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L'Enchanteur 1768—1848

Chapitre XLIII

Histoire de la vie et des ouvrages de M. de Chateaubriand, considéré comme poète, voyageur et homme d'état, avec l'analyse de ses ouvrages · 20 min de lecture · p. 241–264 · chapitre 43 sur 53

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Chez Vimont, 1832, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Examen des Quatre Stuart. - Assimilation des révolutions anglaise et française. -Jacques Ier. - Charles Ier. -Strafford. - Cromwell. - Décapitation de Charles Ie. - La république anglaise. - Le protectorat. - Restauration : Charles II; son caractère, ses fautes. - Jacques II: son expulsion. - Défaut de cet écrit de M. de Chateaubriand.

Ce n'est plus le même peuple, ce ne sont

plus les mêmes habitudes, les mêmes mœurs,

la même législation ; sans doute il y a quel-

que chose d'incomplet encore dans ces as-

semblées populaires... mais la réunion de

ces états, leurs actes, laissent dans la classe

moyenne une impression profonde.

Capefigue

Un immense intérêt doit s'attacher à cet écrit, les Quatre Stuart, et surtout chez nous Français, où la tragédie révolutionnaire s'est mouvementée de la même péripétie que celle qui termina, à Withehall, le drame de Charles I* ; et encore. à l'époque où M. de Chateaubriand écrivit ses Quatre Stuart, lorsque son ambassade le jetait désœuvré de diplomatie, ou à peu près, sur cette scène qui a eu son Louis XVI et son Napoléon anglais, où le xvI siècle date d'une manière sonore , l'analogie n'était pas encore complète : il nous manquait notre 1688, l'expulsion définitive des Stuart français. Enfin Holyrood s'acquitte envers Saint-Germain en Laye, et son écho peut retentir de ces vers de Didon :

Me quoque per multos similis fortuna labores Jactatam hâc demum voluit consistere terra.

Comme vous fugitive, Comme vous exilée, enfin sur cette rive J'ai trouvé le repos.

C'est que la révolution est chose classique de sa nature, c'est que l'imitation veut des modèles ; c'est que des antécédens, dans les levers de boucliers de la démocratie, raffermissent ses irrésolutions, sont des rendez-vous sûrs pour les volontés, encouragent, incitent. Sous M. de Villèle, c'était d'Hampden que l'on arguait pour le refus de l'impôt ; sous M. de Polignac, l'opposition se prit de belle passion pour 1688.

Jacques 1er, que Walter Scott a jeté chevaleresquement au travers des frais et riches paysages de sa Dame du Lac, Jacques Ier passe bien tranquillement devant M. de Chateaubriand. Il le met dans le lit de l'altière Elisabeth, et nous donne l'une de ses sentences, sentence incontestablement excellente pour l'art de régner, si cet art avait besoin de sentences.

Jacques était un controversiste ; or comme tel il ne haïssait pas la réplique; il la voulait, la quêtait ; il y eut liberté d'opinions de son temps, une certaine liberté de la presse.

Ce fut au milieu de cet aiguisement des esprits que Charles 1er débuta sur le trône. D'abord on voulut la destitution du ministre Buckingham ; comme de raison les rois aux pieds desquels les chambres, les parlemens portent des hommages, ne s'empressent pas d'obéir à ces intimations. Un ministre est toujours la pomme de discorde dans ce drôle de gouvernement représentatif.

Voilà Charles 1r qui veut gouverner sans parlement. Douze années durant même il resta sourd aux cris des libéraux du temps et aux cris de sa conscience. Il ne fit pas un mauvais usage de son pouvoir illimité; mais, dit notre historien : « Du gouvernement absolu au gouvernement arbitraire la conversion est facile : l'absolu est la tyrannie de la loi; l'arbitraire est la tyrannie de l'homme.»

On voit que M. de Chateaubriand fait aussi du Montesquieu quand il veut.

Survinrent des démêlés pour ce prélèvement du ship-money, puis des querelles de papisme. Alors il y eut une espère de comité directeur du nom de covenant; mais, de même que M. de Villèle a depuis opposé la congrégation au carbonarisme, la royauté fit aussi son covenant.

Il avait fallu se mettre en campagne, les affaires s'étaient embrouillées, quand Charles 1er ne vit d'autre fil d'Ariane que la convocation d'un parlement, ce qui, dans un déclin de monarchie, ne manque jamais de mener à la république, remède fallacieux, dont il faut savoir se passer ; et, dans le cas d'impossibilité, mieux vaut se prêter de bonne grâce aux circonstances, jouer aussi bien que possible le Sylla, le Codrus, constituer l'état populaire; au lieu de perdre sa tête, il y a une popularité à gagner à cet expédient.

Les états tombent par les rois médiocres : il n'est rien pour la prospérité nationale comme les puissans génies ou les nullités royales, car encore ces dernières, ces princes dépourvus de haute portée, ces princes ineptes, incapables, n'ont pas la prétention de faire rien par eux-mêmes. Il y a toujours auprès d'eux quelque habile ministre; un Louis XIII manque rarement d'un Richelieu.

Charles Ier se sentit malheureusement des velléités de roi ; il n'était pas assez nul.

Il se conseillait d'une forte tête diplomatique, de Strafford ; et vraiment c'est pitié que de voir, dans M. de Chateaubriand, l'indigne conduite du roi envers lui, du roi qui, par faiblesse, acquiesce contre son gré à la condamnation de son Sully, qui signe l'arrêt, toujours avec des prétentions au rôle imposant de majesté.

Homme d'état, l'auteur s'occupe de prédilection des hommes d'état d'alors, comme étant du métier, comme Mahomet, qui, dans son Coran, ne laisse jamais passer les noms de Moïse, de Jésus, et autres sectaires, sans les saluer d'une épithète; et c'est justice, car en fait d'histoire politique les arcanes ministériels sont toute la vie d'un état.

Il peint les conseillers de Charles I; ce ne sont pas, il est vrai, de ces coups de pinceau comme en donne Montesquieu à propos de Marius, de Pompée, de Catilina, de Caton, d'Octave, dans sa Grandeur des Romains; ce ne sont pas même de ces portraits à la Voltaire, comme :

Il se présente aux seize et demande des fers, Du front dont il aurait condamné ces pervers.

Ou bien :

Vicieux, pénitent, courtisan solitaire, Il prit, quitta, reprit la cuirasse et la haire ;

Ni même de ces portraits à la Lucain :

Nil actum reputans si quid superesset agendum.

Mais M. de Chateaubriand n'en trace pas moins remarquablement Thomas Coventry, Richard Weston, lord Pembroke, Montgommery, le comte Dorset, lord Holland, etc. Il est vrai de dire que si le coloris lui manque parfois, c'est la faute des types; mais arrivé à la plus grande célébrité de l'époque, à ce poétique et imposant modèle aux pieds duquel ont échoué MM. Victor Hugo et Villemain, on demande en vain les effets de style, la beauté de dessin, la grandeur des vues de l'homme que nous verrons parler si bien de Bonaparte, de Washington, de l'homme qui ne faillira pas à vivifier Moïse avec sa vérité toute hébraïque et son orientale grandeur.

Oui, Cromwell est faible dans cet opuscule, lui qui se déploie dans l'histoire anglaise avec son incendie d'ambition, avec ce fanatisme feint dont il couvre ses passions puissantes, nous rappelant ce Tiphée de la première Pithique de Pindare :

Ce reptile effroyable enchaîné dans ce gouffre, Et portant dans son sein une source de feux, (Qui) vomit des tourbillons et de flamme et de soufre

Qui montent dans les cieux.

Il y avait du Tartufe, il y avait du Mahomet dans ce colonel de cavalerie dont Louis XIV porta le deuil à sa mort, et dont Christine de Suède admirait le génie, le qualifiant de grand homme dans ses lettres latines, elle aristocrate entre les rois ! Comme Tartufe, et plus heureux que lui, il s'impatronisa dans la maison. Comme Mahomet, il remua un coin du monde, donna une vie, une vigueur extraordinaire à ses acolytes ; mais Mahomet ne jouait pas une comédie ; fanatique, il croyait, lui tout le premier, aux dogmes, aux fictions enivrantes qu'il évangélisait, quoique cela nous semble invraisemblable à nous occidentaux ; aussi la vie de ce grand sectaire, si elle était écrite d'une certaine hauteur de vue et sans nos préventions européennes, serait-elle une abondante source d'aperçus neufs, une étude d'une psycologie orientale, insolide. Si je savais l'arabe je l'écrirais. Mahomet appartient à tout le moins au drame de Mérimée, ainsi que Cromwell.

Cromwell ne porta pas à d'aussi grands résultats que le prophète de la Mecque cet heureux et savant emploi de la persuasion. L'Angleterre s'assit dans sa grandeur durant sa vie; elle s'inféoda l'Océan, malgré les grands hommes de mer alors sous le pavillon français, ces Tourville, ces Duquesne, ces Dugay-Trouin, sans héritiers depuis.

Cromwell avait paru d'abord au parlement de 1628; il s'y électrisa du parti le plus vivace, du parti puritain : ce n'était pas un orateur ; rien, ni extérieur physique, ni dignité, ni talent d'élocution. « Sa voix était aigre et passionnée, ses manières rustiques, ses vêtemens sales et négligés. Cromwell était d'une taille ordinaire (cinq pieds cinq pouces environ) ; il avait les épaules larges, la tête grosse et le visage enflammé. » C'était enfin ce Cromwell de Paul Delaroche que nous avons vu tous à la dernière exposition au Musée ; c'était, si l'on fait attention à la grandeur du protectorat entre les mains de cet homme d'un extérieur repoussant, c'était cette figura robusta e valida du Cap des Tempêtes.

De disforme e grandissima estatura, O rosto carregado, a barba esqualida; Os olhos encorados, e a postura Medonha e ma, e a cor terrena e pallida.

Il disparaît; et douze années durant il n'est plus question de lui.

Convocation du parlement de 1640. Les guerres civiles venaient de s'allumer, le fanatisme des Têtes-Rondes s'épandait. Cromwell, tourmenté de génie, porté d'instinct au conflit, en travail de grandes choses, s'abandonna à toutes les fureurs qui tourmentaient son âme. Le puritanisme leur ouvrait une issue ; il lui fallait être un grand homme ; il se jeta dans la guerre civile à la tête d'un régiment, enivré des lectures de la Bible.

Nous concevons difficilement, nous témoins d'une exaltation républicaine toute voltairienne, cet aveuglement religieux qui faisait la force, la vigueur du parti républicain anglais. Hé bien ! comme les jacobins distingués par leur effervescence entre les patriotes, les Indépendans poussaient entre les puritains le plus vivement à la république; section dominante que ces Indépendans, espèce de comité de salut public, à la tête desquels Cromwell se plaça ! Hommes revêtus du Seigneur, comme on le disait alors, Cloathed with the Lord.

Charles Ier est battu partout. Il s'enfuit en Ecosse parmi ses co-réligionnaires les plus dévoués ; Montrose ne lui sert de rien, Montrose, homme de guerre expérimenté, Montrose que le cardinal de Retz, prêtre brouillon qui s'entendait quelque peu à classer les hommes, voudrait parmi les Vies de Plutarque.

Fiez-vous à ces dévots ! Les papistes écossais, que l'on nommait les Saints, vendirent Charles aux commissaires anglais pour 800,000 liv. st.

Durant la prison du roi les affaires prirent une tournure encore plus furieuse ; c'est ce qu'il faut laisser raconter par M. de Chateaubriand.

«Les Presbytériens, libres de craintes du côté du roi, essayèrent de licencier l'armée où dominaient les Indépendans ; les Indépendans l'emportèrent: ils formèrent entre eux, dans leurs camps, une espèce de parlement militaire aux ordres de Cromwell ; les officiers composaient la chambre haute, les soldats, qu'on nommait Agitateurs, la chambre basse : c'est ainsi que la constitution républicaine de Rome passa aux légions de l'empire. Soixante-deux membres indépendans du vrai parlement, ayant à leur tête les orateurs, allèrent rejoindre l'armée militante, prêchante et délibérante, laquelle vint à Londres, et chassa qui bon lui plut de Westminster. En même temps, le cornette Joyce, qui, jadis tailleur, avait quitté l'aiguille pour l'épée, enleva le roi du château d'Holby, le conduisit prisonnier de l'armée à Newmarket, et de là à Hamptoncourt. »

Voilà le gouvernement entre les mains des exagérés; et le roi est en prison ! Sans doute il s'écriait comme le plus fameux des Plantagenets, comme l'Achille des croisades, ce Richard Cœur - de - Lion, troubadour et sabreur, beau comme Achille et comme lui jouant de la lyre dans ses douleurs :

Prou ha d'amicz, ma paure son li don !
Honta y auran se por ma rehezon
Souy fach dos hivers prez.

«Les amis ne lui manquent pas (à un roi prisonnier), mais pauvres sont leurs dons; ils en seront honteux, si, faute de rançon. je demeure captif pendant deux hivers. »

Tombé entre les mains des plus exaltés de ses ennemis, quel fut celui qui vint à son aide? Cromwell.

Cromwell lui-même disait à Hamptoncourt: « Le roi est injustement traité ; mais voici ce qui lui fera rendre justice; » et il montrait son épée. Cependant les négociations ne tournèrent pas à bien. Charles était vantard, prometteur, et par-dessus cela, en raison de sa qualité royale, plein de dédain pour les puritains dont il avait besoin, il méprisait ceux avec qui il traitait. Il parvint à se sauver de sa prison ; il erra, alla demander asile au gouverneur de l'île de Wight, le colonel Hammond, qui le retint prisonnier.

Incarcéré au château de Carisbrook, Charles ne croyait pas avoir joué si gros jeu; car les doctrines de Buchanan, de Mariana, sur la légalité du régicide se répandaient bien, si vous voulez ; un obscur pamphlétaire latin qui portait un monde de poésie biblique dans la tête, pamphlétaire du nom de Milton, avait bien quelque peu écrit sur cette matière; mais le roi ne croyait pas à l'échafaud pour les monarques.

Il y avait la malheureusement pour lui un demi-Mahomet. Crom well s'était compromis dans l'esprit du parlement et des soldats niveleurs (ainsi s'appelaient les plus forcenés puritains) ; Cromwell avait stipulé l'ordre de la Jarretière et le titre de comte dans ses relations avec le roi ; les fanatiques parlaient d'un collier de chanvre pour lui au lieu d'une jarretière, antithèse alors fort à la mode, puisque Montrose joua dessus en marchant à la potence. Cromwell pour détruire ces rumeurs se montra le plus acharné contre le roi; ce fut lui qui proposa sa mise en jugement, qui y revint, insista, persista : il fallait regagner sa popularité à force de démonstrations régicides. Misérable machiavélisme! mais ce Machiavel pratique était homme d'action : les niveleurs se sont assemblés vociférant contre Cromwell; il se présente à eux, tire sa rapière, en tue deux, en fait emprisonner d'autres : cet acte de vigueur rétablit son autorité.

Il bataille ensuite, prend plusieurs villes, marche sur Londres où le parlement ne lui plaisait pas, comme entaché de modération. Le parlement résiste; mais le colonel Pride, ex-charretier (un tailleur ! un charretier ! oui, mais ce sont là les hommes à résolutions vigoureuses. En fait de révolutions ne nous parlez pas de ces gens énervés par l'étude; c'est le doctrinarisme), arrête les membres modérés à la porte de Westminster. Le parlement se trouve réduit à cinquante-trois votans; c'est le parlement croupion, mais c'est aussi le parlement qui décréta la république anglaise.

Cent quarante-cinq juges sont nommés pour instruire le procès de Charles Stuart, roi d'Angleterre, sous la présidence de Bradshaw.

Si les rois de souche sont hautains, remplis d'eux-mêmes, cette opinion personnelle les relève dans l'infortune ; accoutumés à la représentation, ils jouent leur rôle avec sublimité au dénouement : témoins Charles le et Louis XVI.

Il déclina la compétence des commissaires, et se laissa juger en protestant.

Cromwell siégeait à ce tribunal. Dans une délibération où le colonel Downes soutenait une proposition du roi, proposition qui devait tout accommoder, Cromwell ne parvint qu'à grand' peine à l'emporter sur lui : Charles voulait abdiquer en faveur du prince de Galles.

« John Cromwell, alors au service de Hollande, vint en Angleterre de la part du prince de Galles et du prince d'Orange pour tâcher de sauver le roi. Introduit avec beaucoup de peine auprès d'Olivier son cousin, il chercha à l'effrayer de l'énormité du crime prêt à se commettre ; il lui représenta, à lui Olivier Cromwell, qu'il L'avait vu jadis à Hamptoncourt dans des opinions plus loyales. Olivier répliqua que les temps étaient changés, qu'il avait jeûné et prié pour Charles, mais que le ciel n'avait point encore donné de réponse. John s'emporta et alla fermer la porte ; Olivier crut que son cousin voulait le poignarder: « Retournez à votre auberge, lui dit-il, et ne • vous couchez qu'après avoir entendu parler de » moi. . A une heure du matin un messager d'Olivier vint dire à John que le conseil des officiers avait cherché le Seigneur, et que le Seigneur voulait que le roi mourût »

Voilà d'étranges scènes ! L'arrêt de mort fut signé le 29 janvier 1649.

M. de Chateaubriand a recueilli avec soin, dans les mémoires et les écrits du temps, tous les détails les plus minimes ; c'est au point que cela ressemble quelquefois à la Gazette des Tribunaux. On s'attendait à de l'attendrissement, à un style haut comme Jérémie, plein comme Bossuet, sonore, vaste, beau, onctueux, pénétré, comme l'est toujours celui de l'auteur. Rien de tout cela. Cependant il semble satisfait de lui-même en disant dans sa préface : « Cet ouvrage est de mon âge et de mon style actuels. » Croirait-on, par exemple, que la recherche des véritables exécuteurs du monarque l'occupe avec persistance, tandis que Cromwell lui échappe presque toujours, Cromwell, lui si important?

Charles décapité le 30 janvier, vite la république anglaise; elle fut décrétée au milieu d'une infinité de plans proposés, accueillis, médités, rejetés. Cromwell s'illustra encore au service de la république, passant en Irlande avec dix-sept mille hommes, et n'en revenant qu'après complet assujettissement ; de là courant en Ecosse, où Jacques Il avait mis sur pied une armée ; il l'atteignit à Worcester, le battit le 3 septembre 1651 ; et ce jeune prince, comme son père il y a quelques années, comme plus tard son descendant Charles Edouard, erra déguisé, sans lieu pour reposer sa tête, obligé une fois de passer une journée sur la cime d'un chêne, demandant l'hospitalité aux châteaux stuartistes. Cromwell de retour à Londres y fut reçu comme acclame l'enthousiasme. Les affaires de la république vinrent en prospérité ; toutes les puissances de l'Europe la saluèrent gracieusement; de fortes escadres portèrent dans toutes les mers le pavillon républicain ; de grands amiraux surgirent, s'illustrant à la conquête des Barbades, de la Virginie; intimidant le Portugal et battant la Hollande, la Hollande forte alors de Tromp, de Ruyter, de Wite, de Van-Galen !

Cromwell remplit les places de ses créatures, l'armée était dévouée corps et âme au héros de Worcester; que lui manquait-il? de dissoudre le vieux parlement pour en nommer un à sa guise.

C'est quelque chose de drôle que son 18 brumaire, plus bouffon, et de beaucoup, que celui de l'orangerie de Saint-Cloud! Les Communes ne voulaient pas de la dissolution ; Cromwell argumentait du psaume CX pour le renvoi. Cette raison-là, très bonne dans cette révolution mystique, ne convainquit pas les députés. Ils s'entêtèrent contre le psaume, oui, ils prirent même un arrêté assez vigoureux; ce que apprenant Cromwell, il s'écria tout en colère : « Je me vois forcé de faire une chose qui me fait dresser les cheveux sur la tête. » Le pauvre homme!

Il prend trois cents soldats ; il entre seul dans la chambre et dit mille injures au parlement, injures ascétiques, mais qui finissaient ainsi : Le Seigneur en a fini avec vous; il a choisi d'autres instrumens de ses œuvres. Le pauvre homme!

« Le général frappe des pieds, dit M de Chateaubriand ; les portes s'ouvrent, deux files de mousquetaires, conduits par le lieutenant-colonel Worsley, entrent dans la chambre, et se placent à droite et à gauche de leur chef. Vane veut élever la voix : «Or, sir Henri Vane ! sir Henri Vane! dit Cromweil ; le Seigneur me délivre de sir Henri Vane ! » Désignant alors tour à tour quelques uns des membres présens : • Toi, dit-il, tu es un ivrogne, toi un débauché (c'était Martyn, ce régicide dont il avait barbouillé le visage d'encre), toi un adultère, toi un voleur», ce qui était vrai. Harisson fait descendre l'orateur de son fauteuil en lui tendant la main. Le troupeau, épouvanté, sort pêle-mêle ; tous ces hommes s'enfuient sans oser tirer l'épée que la plupart portaient à leur côté. « Vous m'avez forcé à cela, disait Cromwell ; j'avais prié le Seigneur nuit et jour de me faire mourir plutôt que de me charger de cette commission. » Le pauvre homme !

Tout burlesque qu'est ceci, il y a néanmoins au fond cette réflexion vraie de M. de Chateaubriand : « Bonaparte, à Saint-Cloud, fit sauter les républicains par les fenêtres avec moins de fermeté et de décision politique que Cromwell n'en mit à dissoudre le long parlement. »

La république anglaise avait duré du 30 janvier 1649 jusqu'au 20 avril 1653, un peu plus de quatre ans.

PROTECTORAT. Olivier Cromwell s'appuya des fanatiques de l'armée; car l'armée à Londres c'était les prétoriens de Rome : à la force la liberté. Un nouveau parlement, parlement choisi, fait à plaisir, offrit le pouvoir à Cromwell.

C'est trop, répondait-il, c'est trop de la moitié.

Ce grand imposteur, dans le discours d'ouverture de la session, versa des larmes, s'agenouilla, tit du biblisme encore ; en définitive , il n'accepta que le titre de protecteur ; et l'instrument du gouvernement fut le nom donné à la constitution nouvelle.

Son règne, plus court que celui de Napoléon, fut plus désoccupé. Insoucieux de marier ses filles avec des rois, il ne voulut pas coiffer de couronnes ses deux fils. Bonaparte au petit pied, moins fastueux, il s imposa de moindres tâches. Ce n'est pas que son génie n'en fût venu à bout ; mais s'il avait tout autant de ressources politiques que Bonaparte, son cœur s'épanouissait moins dans le grandiose. L'hérédité du protectorat, le renvoi de parlemens trop hostiles, des espionnages, des tracasseries domestiques avec ses filles, les unes royalistes, les autres républicaines, remplirent principalement ses cinq ans de vie couronnée.

Il éleva la Grande-Bretagne, fit rechercher son amitié par l'Espagne, la France; il humilia la Hollande, prit des colonies trans-atlantiques; mais cela est peu de chose en comparaison des affaires de ce siècle-ci.

Il mourut. Il fallait bien cependant qu'il fascinât le monde, puisque Pascal se prit à dire : «Cromwell allait ravager toute lachrétienté.... Et M. de Chateaubriand ajoute : « Ce nom de Cromwell qui produisait la lâcheté européenne... »

Richard Cromwell lui succéda, Richard empêtré dans le prosaïsme des vulgarités de ce monde, Richard indifférent à tous les sentimens, à toutes les passions, ces vents qui brisent, ravagent, qui renversent les forêts, si vous voulez, mais qui sont l'âme du panorama d'une escadre cinglant en grande harmonie; Richard, bon homme, d qui le bruit pesait comme au Chrysale de Molière; il abdiqua pour vivre tranquille en sa maison de campagne.

Troubles sur troubles après cette parade. Monk vint de l'Écosse avec douze mille hommes ; il n'avait pas assez de génie pour continuer Olivier, il se fit un rôle à lui ; il affecta le républicanisme, et, faisant volte-face, couronna Charles II appelé des Pays-Bas, en échange de ce fameux ordre de la Jarretière et du duché d'Albermale.

Épicurien et vindicatif, homme de débauche, d'orgies et de persécutions, Charles Il voulut finir dans les plaisirs une vie commencée dans les souffrances. Le mal n'eût pas été grand; car qui me prouvera que home, maigre les éloquentes, les incisives déclamations du patricie Tacite, n'a pas été plus heureuse sous Néron lui-même, sous cet empereur de fêtes, de spectacles, de cirques, de courses de chars, de longs festins, de profusions ; qui me prouvera qu'elle n'a pas été plus heureuse qu'aux plus beaux jours de la république, au temps des Scipions, des Catons ? Les grands hommes ne se développent que dans les difficiles circonstances, mais leur gloire est le résultat et non le remède de ces temps malheureux. Charles I1, s'il se fût borné à des exploits anacréontiques, serait mon héros; mais il persécuta les régicides, ces hommes usés déjà par une vie d'action, de combats, de séditions; il n'y eut pas jusqu'aux bourreaux eux-mêmes qui allèrent porter leurs têtes à l'échafaud. On exhuma Cromwell, on exhuma puritains, niveleurs, que la mort avait préservés du glaive de la restauration. Tels étaient les entr'actes aux fêtes voluptueuses de la cour ; époque où l'Angleterre ne demandait qu'à se reposer, fatiguée qu'elle était de troubles, de combats, de siéges, évènemens qui profitent à quelques uns pour le malheur de tous. C'était encore l'époque où s'éradiait avec profondeur Milton, avec élégance Waller, Dryden, Otway, ou Loke et Newton pensaient, où Tillotson s'épandait avec l'abondance, la force de Bourdaloue sur les textes évangéliques.

Vint l'insipide Jacques Il , frère de Charles II; Jacques, dévot et entêté, qui, sans expérience des révolutions, remit en question le papisme, conseillé qu'il était de son confesseur; ce qui dura jusqu'à ce que son gendre, le prince d'Orange, Guillaume, vint prendre sa place. C'était en l'an 1688.

Les Quatre Stuarts sont encore une de ces consciencieuses compositions d'un homme dont l'érudition vaste, positive, nourrie de recherches, forte de travail, n'a d'égale que la richesse de son imagination. Mais, il faut le dire, les Quatre Stuarts ne sauraient prétendre à la qualification d'historique; c'est un recueil de documens, fait sur lieu, où rien ne manque, où tous les détails sont classés, comme les moindres faits, les noms, les dates ; mais du coloris, mais de la chaleur, de cette chaleur qui fait passer l'exactitude; mais de cette onction qui procède de la persuasion, mais du style riche, souple, superbe, n'en cherchez pas dans cette œuvre que j'ai entendu trop louer.

M. de Chateaubriand a rédigé cela avec l'aridité d'âme d'un homme d'état; insensible, lui qui avait à épancher son royalisme et son admiration napoléonienne sur Charles 1°* et Cromwell; calme, paisible, abrité contre les feux de la composition ; on le dirait fatigué du spectacle des révolutions, et n'ayant qu'une impression en déroulant la révolution anglaise, l'impression du dédain à l'aspect de ces phases servilement copiées par les révolutionnaires français. Cette fois-ci sa partialité n'a pas servi à son génie.

Ce n'est pas qu'il ne saisisse parfois ce bonheur de maximes de Montesquieu. Montesquieu me paraît reflété par-ci par-là dans cet écrit, ce qui m'explique ce ton négligé que l'auteur a voulu prendre. Mais ses sentences sont-elles toujours heureuses, naturelles? N'y a-t-il pas de la superfétation dans celle-ci : « Quand la liberté se réfugie à l'autel de la victoire, elle y est bientôt immolée : on la sacrifie pour obtenir le vent de la fortune.» N'y a-t-il pas trop de recherche dans ces deux autres : « Rien n'est plus rempli d'émulation que la bassesse. Il y a des espèces de vils héros que les succès de la lâcheté empêchent de dormir. » - « Cette révolution ne laissait à Mazarin que des mépris à dévorer; nourriture d'ailleurs analogue au tempérament du cardinal. •

Montesquieu a moins d'esprit.