaire, et qui devaient être distribués le 18 brumaire de l'an xvI de la république française une et indivisible.
Nouveau décret par lequel le nombre des prix est porté de vingt-deux à trente-trois, et leur distribution fixée au g novembre 1810.
L'excellente Académie était là pour rendre compte et motiver les jugemens qu'elle devait être censée porter. La forme avant tout : il faut la forme dans notre civilisation. Napoléon savait où jeter son dévolu d'avance; et le Génie du Christianisme lui agréait assez ; aussi avait-il, dans sa nouvelle disposition organique du 98 novembre 1809, décrété un prix « à l'auteur de l'ouvrage de littérature qui réunira au plus haut degré la nouveauté des idées, le talent de la composition, et l'élégance du style. • C'était ordonner clairement.
Napoléon, comme je crois l'avoir dit, trouvait chose si curieuse, si rare, si belle, l'indépendance d'âme, qu'il se prenait d'admiration, d'attachement pour les hommes qui en faisaient montre ; il était trop au-dessus de toutes les portées humaines pour garder rancune à ceux qui n'y avaient pas regardé à deux fois pour le piquer. Or, loin de faire sabrer M. de Chateaubriand sur les marches des Tuileries, comme il l'avait dit dans le premier bond de sa colère, cet homme, grand comme le ciel, avait fini par lui applaudir in petto; oui, les vertes leçons que le ministre en Valais et le rédacteur du Mercure lui avait données, avaient séduit ce qu'il y avait de beau dans l'âme de Napoléon. Aux prix décennaux, il vit l'occasion de faire de la courtoisie à l'homme qui le morigénait quand tout baisait la trace de ses pas ; de là l'article du décret que nous avons cité.
Les hommes bien pensans de l'époque, les Cuvier, les Lacépède, les Jouy, etc., ne furent pas les seuls lauréats : il faut rendre cette justice au corps délibérant, qui, s'adonnant à sa tâche avec toute la loyauté possible, proposa à l'Excellence M. de Montalivet, qui jouait ici le rôle de Mécènes, entre autres Delille, Raynouard, Lemercier , Ducis, à moitié disgraciés pour opinions politiques, ou refus de pensions et de croix.
Ce fut avec la même sincérité que ce jury mit de côté le Génie du Christianisme. Je dis que pas le moindre esprit de parti ne l'influença dans cette décision : et vraiment le caractère académique est essentiellement stationnaire. L'ornière est la, anathème à qui s'en écarte.
Or, qu'était-ce que l'œuvre de M. de Chateaubriand? Un livre étincelant, un livre de poésie sonore, un livre riche, radieux, mais aussi une levée de boucliers contre le statu quo poétique; c'était l'erreur d'un jeune homme de grand talent qui voulait résolument faire du neuf, fut-ce aux dépens du goût. Ces gens-la étaient de bonne foi.
Napoléon fut bien étonné! courant aux propositions pour le onzième grand prix, il vit, au lieu du Génie du Christianisme, je ne sais quel Catéchisme de morale par Saint-Lambert; pas même dans les rangs secondaires ce livre qu'il avait lu avec le plus de feu !
• Il aimait, dit M. Charles Nodier, qu'on fût ponctuel dans les détails, et il ne souffrait pas volontiers les restrictions dans l'obéissance. Il trouva piquant de donner un pensum à l'Académie, et d'en exiger pour punition de sa réticence deux volumineux appendices à son volumineux plaidoyer »
Dans la séance du 2 janvier 1811, le président de la classe de la langue et de la littérature françaises, communiqua à la classe une lettre de Son Excellence monseigneur Montalivet, ministre de l'intérieur, qui l'invitait à donner son opinion sur le Génie du Christianisme.
Furent tirés au scrutin cinq membres à l'effet de rédiger, chacun en particulier, une opinion motivée sur cet ouvrage; elle fit en même temps invitation à chacun de ses membres de lire attentivement ledit livre, et de converger tous ces avis en un point lumineux pour satisfaire la volonté d'en haut. MM. Morellet, Arnault, P. Lacretelle, Daru et Sicard, sortirent du scrutin.
Quatorze jours écoulés, M. Morellet commença la lecture de son examen; mais à l'approche de l'heure du dîner les immortels levèrent la séance pour aller dîner, à peu près comme Priam dans un conseil de l'Iliade.
A la prochaine séance (23 janvier), ce fut l'abbé Sicard qui développa son opinion, finissant par dire que cet ouvrage mérite une distinction particulière; il déclara qu'il serait par ses défauts et même par ses beautés un modèle dangereux à suivre, mais que l'auteur en a fait un monument très remarquable, et très digne sous ce rapport d'obtenir une DISTINCTION PAR-
Ticulière
Dans la séance du 30 janvier, M. Morellet achève son discours; il est alarmé pour les intérêts du goût de voir sept éditions d'un ouvrage pareil. En résumé, il ne saurait rencontrer dans cet ouvrage la troisième des qualités que le décret exige, l'élégance du style au plus haut degré; quant aux conclusions, elles sont les mêmes que celles de M. l'abbé Sicard.
Conclusions adoptées aussi par M. Arnault, qui évite ainsi le poids dont le hasard l'avait chargé.
Mais M. Daru répara bien cette lacune ! Son examen sage, approfondi, modéré dans ses critiques, résumait, pour ainsi dire, les opinions précédemment émises.
Au 6 février, M. Lacretelle donne son avis.
Il est arrêté que, « Les commissaires qui ont rédigé des observations sur le Génie du Christianisme apporteront à la séance prochaine un résumé de leur travail ; •
Et que, • Les membres qui présenteront des opinions par écrit sur chacun des objets de la discussion, seront autorisés à les faire insérer au procès-verbal, si la classe l'approuve. »
Dans la séance prochaine (13 février), M. Regnault de Saint-Jean-d'Angely et M. Lemercier firent une sortie vigoureuse contre le livre. Le premier concluait à ce que, après avoir examiné le Génie du Christianisme sous les rapports de la composition, du plan, du style, de l'objet, la classe examinât si l'esprit de parti n'avait pas eu une part considérable à son succès; et que c'était un devoir sacré pour elle de le déclarer, si elle le reconnaissait.
M. Lemercier, le plus indépendant du sacré corps, finit ainsi :
« Je conclus donc à ce que vous hâtiez le résumé de vos avis, de peur que les procès-verbaux de notre classe ne s'empreignent, aux yeux de l'avenir, d'une petite teinte de ridicule, si nous prolongeons nos discussions sur l'examen d'un livre qu'on nous fait juger. Vous savez tous que la dignité d'une compagnie de lettrés l'oblige à quelques soins pour sa propre mémoire. ›
Il s'établit une discussion qui embrouilla le rapport à faire; on se rangea enfin à un avis émis je ne sais par qui. La classe résumant les rapports présentés par les commissaires, et les opinions émises par ses membres, les réduisit aux points suivans :
1° Le Génie du Christianisme, considéré comme ouvrage de littérature, a paru à la classe défectueux, quant au fond et au plan.
2° Quand le fond et le plan n'auraient pas les défauts que la classe y a reconnus, l'exécution serait encore imparfaite.
• 3° Malgré les défauts remarqués dans le fond de l'ouvrage, dans son plan et dans son exécution, la classe a reconnu un talent très distingué dans le style.
4° Elle a trouvé de nombreux morceaux de détail remarquables par leur mérite, et dans quelques parties des beautés du premier ordre.
5° Elle a trouvé toutefois que l'éclat du style et la beauté des détails n'auraient pas suffi pour assurer à l'ouvrage le succès qu'il a obtenu, et que ce succès est dû aussi à l'esprit de parti et à des passions du moment, qui s'en sont emparés, soit pour l'exalter à l'excès, soit pour le déprimer avec injustice.
6° Enfin la classe pense que l'ouvrage, tel qu'il est, pourrait mériter une distinction.