Chapitre II
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M. de Chateaubriand novateur en poésie. - Son portrait. - Les Tableaux de la Nature. - Pourquoi il a plus tard renoncé aux vers. - Il réclame cependant sa part de gloire comme versificateur.
His soûl was like star and d-west a part.
« Son âme était semblable à un astre et habitait
seule. »
(WORDSWORTH, Sonnet à Milton. )
Il a existé une drôle de poésie, poésie essentiellement d'imitation, seconde édition des Mélibées et des Daphnis, la poésie pastorale ! En Portugal, en Italie, elle a long-temps fleuri ; mais , de Ribeyro, de Christoval Falçam, de Saa Miranda, de Marini, il ne reste plus rien : même on ignorerait ces travestissemens de plusieurs générations de versificateurs en bergers, ces mascarades satinées, rosées, sentimentales, sans le Pastor Fido, l'Aminta du Tasse, et quelques éclogues de Camoëns. C'est que ce genre était sans type; ces élégans Tircis n'ont existé jamais ni dans les A Algarves, ni dans la Toscane, ni même dans le Languedoc, où Florian se mit en tête dernièrement de les faire roucouler.
Ce n'est pas que la campagne ne soit le vrai domaine de la poésie : voyez Crabbe, Wordsworth, tous les lackistes d'Angleterre; ceux-là se sont réfugiés dans le sein, non pas d'une nature en cartonnage, en toile peinte, mais dans une nature d'eaux, de fleuves, de montagnes, de frimas, de rosée, de verglas, d'arbres, de précipices. The village, the borough de Crabbe, the vagrant woman, et the evening sketches de Wordsworth, beaucoup de morceaux de Coleridge, de Wilson, vivront ; ils vivront parce qu'il n'y a chez eux rien de cette imposture crue long-temps poétique et surtout pastorale, parce que dans le Bourg, dans la Mendiante, vivent, parlent, agissent, pensent des bergers, des laboureurs, vrais bergers, vrais laboureurs, sur les épaules desquels la versification n'a pas jeté ces manteaux brillans de paillettes, chamarrés d'euphémisme, de gongorisme et de cette afféterie que le cavalier Marini inocula à tous les Seicentisti.
Que de hautes destinées n'eussent pas appelé M. de Chateaubriand dans les cours de Napoléon, de Louis XVIII, de Pie VII, de Léon XII, où nous le verrons occupé de toute autre chose que d'éclogues, certes, il eût ouvert une nouvelle carrière. Il avait deviné à Combourg le lackisme.
C'est à cette éducation champêtre qu'il faut attribuer la timidité, l'embarras de M. de Chateaubriand dans le beau monde. C'est comme ce Virgile, d'une gaucherie, d'un emprunt à faire rire Julie et Mécènes à son entrée chez Auguste, gaucherie apportée des pâturages de Mantoue, mais avec cette profondeur, cette sensibilité qui valurent au monde latin l'épisode d'Aristée, le quatrième chant de l'Enéide, cet autre épisode de Nisus et d'Euriale, la Mort de Pallas, etc.
M. de Chateaubriand eût été plus à son aise au bord des lacs de Westmoreland et de Cumberland, dans l'ermitage de Wordsworth1 qu'à ce ministère, l'objet constant de ses sollicitudes, et que, dans ses momens de dépit, il a flétri du nom d'hôtellerie. Voici comment une dame d'esprit a parlé de M. de Chateaubriand étudié aux Tuileries :
(1) Nous avions bien deviné le lackisme de son génie, quand nous écrivions cela de M. de Chateaubriand. Il a essayé de se retirer dans les enchantemens pittoresques de la Suisse. ↩
« Sa conversation n'est pas brillante ; il n'improvise que dans le cabinet; devant plus d'un témoin il faut qu'il lise; mais dans son tête-à-tête, avec un secrétaire, la plume exercée de celui-ci ne peut suivre l'abondance rapide des paroles qu'il dicte. Il y a un fonds de mélancolie, ou plutôt de sublime tristesse, dans son talent. Le malheur lui a inspiré ses plus belles pages, et la solitude ne lui laisse plus voir les hommes que dans une perspective poétique; c'est là qu'il trouve ces phrases retentissantes comme le cor de Roland à Roncevaux, et capables de réveiller toute la chevalerie de l'histoire dans ses sépultures. Quand il cause, il est homme timide, inquiet, presque honteux; car il sent qu'il n'a pas pour lui la beauté des formes & sa parole écrite et son cœur sont tout ce qu'il y a en lui de vraiment chevaleresque ; sa tournure est presque bourgeoise; il a des épaules un peu inégales ; mais je n'y avais pas fait attention, le voyant toujours à travers les beautés de son style, jusqu'à ce que je lusse ce singulier éloge des bossus qu'il a introduit dans la Vie du duc de Berry, où il nous dit que les épaules du prince étaient un peu élevées, ainsi que dans toutes les grandes races militaires. Mais, la plume à la main, M. de Chateaubriand a dix coudées de haut, comme les Titans d'Homère, et il est beau comme les Paladins. A Dieu ne plaise que je veuille, par cette comparaison, offenser ni Duguesclin, ni le maréchal de Luxembourg, ces deux guerriers favoris.
• L'opposition est surtout favorable au génie de M. de Chateaubriand : elle le met en relief; aussi la faveur l'ennuie, et il s'est réjoui franchement dans le secret de son cœur de chacune de ses disgrâces. C'est, en général, dans un rôle hostile qu'il a fait du bruit à toutes les époques de sa vie: philosophe sous l'ancien régime ; émigré armé sous la république; écrivain religieux sous le directoire; donnant et motivant sa démission d'agent diplomatique sous le consulat, quand le duc d'Enghien fut assassiné; osant seul flétrir l'empire dans le MERCURE DE FRANCE, par un article sur Tibère; convertissant en critique politique l'éloge obligé de son discours d'académie; champion du royalisme contre les réactions de M. Decazes; ennemi de la censure, même en étant ministre, M. de Chateaubriand a eu l'honneur d'être odieux à toutes les médiocrités. »
La belle dame ne cite pas toujours juste ; n'importe : tous ceux qui ont vu et fréquenté le personnage le reconnaissent. Et cependant c'est aux champs que se forma ce caractère chevaleresque, aux champs que son opposition aux abus, aux vieilleries usitées, se manifesta d'abord dans la seule poésie qui lui convînt, celle de la nature.
« l'ous mes premiers vers sans exception, dit-il, sont inspirés par l'amour des champs; ils forment une suite de petites idylles sans moutons, et où l'on trouve à peine un berger. »
Des campagnes sans moutons ni bergers! vont dire certains classiques. C'est que M. de Chateaubriand avait vu par ses yeux ; et quand on a vu les vrais némorins, il n'est guère permis qu'aux Dorât et aux Florian de nous les représenter heureux, habillés de soie et tressant des bouquets pour leurs bergères.
Déjà se révèle en M. de Chateaubriand un caractère insoucieux des routines. Voyez, son humeur indépendante conspire contre l'hémisti- -che ! il ose l'enjambement! et les orthodoxes du temps ne voilaient pas la statue de Boileau après de tels sacriléges !
• Je n'ai rien, dit-il, ou presque rien changé à ces vers : composés à une époque où Dorât avait gâté le goût des jeunes poètes, ils n'ont rien de maniéré, quoique la langue y soit quelquefois fortement invertie; ils sont d'ailleurs coupés avec une liberté de césure que l'on ne se permettait guère alors. Les rimes sont soignées, les mètres variés, quoique disposés à se former en dix syllabes. •
Nous ne connaissons, il est vrai, que ce qu'il y a eu de meilleur dans ces poésies ; nous ne pouvons juger du tout. Quelques traits heureux, à qui la beauté de la forme, la mélodie d'arrangement ont valu le pardon en présence de l'auto-da-fé, voilà ce que nous avons ; quelques pages arrachées à trois volumes.
En 1784, à quinze ans par conséquent, M. de Chateaubriand soupirait ces vers dans ses forêts:
Je voudrais célébrer dans des vers ingénus Les plantes, leurs amours, leurs penchans inconnus ; L'humble mousse attachée aux voûtes des fontaines, L'herbe qui d'un tapis couvre les vertes plaines ; Sur ces monts exaltés le cèdre précieux, Qui parfume les airs, et s'approche des cieux Pour offrir son encens au dieu de la nature ; Le roseau qui frémît au bord d'une onde pure ; Le tremble au doux parler, dont le feuillage frais Remplit de bruits légers les antiques forêts ; Et le pin, qui, croissant sur des grèves sauvages, Semble l'écho plaintif des mers et des orages. L'innocente nature et ses tableaux touchans Ainsi qu'à mon amour auront part à mes chants. Voilà du nombre, de la fraîcheur même dans des images usées ailleurs. Il y a un peu du Lamartine dans le troisième tableau :
Le soir, au bord de la mer
Les bois épais, les sirtes mornes, nues, Mêlent leurs bords dans les ombres chenues. En scintillant dans le zénith d'azur, On voit percer l'étoile solitaire ; A l'occident , séparé de la terre, L'écueil blanchit sous un horizon pur, Tandis qu'au nord, sur les mers cristallines, Flotte la nue aux vapeurs purpurines.
D'un carmin vif les monts sont dessinés , Du vent du soir se meurt la voix plaintive, Et mollement l'un sur l'autre enchaînés, Les flots calmés expirent sur la rive.
Tout est grandeur, pompe, mystère, amour, Et la nature aux derniers feux du jour, Avec ses monts, ses forêts magnifiques , Son plan sublime et son ordre éternel, S'élève ainsi qu'un temple solennel Resplendissant de ses beautés antiques.
Le sanctuaire où le dieu s'introduit Semble voilé par une sainte nuit.
Mais dans les airs la coupole hardie, Des arts divins gracieuse harmonie , Offre un contour peint des fraîches couleurs De l'arc-en-ciel, de l'aurore et des fleurs.
Je le répète, il y a là-dedans de la rêverie Lamartinienne, belle de négligence et d'élévation au hasard, poésie que les mots fixent bien sur le papier pour l'usage du commun des hommes, mais qui, pour les autres, vit incréée, charme, séduit, captive, émerveille dans les magnificences d'un orage croisé d'éclairs, parmi les précipices et les pics sourcilleux couronnés du vol circulaire de l'aigle, dans les sublimes glaciers du pôle, dans une mer immense, dans la basilique de Saint-Pierre de Rome, dans les je ne sais quels enchantemens d'une femme qu'on idolâtre à la première vue, dans tout enfin ce qu'il y a de parfait, de gracieux, d'attrayant, d'imposant, de magnifique, dans la Marseillaise, dans le Déluge de Girodet, dans la Psyché de Picot, dans la voix pleine de larmes d'une tragédienne, dans les causeries d'une femme charmante, dans ce qui arrachait ce vers à Pétrarque:
Ch'il mio cor del suo dir non si disciolse.
Il paraît que, de quinze à vingt ans, notre poète passa dans de douces contemplations, dans des rêveries solitaires, ces années, la fleur de la vie, où, suivant l'expression de Rousseau, l'homme renaît une seconde fois.
Mais à mesure qu'avec la forte adolescence les idées se pressèrent en lui, et que l'imagination fermenta; que, images, sentimens, idées, se précipitèrent, lui vinrent en foule, il vit dans le mécanisme des vers, grand secours pour ceux en disette de pensées et qui peuvent suppléer la richesse des idées par celle des rimes, des entraves à l'énonciation de ce qu'il sentait.
« J'ai long-temps fait des vers, dit-il, avant de descendre à la prose. Ce n'était qu'avec regret que M. de Fontanes m'avait vu renoncer aux Muses : moi-même je ne les ai quittées que pour exprimer plus rapidement des vérités que je croyais utiles. »
Talma, vers la fin de sa carrière, ambitionnait la palme de la comédie ; Regnard eut le caprice de vouloir s'illustrer dans la tragédie. Sa muse, peu tragique, créa Sapor; Molière, vers la fin de ses jours, fit l'enfantillage de jouer la tragédie, et reçut des pommes cuites d'un parterre moins civilisé que celui d'aujourd'hui; il n'est pas étonnant que Sylla, qu'Auguste aient voulu être, vers leur déclin, l'un libéral, l'autre clément ; on dirait qu'il faut sans cesse un nouveau stimulant aux hommes, qu'une fois en possession d'une gloire, arrivés à son apogée, il leur faut encore où se prendre. Ne soyons pas étonnés de voir M. de Chateaubriand, reconnu et avoué le premier prosateur, revendiquer avec instance la réputation de poète en vers.
Aussi se prend-il à dire, avec un ton quelque peu mécontent :
« Si vous avez écrit plus de vers que de prose, ou plus de prose que de vers, on vous range dans la catégorie des écrivains en vers ou en prose, d'après le nombre et le succès de vos ouvrages.
•Si l'un des deux talens domine chez vous, vous êtes vite classé.
• Si les deux talens sont à peu près sur la même ligne, à l'instant on vous en refuse un , par cette impossibilité où sont les hommes, d'accorder deux aptitudes à un même esprit, comme je l'ai déjà remarqué. On vous loue même excessivement de ce que vous avez, pour déprécier ce que vous avez encore et qu'on ne veut pas reconnaître ; on vous élève aux nues pour vous rabaisser au-dessous de tout. L'envie est fort embarrassée, car elle est obligée d'accroître votre gloire pour la détruire, et si le résultat lui fait plaisir, le moyen lui fait peine. »
Qu'un jeune homme, ravi du jet brillant que le mètre donne à une pensée, de l'éclat d'une heureuse antithèse montée sur deux hémistiches, ou du bonheur d'une maxime enchâssée dans un alexandrin, se passionne, rêve, versifie, s'essaie, corrige, se fasse imprimer, rien de plus naturel: c'est surtout ce que l'on voyait avant la révolution, ce qui valut à ce vers de La Harpe l'autorité du proverbe :
Mon fils en rhétorique a fait sa tragédie.
Mais un prosateur renommé, occupé de graves travaux historiques, se raviser, se retourner avec sollicitude pour quelques parcelles de gloire poétique ! Nous avons goûté tout le charme des vers qui nous restent de sa jeunesse ; mais à Dieu ne plaise, pour nos plaisirs, que la versification devienne la manie de son arrière-saison, bien que les passages dérobés à ce mystérieux Moïse, gardé dans l'arche sainte du portefeuille, soient si brillans du soleil d'Arabie, si parfumés du cèdre hébraïque, si vivifiés d'un coloris fortement oriental.
Il faut le dire, des vers ne doivent pas s'épancher d'une source poétique à rassasier tout le monde; il en faut peu. Les règles, les observances de la versification sont si petites, si méticuleuses, disons le mot, si puériles, que pour descendre à loisir à l'examen de tant de petites victoires remportées par le rimeur il faudrait un temps que notre contemporanéité (elle vit si vite)! n'a pas le temps de perdre à cela.
Oui, je le sais,
Hence Poetry exalts
Her voice to ages, and informs the page With music, image, sentiment, and thought, Never to die ! the treasure of mankind !
Their highest honour, and the truest joy !
Il a raison, Thompson; oui, « quand la poésie adresse la voix aux siècles, et emploie l'harmonie, les images, le sentiment, la pensée, elle donne l'immortalité ! trésor du genre humain, sa gloire et sa vraie joie ! »
Mais, de grâce, n'allez pas, comme Southey, vous encadrer dans cinq poèmes épiques. Le Tasse n'en a produit qu'un, le Camoëns pas davantage ; et cependant Rossi en Italie, et Agosthino de Macédo en Portugal, les refont, le premier sous le titre de Gli Lombardi alla primiera cruciada, et l'autre, sous celui d'Oriente; et ces remanieurs ont leurs partisans ! Tout passe donc,› hélas ! dans ce meilleur des mondes possible !
Que ces grandes vicissitudes consolent ceux qui n'ont pas entouré leur nom d'une auréole ; que M. de Chateaubriand voie donc avec un peu de dédain ce siècle de frivolité qu'il trouve peu disposé à lui décerner une couronne pour des vers, bien qu'il n'ait pas à s'en plaindre sous l'autre rapport; qu'il se rappelle ce que Malherbe, descendu de son pindarisme, disait à Racan avec sa bonhomie de coin de feu :
• Voyez-vous, monsieur, si nos vers vivent par après nous, toute la gloire que nous en pouvons espérer, est qu'on dira que nous avons été deux excellens arrangeurs de syllabes : que nous avons eu une grande puissance sur les paroles pour les placer si à propos chacune en leurs rangs ; et que nous avons tous deux été bien fous de passer la meilleure partie de notre âge dans un exercice si peu utile au public et à nous-mêmes, au lieu de l'employer à nous donner du bon temps. »