Chapitre XXXI
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Chez Vimont, 1832, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Effet de la première vue de Jérusalem. - Course à la mer Morte. - Dangers de M. de Chateaubriand. - Retour à Jérusalem. - Sa topographie. - Réflexions nouvelles sur les anciens prophètes. - La liberté de la presse dans l'antique Jérusalem.
Ecco apparir Gierusalem si vede,
Ecco additar Gierusalem si scorge,
Ecco da mille voci unitamente Gierusalemme salutar si sente.
T ASSO, canto !!I.
• Je conçois maintenant, dit notre voyageur, ce que les historiens et les voyageurs rapportent de la surprise des croisés et des pèlerins à la première vue de Jérusalem. Je puis assurer que quiconque a eu la patience, comme moi, de lire à peu près deux cents relations modernes de la Terre-Sainte, les compilations rabbiniques et les passages des anciens sur la Judée, ne connaît rien du tout encore. Je restai les yeux fixés sur Jérusalem, mesurant la hauteur de ses murs, recevant à la fois tous les souvenirs de l'histoire, depuis Abraham jusqu'à Godefroy de Bouillon; pensant au monde entier changé par la mission du Fils de l'Homme, et cherchant vainement ce temple, dont il ne reste plus pierre sur pierre. Quand je vivrais mille ans, jamais je n'oublierai ce désert, qui semble respirer encore la grandeur de Jehovah, et les épouvantemens de la mort. »
A Jérusalem, il alla loger au couvent des pères latins. Il y avait là un diable de pacha qui faisait mine de vouloir exiger des religieux une rédimation de soixante mille piastres, au lieu de quatre mille. Heureusement, le firman de M. de Chateaubriand pouvait, je ne sais trop comment, parer à cela.
Il fallait cependant voir le Jourdain, la mer Morte. Pour cette périlleuse excursion à travers tribus bédouines et campemens turcs, le firman était nécessaire ; aussi s'empressa-t-il de satisfaire cette curiosité avant de faire ses génuflexions au tombeau du Christ.
Remis en route avant d'avoir pris le repos nécessaire, Bethléem, encadrée dans des rochers brûlés, lui apparut ; Bethléem, bâtie par Abraham, domicile du petit pâtre qui régna depuis sur Jérusalem et commença la royauté au détriment de Saül, d'abord choisi par Samuel, et ensuite réprouvé de ce Machiavel juif ; patrie encore de Booz et de quelques autres célébrités israélites; Bethléem, qui vit enfin naître le Messie.
Ici, en Palestine, autre remémoration délicieuse. Ils étaient bien heureux, ces peuples qui avaient tout indigène, Dicu, mythes, histoire ! Mais nous, notre nationalité même est-elle locale? Sous la froide Gaule, notre liturgie nous vient de Rome, nos dogmes nous viennent de l'Asie ; le culte des premieres pensées, il nous le faut rattacher à Rome, à la Grèce. Quirites, Pélasges, Hébreux, s'emparent de nous, au collége, à l'église, au théâtre. Que nous reste-t-il de véritablement à nous ?
Heureux les peuples de jadis ! Par exemple les Juifs : toute leur histoire était locale, tous leurs souvenirs aussi ; leur culte aussi; à chaque pas quelque épisode ; c'était tout au plus s'il se mêlait un peu d'Egypte et de Babylone à leurs fastes domestiques. Ici, Jérémie a pleuré dans cette grotte; plus loin, Gaza, dont Samson enleva les portes. Voici Béthulie et sa femme forte, la veuve libératrice, prostituée et homicide d'Holopherne ; Jéricho, avec ses roses, rappelle le son miraculeux des trompettes saintes; ce mont porte le nom d'Elie. L'Hébreu lisait, chantait, priait avec tous ces noms-là comme avec des gens de sa connaissance.
Aussi, quels ravissemens pour l'homme qui a contracté, des son enfance, l'habitude d'isoler de ce qui est sous ses yeux ce qu'il a dans sa mémoire! quels ravissemens quand il peut réunir tout cela et voir la topographie de ce qu'il sait! C'est là le charme du savant voyageant en terre classique et en terre sainte.
Mais voici cependant les dangers que courait M. de Chateaubriand pour chercher ce genre d impressions : il arrivait au couvent de Saint-Saba, sur le torrent de Cédron :
• Comme nous nous en approchions, une nouvelle troupe d'Arabes, cachée au fond d'un ravin, se jeta sur notre escorte, en poussant des hurlemens. Dans un instant, nous vîmes voler les pierres, briller les poignards, ajuster les fusils. Ali se précipite dans la mêlée ; nous courons pour lui prêter secours. Il saisit le chef des Bédouins par la barbe, l'entraîne sous le ventre de son cheval, et menace de l'écraser s'il ne fait finir cette querelle. Pendant ce tumulte, un religieux grec criait de son côté et gesticulait du haut d'une tour ; il cherchait inutilement à mettre la paix. Nous étions tous arrivés à la porte de Saint-Saba... nous nous précipitions tous pêle-mêle dans une cour, et la porte se referma sur nous. L'affaire devint alors plus sérieuse : nous n'étions point dans l'intérieur du couvent; il y avait une autre cour à passer, et la porte de cette cour n'était point ouverte. Nous étions renfermés dans un espace étroit où nous nous blessions avec nos armes, et où nos chevaux, animés par le bruit, étaient devenus furieux. Ali prétendit avoir détourné un coup de poignard qu'un Arabe me portait par derrière, et il montrait sa main ensanglantée; mais Ali, très brave homme d'ailleurs, aimait l'argent comme tous les Turcs. »
On campa au bord de la mer Asphaltite ou Morte; on alluma du feu pour toute la nuit. Le lendemain, visite faite, le pèlerin remplit, de cette eau qui couvre Sodome et Gomorrhe, un flacon de fer-blanc.
Excursion au Jourdain. Les fleuves de l'Amérique, le Tibre, le Nil, l'Eurotas, le Céphise, le Jourdain, ont baigné les pieds de notre premier écrivain. Que l'on s'étonne ensuite de la vie de ses idées.
Je voudrais bien que Fénelon eût tant seulement bu de l'eau de l'Achélous.
M. de Chateaubriand remplit une fiole de l'eau du Jourdain ; c'est celle dont on ondoya le duc de Bordeaux. Il revint par Jéricho à Jérusalem.
L'auteur consacre d'assez longues pages à la description du Saint-Sépulcre. Sa topographie est palpitante d'émotions, et en effet, c'est le propre des lieux historiques d'empreindre de sentiment les nomenclatures les plus géométriques. Tout le Nouveau Testament revit dans ces pages ; c'est la maison du mauvais Riche, c'est la Voie douloureuse, c'est la Porte judiciaire, etc.
« Après la description de la Voie douloureuse et de l'église du Saint-Sépulcre, je ne dirai qu'un mot des autres lieux de dévotion que l'on trouve dans l'enceinte de la ville. Je me contenterai de les nommer dans l'ordre où je les ai parcourus pendant mon séjour à Jérusalem :
i 1° La maison d'Anne le pontife, près de la Porte David, au pied du mont Sion, en dedans du mur de la ville. Les Arméniens possèdent l'église bâtie sur les ruines de cette maison ;
» 2° Le lieu de l'apparition du Sauveur à Marie-Madeleine, Marie mère de Jacques, et Marie Salomé, entre le château et la porte du mont Sion ;
» 3° La maison de Simon le pharisien. Madeleine y confessa ses erreurs. C'est une église totalement ruinée, à l'orient de la ville ;
»4° Le monastère de sainte Anne, mère de la Sainte-Vierge, et la grotte de la conception immaculée, sous l'église du monastère. Ce monastère est converti en mosquée; mais on y entre pour quelques médins. Sous les rois chrétiens, il était habité par des religieuses. Il n'est pas loin de la maison de Simon ;
»5° La prison de saint Pierre, près du Calvaire. Ce sont de vieilles murailles où l'on montre des crampons de fer ;
»6° La maison de Zébédée, assez près de la prison de saint Pierre, grande église qui appar- - tient au patriarche grec;
»-° La maison de Marie, mère de Jean-Marc, où saint Pierre se retira lorsqu'il eut été délivré par l'ange. C'est une église desservie par les Syriens ;
« S° Le lieu du martyre de saint Jacques le majeur. C'est le couvent des Arméniens. L'église en est fort riche et fort élégante. »
Après , vient la description des lieux circon+ voisins de la ville, mais dont la plupart se trouvaient dans l'enceinte de la Jérusalem hébraïque, comme on peut le voir dans l'ouvrage savant, plein de sagacité, du bénédictin dom Calmet.
Le temple de Salomon retient assez long-temps notre pieux érudit; et c'est, à vrai dire, le seul morceau de facture biblique; la Jérusalem de Jésus-Christ et celle de Godefroy de Bouillon ont préoccupé trop exclusivement l'auteur. La Jérusalem de David, de Jérémie, d'Isaïe, cette Jérusalem si imposante par la vétusté de ses souvenirs, cette Jérusalem, réalisation de l'utopie conçue au désert de Sina, elle qui a fourni de si riches, de si poétiques matériaux au chantre du Génie du christianisme, est oubliée dans cet Itinéraire.
Les prophètes juifs, par exemple, ne mériteraient ils pas, au milieu des circonstances qui font aujourd hui la vie française, de fixer nos regards? les prophètes, c'est la liberté de la presse a Jérusalem.
Tout était tribune en Chanaan; bourgs, villages , villes, partout de ces harangueurs qui relevaient vertement les magistrats, les prêtres, les rois mêmes, et ce qui plus est, le peuple aussi. Par les jours de fête, par les jours de sabbat, dans les convocations solennelles, ils pulvérisaient les gouverneurs en prévarication, ils immolaient les pontifes intéressés, ils stygmatisaient les princes en état de péché, les juges qui spéculaient sur la justice.
Ainsi, Isaïe s'écrie dans une de ces assemblées « Les principaux du peuple sont méchans, et semblables à des larrons. Chacun d'eux aime les présens; ils courent après les récompenses; ils ne font pas droit à l'orphelin, et sacrifient la cause de la veuve ; c'est pourquoi le Puissant d'Israël a dit : Je les punirai, je me vengerai, et je rétablirai les juges d'Israël tels qu'ils furent la première fois, et les conseillers tels qu'au commencement. »
Mais voici qui nous rapproche mieux de cela, et nous fait entrer dans cet ordre social, si libéral même sous la forme monarchique : ce sont ses Bellart, ses Marchangy, ses Bree. Un procès est intenté à un journaliste d'alors; le prévenu, c'est le nommé Jérémie.
Il s'est élevé contre les rois de Juda, contre les prêtres, contre le peuple qui souffre leurs iniquités. Un jour de sabbat, où les citoyens des villes avoisinantes de la capitale venaient en grand concours sacrifier au temple, il s'installe dans le parvis du temple même, s'écriant : « Jehovah dit ceci : Vous ne m'écoutez point, vous ne marchez pas dans la loi que je vous ai proposée, vous ne vous détournez point de votre fausse route ; je détruirai donc cette maison de fond en comble, et je livrerai cette ville à la malédiction de toutes les nations de la terre. »
Les prêtres n'y peuvent tenir. Attaqués jusque dans la maison de Dieu, ils accourent, se saisissent de lui, le mettent en accusation; ils l'incarcèrent. Grande émeute parmi les prolétaires ; on se rassemble; se presse, se heurte ; on crie autour de la prison ; les anciens de Juda viennent prendre place sur leurs siéges à l'entrée de la porte neuve du temple, lieu ordinaire des audiences. La parole est aux prêtres accusateurs; ils articulent ainsi les chefs d'accusation :
« Cet homme mérite d'être puni, car il a prophétisé d'affreux malheurs contre cette ville, et tout le monde l'a entendu de ses propres oreilles. » On était laconique, il y a apparence, dans les réquisitoires juifs. Le prophète répond :
« Le Dieu d'Israël m'a envoyé prophétiser contre cette ville, et vous annoncer des malheurs, afin que vous changiez de conduite, que vous corrigiez vos actions, que vous soyez dociles à sa voix. Quant à moi, me voici entre vos mains, faites de Jérémie comme il vous semblera bon et juste ; mais sachez qu'en me condamnant à mort, vous verserez un sang innocent. »
Rumeurs en sens divers : les uns le disculpent, les autres empirent l'accusation. Aussitôt, quelques uns des anciens se lèvent ; ils parlent à l'assemblée en faveur de Jérémie, ils citent Michée le moraliste, qui, ayant prophétisé Sion labourée comme un champ, et Jérusalem détruite de fond en comble, ne fut point trouvé coupable. D'autres des anciens parlent à leur tour contre le délinquant; ils rappellent l'exemple d'Urie puni par un roi de Juda pour sa licence acrimonieuse. Enfin, Ahikam, fils de Saphan, secrétaire du conseil, résume les débats ; Jérémie n'a point dépassé le droit, et le prophète est renvoyé absous.
Toute la vieille Jérusalem que M. de Chateaubriand ne nous a pas montrée apparaît dans cette scène à peu près énoncée dans un passage de Jérémie. Tout s'y trouve de ce que nous avons long-temps demandé, tout, et la démocratie, et le jury, et la liberté de la presse; et ce n'est pas peu étonnant, tout cela dans la vieille, la sainte Sion !