Chapitre XXVII
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Entraînement de Bonaparte vers M. de Chateaubriand. - Le cardinal Fesch. - Nomination au secrétariat de légation à Rome. - Voyage en Italie. - Entrevue avec le Saint-Père - Projet d'épopée à Baïes. - Alferi à la bière. - Sainte Atala. - Le baptême litigieux à Rome. - Brouillerie. - Retour à Paris. - Colère et adoucissement de Napoléon.
C'était un spectacle bien étrange que celui
qu'offrait ce potentat portant des savans à des
honneurs et à une fortune inusités, comme inu-
tiles, parmi eux... et le tout pour que ces mêmes
hommes, qu'il armait de tous les instrumens des
sciences et des arts, devenus forts de tous les pro-
grès de l'esprit humain, n'eussent acquis cet atti-
rail de puissance que pour venir le déposer à ses
pieds et composer des hymnes à sa louange.
(DE PRADI, Congrès de Vienne. )
Oh! que c'était une approbation bien enviée, bien désirée, bien chère, bien ambitionnée, que celle du premier consul en ce temps-là ! Que les mots qu'il laissait tomber du haut de sa gloire, mots de génie, mots profonds, portaient avec eux une belle récompense ! C'est que c'était la première intelligence du siècle; il était beau d'être compris, élevé jusqu'à lui par Bonaparte; il était beau de captiver cette intelligence qui présidait au rouage européen, qui s'était éradiée sur le monde! Une fois mises de côté les questions de liberté ( et combien de gens en faisaient bon marché ! ) il y avait du charme, de la belle et bonne gloire, à séduire cette haute sublimité. Un éloge de sa bouche, une de ses paroles brèves, pleines , fortes d'âme, faisaient la destinée d'un homme. M. de Chateaubriand l'enivra d'admiration.
Bien plus, Bonaparte se trouvait sous un triple prestige d'entraînement envers lui : d'abord sa noblesse. Le consul avait, on le sait, un faible pour l'armorial; puis la religion ; la religion , il n'en faisait pas grand cas dans son particulier; mais il voulait rapiécer la monarchie, et pour cela il lui en fallait. M. de Chateaubriand était l'homme utile, indispensable à son projet. Le troisième motif d'entraînement, c'était une admiration sentie, profonde. Même à l'apogée de sa puissance, quand il marchait sur les dominations de la terre, et que sa grande armée et ses milliers de canons ébranlaient les continens; quand enfin Napoléon n'avait plus besoin d'aide pour consolider son autorité impériale, cette admiration passionnée, il l'a toujours conservée pour l'auteur, lui qui avait si peu de passions.
Mais ici, qu'on se garde de supposer quelque chose d'admiratif à notre manière, de nous vulgaire ; son admiration, à lui, reposait bien sur d'autres bases! Il faisait si peu de cas des hommes de lettres, même les plus recommandés par l'opinion et par lui appelés phraseurs, qu'il ne daignait pas se soumettre à la loi alexandrine, quand il leur faisait l'honneur de dire quelques uns de leurs vers. Jamais homme plus insensible à la belle phraséologie, et à ces vides sonorités qui constituent la beauté poétique.
Savez-vous d'où sortait l'estime du consul pour le Génie du Christianisme? de cela même qu'on y désapprouvait le plus, le soutien d'une cause paradoxale. Voici comme le peint M. de Bourienne :
• Un des plus grands plaisirs de Bonaparte, pendant la traversée, c'était, après le dîner, de désigner trois ou quatre personnes pour soutenir une proposition, et autant pour la combattre. Ces discussions avaient un but : le général y trouvait à étudier l'esprit de ceux qu'il avait intérêt de bien connaître, afin de leur confier ensuite les fonctions auxquelles ils montraient le plus d'aptitude par la nature de leur esprit. Chose qui ne paraîtra pas singulière à ceux qui ont vécu avec Bonaparte, dans son intimité; après ces luttes d'esprit, il donnait la préférence à ceux qui avaient défendu avec habileté une proposition absurde, sur ceux qui s'étaient faits les défenseursde la raison; et ce n'était pas seulement la supériorité d'esprit qui le déterminait dans son jugement, car il préférait réellement celui qui avait combattu en faveur de l'absurdité à celui qui avait également bien discuté en faveur d'une proposition raisonnable. Il donnait toujours lui-même le texte de la discussion ; il la faisait rouler le plus souvent sur des questions de religion, sur les différentes espèces de gouvernemens, sur la stratégie. Un jour il demandait si les planètes étaient habitées ; un autre jour, quel était l'âge du monde; puis il donnait pour objet à la discussion, la probabilité de la destruction de notre globe, soit par l'eau, soit par le feu; enfin la vérité ou la fausseté des pressentimens et l'interprétation des rêves. »
Épris, amoureux de M. de Chateaubriand, il faisait distinction de lui à la Pléiade qui allait régulièrement le 30 de chaque mois émarger chez Fouché ; car Fouché, oui, l'aigle de la police, avait dans ses attributions cette Pléiade, qui recevait en espères métalliques, le prix des facilités de sa plume ; Pléiade éprise tout-à-coup du pouvoir absolu; gens qui tuaient l'opinion républicaine au profit de ce pouvoir. Ce pouvoir les soldait, rien de plus juste; tout travail mérite son salaire.
Quant à M. de Chateaubriand, Bonaparte ne savait plus comment s'y prendre : il l'adjoinit comme secrétaire d'ambassade au cardinal Fesch qui partait pour Rome La religion et la poésie! cela devait aller à l'auteur du Génie du Christianisme.
Qu'était ce que M. Fesch ? M. Fesch avait durant la république jeté le froc aux orties, vivant assez bourgeoisement à Ajaccio, en banquier de mesquine factorerie, c'est-à-dire chiche, léineux comme il faut l'être pour vivre de cela dans un recoin. C'était chez cet excellent homme que son neveu, à son retour d'Egypte, avait échangé contre de l'or de France, mais à un assez joli intérêt, les sequins des contribuables du Nil.
Les autels relevés, la religion triomphante, le banquier avait couru à son petit collet. Le 15 août 1802, il fut sacré évêque; puis vint le chapeau de cardinal, chapeau inévitable quand on a un pareil neveu à la tête de la France. Ses talens personnels, à lui, atteignaient à grand' peine à la médiocrité.
Décidé, à ce qu'il a dit depuis, par les instances de l'abbé Eymery, sinon porté d'instinct à l'apparat de diplomate, aux honneurs de salon, M. de Chateaubriand accepta le secrétariat ; il partit.
Dans un premier voyage à Lyon, déjà il avait savouré le public enthousiasme, hommage spontané à la poésie d'A tala. Son second passage s'y poétisa encore en une espèce de fête académique.
Au reste, ce n'était pas à Lyon seulement; pareilles jouissances lui venaient à l'improviste, délices matérielles de la gloire : parfois se reposant dans une auberge de village, et la renommée du lieu embouchant sa trompette, arrivaient une mère, un père, leur enfant dans les bras avec larmes et remerciemens à l'auteur du Génie du christianisme: il avait sauvé la religion.
« Ce qui m'a touché, écrivait-il alors à un ami, M. Jobert, c'était, du moins j'ose le croire, c'était d'avoir produit un peu de bien, d'avoir consolé quelques cœurs affligés, d'avoir fait renaître au fond des entrailles d'une mère l'espérance d'élever un fils chrétien, c'est-à-dire un fils respectueux, soumis à ses parens »
Passé le Mont-Cenis, la Doria ouvre l'entrée de l'Italie. Turin ne lui plut pas ; la Lombardie le réconcilia avec le sol ausonien, où l'on voit d'abord un pays fort riche dans l'ensemble, et qui fait dire, «C'est bien; » mais qui offre un bien autre enchantement quand on vient à détailler les objets.
A Milan, Murât le proconsul le reçut avec empressement, avec obligeance. Il était chargé pour lui d'une lettre de sa belle-sœur, madame Bacciochi, laquelle étendait une active protection et sur M. de Fontanes et sur M. de Chateaubriand.
Le futur roi de Naples venait d'être père, de quoi le Milanais se trouvait en liesse; M. de Melzi, ce haut caractère encore un peu romain, ce demi Caton, que Napoléon ne put par la suite séduire à son gré, en faire un instrument facile, gouvernait alors la république Cisalpine ; il en était vice-président. M. de Chateaubriand, au gala du baptême, trouva en M. de Melzi un ami de son frère aîné.
Écrivain délicatement organisé pour les délices extatiques il n'avait encore, Memnon ambulant, résonné qu'à la belle nature. Ici ce fut le tour des pays historiques. A Rome, il s'écrie :
« J'ai vu, je crois, ce que personne n'a vu, ce qu'aucun voyageur n'a peint. Les sots! les âmes glacées! les barbares ! quand ils viennent ici n'ont - ils pas traversé la Toscane, jardin anglais au milieu duquel il y a un temple, c'est-à dire Florence? N'ont-ils pas traversé en caravane, avec les aigles et les sangliers, les solitudes de cette seconde Italie, que l'on nomme l'Etat romain? Pourquoi ces créatures voyagent-elles? Arrivé comme le soleil se couchait, j'ai trouvé toute la population allant se promener dans l'Arabie déserte à la porte de Rome. Quelle ville ! quels souvenirs ! »
La veille de Saint-Pierre, il entre dans Rome. Le pape officiait ; mais, dit le secrétaire d'ambassade, chant médiocre, église déserte; point de peuple
Ses six mois environ passés en Italie furent bien plutôt les six mois d'un numismate, d'un homme de lettres que d'un homme entortillé dans les arcanes d'une légation. On sent que le paysage de Tibur, la Villa Adriana, temples, ruines, catacombes, obélisques, Panthéon, bouleversaient bien autrement son âme que les dépêches de Paris, au reste dépêches fort tranquilles, les affaires de la religion allaient toutes seules. Le secrétaire d'ambassade ne se sentait vivre qu'aux Loges de Raphaël, à la bibliothèque du Vatican; aussi y vivait-il bien plus qu'à la chancellerie, dévidant des jours filés d'or et de soie. Déjà, il méditait ses Martyrs; tourmenté d'Homère, il pensait Eudore, Cymodocée; il les choyait, il les promenait à Naples, à Herculanum, à Pompéï, à Baïes, et toujours le démon de l'épopée attaché à son esprit.
C'était d'ailleurs bien la terre des fascinations épiques : ici le tombeau de Virgile avec son laurier de célébrité européenne, dont il cueillit un rameau avec cette émotion que sent seul le génie, et que le génie comprend seul aussi; émotion qui fit rire assurément quelque lazzarone couché au soleil par là ; et qui était pour M. de Chateaubriand un pronostic sibyllin, un fu Marcellus eris. Il envoya avec religion une feuille de ce laurier à son ami M. de Fontanes.
Le lac d'Averne, la grotte de la Sibylle, le littoral napolitain où dorment et Palinure et la nourrice d'Ence, il foulait tout cela au milieu de ses joies, de ses hallucinations d'épopée ; il les foulait, comme Virgile, deux mille ans avant lui, heureux de hautes, de brillantes fantaisies.
De retour à Rome, promenades à la Villa d'Est. Autre émoi • l'Arioste s'y délecta à la composition de son généreux poème ; promenades au couvent de Saint-Onuphre, et le Tasse y ressucitait à ses yeux, la Gerusalemme à la main-A chaque pas son immense littérature se réveillait; de là des lettres mêlées de toutes sortes de citations, de versets du Psalmiste, d'hexamètres de Virgile, d'octaves du Tasse ; puis du Catulle, puis du Jérémie, du Cicéron, de l'Arioste; c'est un admirable pêle-mêle, bien permis d'ailleurs à l'homme en qui chaque témoignage du passé fait vibrer une des fibres de l'histoire, de la poésie, de l'Écriture.
Ce fut alors qu'il vit Alfieri, mais au moment où il entrait dans la bière. »
«Le cercueil était un peu trop court, on inclina la tête du défunt sur sa poitrine, ce qui lui fit faire un mouvement formidable. »
Prié de tenir une enfant sur les fonts baptismaux, M. de Chateaubriand, au grand ravissement des père et mère, voulait la nommer Atala. Mais à Rome, où la réaction dévote se trouvait moins violente en raison du peu de dangers courus sur les lieux par le catholicisme, on était moins enchanté de ses ouvrages. On s'y scandalisait, au contraire, de ces alliances perpétuelles du paganisme et du christianisme. Atala y était un peu trop amoureuse, le Génie y était entaché de la mondaineté de Louis XIV et des sataniques fictions de la Grèce. Bonaparte crut faire un agréable cadeau au pape en M. de Chateaubriand; il a avoué lui-même son gros mécompte là-dessus.
Le prêtre demande au parrain quelle sainte c'était qu'Atala; il la cherche dans le martyrologe. L'auteur insiste, le curé s'entête : on attend, la discussion s'engage, bref, l'on s'en retourne au logis, la petite baptisée.
Plainte à son éminence il signor Fesch. Celui-ci, Corse, par conséquent bien plus attaché au prosaïsme des choses liturgiques qu'au roman de son secrétaire, désavoua sainte A tala; même il se prit à dire que cette manie de donner aux enfans des noms profanes sentait furieusement la révolution ; puis, moitié d'un ton paternel, moitié impérativement, il lui conseilla de se défaire de ses coutumes jacobines.
M. de Chateaubriand révolutionnaire ! il s'en défendit, il en jura ses grands dieux, ajoutant qu'il était bien ridicule qu'on fit à lui une pareille difficulté, « car, observait-il, Votre Eminence doit bien savoir que d'Atala à toutes les les autres saintes il n'y a pas grande différence. - Cospetto di Baccho ! »s'écria le cardinal scandalisé.
M. de Chateaubriand coupa le nœud gordien : il donna sa démission, et partit pour Paris.
Bonaparte parle quelque part de mauvais services que lui aurait rendus le secrétaire d'ambassade à son retour de Rome, auprès de l'ex-roi de Sardaigne; mais il disait cela à Sainte-Hélène. Depuis la brochure de Buonaparte et des Bourbons, cet homme au-dessus de tant d'animosités vulgaires, faisait à l'auteur l'honneur de le haïr. Oui, tandis que tant de grands coupables, de grands traîtres à sa cause, et demeurés personnages, altesses , majestés même, étaient confondus dans ses mépris, M. de Chateaubriand jouissait de toute l'étendue de sa haine.
Mais, en 1803, en apprenant cette zizanie, Bonaparte trouva bien osé le sujet qui s'émancipait à contrarier un membre de ce que in petto il appelait déjà sa dynastie. Il se sentit piqué dans son amour-propre avunculaire. L'on croyait la disgrâce complète; Napoléon s'était mis en colère.
Chateaubriand se dessina seul avec indépendance sous ce consulat illustre sans doute, période d'éclat, période d'organisation ou plutôt d'emménagement, mais qui ressemble bien; il faut en convenir , à une série de capitulations de consciences, à une kyrielle d'abjurations de principes; période mesquine sous ce rapport, dégoûtante, où ces généraux, ces guerriers de Zurich, de Valmy, se laissèrent aller à la corruption du puissant, se détachèrent de la vieille cause républicaine, professant le culte de l'argent, idolâtres de Mammon , préludant ainsi à l'anoblissement impérial, eux que la liberté avait portés sur ses ailes, eux forts par l'épée du peuple, eux, les coupables! qui plus tard se montrèrent dans toute la vileté du culte de l'argent, en 1813 et 1814, quand le grand corrupteur, à son tour malheureux, lui qui disait : Il n'y a qu'une vérité au monde, c'est d'avoir beaucoup d'argent, se vit suicidé de ses maximes et de ses enseignemens trop bien suivis, car ceux qui avaient trahi la république pour des bâtons de maréchaux, des siéges au sénat, le trahirent lui-même pour la continuation de leurs hauts emplois.
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Indi doins sonom en 1003 30