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L'Enchanteur 1768—1848
Histoire de la vie et des ouvrages de M. de Chateaubriand, considéré comme poète, voyageur et homme d'état, avec l'analyse de ses ouvrages Chapitre I. Origine de M. de Chateaubriand. - Son éducation. - Ses dispositions poétiques. - La campagne les développe

Chapitre I. Origine de M. de Chateaubriand. - Son éducation. - Ses dispositions poétiques. - La campagne les développe

Histoire de la vie et des ouvrages de M. de Chateaubriand, considéré comme poète, voyageur et homme d'état, avec l'analyse de ses ouvrages · 8 min de lecture · p. 2–10 · chapitre 1 sur 53

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Chez Vimont, 1832, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Cineronte corona De laures immortales Las nueva d'Helicona, Sus diafanos cristales

Te dieron; y benevolas, su lira, de marGI.

« Les neuf sœurs te ceignirent de leurs lauriers

immortels, et te désaltérèrent de leurs ondes

limpides, en te donnant leur lyre d'ivoire. »

Moratin

A Combourg, village de Bretagne (aujourd'hui du département d'Ille-et-Vilaine), naquit, en 1769, François-Auguste de Chateaubriand.

Si les fumées chimériques de la noblesse portaient encore le même enivrement que jadis ; si un grand écrivain avait besoin des corollaires de T'illustration nobiliaire, M. de Chateaubriand pourrait montrer la souche de sa généalogie dans la royauté de Navarre, avant que la maison de Foix l'eût transmise à celle d'Albret, et par conséquent à celle de Bourbon. Les d'Hozier pourraient nous dire si dans la famille des Foix le ventre anoblissait. » Dans le cas de la négative, l'ascendance masculine du vicomte se mêlant aux Montmorency, il y aurait encore assez d'éclat historique dans son origine.

Jean de Laval de Montmorency, seigneur breton, alla chercher femme dans un castel des Pyrénées; il y épousa une Françoise de Foix. Il est quelque peu parlé des Chateaubriand dans les sirventes et tensons de Guillaume de Balaum, d'Arnaud Daniel, ou de je ne sais quels autres troubadours. C'est principalement sous François l* que ce nom se trouve mêlé aux affaires de la cour, à l'occasion de l'amour du preux monarque pour cette Françoise de Chateaubriand à qui mademoiselle d'Heyli, depuis duchesse d'Etampes, avec toute sa beauté mythologique et cette pureté de formes grecques qui la distinguaient, ne l'enleva qu'à grand' peine.

Marot, qui avait trouvé un Mécènes dans le sire de Chateaubriand, fit et inséra dans son recueil l'épitaphe de cette dame. Brantôme a circonstancié le récit de la rivalité des deux maitresses, et de la rupture du roi avec la première favorite. « J'ai , dit-il dans ses Mémoires des dames galantes, oui conter, et le tiens de bon lieu, que lorsque le roi François 1° eut laissé madame de Chateaubriand, sa maîtresse fort favorite, pour prendre madame d'Étampes..., ainsi qu'un clou chasse l'autre, madame d'Etampes pria le roi de retirer de ladite dame de Chateaubriand tous les plus beaux joyaux qu'il lui avait donnés, non pour le prix et la valeur, car pour lors les pierreries n'avaient la vogue qu'elles ont eue depuis, mais pour l'amour des belles devises qui étaient mises, engravées et empreintes, lesquelles la reine de Navarre, sa sœur, avait faites et composées, car elle était très bonne maîtresse. »

Brantôme ajoute que quand le gentilhomme envoyé à madame de Chateaubriand lui demanda ces joyaux de la part du roi, « elle fit la malade sur le coup, et le remit dans trois jours à venir. » Dans ce temps-là elle fit fondre tous ces ornemens, et les donna en lingots au gentilhomme quand il revint.

• Portez cela au roi, et dites-lui que puisqu'il lui a plu me révoquer ce qu'il m'avait donné si libéralement, je le lui rends et je le lui renvoie en lingots d'or. Quant aux devises, je les ai si bien empreintes et colloquées dans ma pensée, et les y tiens si chères, que je n'ai pu souffrir que personne en disposât, en jouît, et en eût le plaisir que moi-même. »

On assure que le sire de Chateaubriand prit les choses au tragique en apprenant les infidélités de sa femme. Varillas en raconte une vengeance qui n'alla à rien moins qu'à la mort de la belle pécheresse ; et Le Laboureur, dans ses Additions aux Mémoires de Castelnau , assure que le sire de Chateaubriand céda sa châtellenie au connétable de Montmorency, en partie pour le gouvernement de la Bretagne, et en partie pour se tirer de la poursuite qu'on faisait contre lui pour la mort de sa femme, dont il était accusé.

D'autres nient cette tragédie : ils disent que le mari se réconcilia avec sa femme. Bayle prit des informations sur les lieux; il écrivit à un de ses amis, qui lui répondit :

« M. d'Hozier m'a dit sur cela, que M. de Caumartin, l'un de nos six intendans des finances, a dans sa bibliothèque le factum que le connétable Anne de Montmorency fit faire contre les héritiers de M. de Chateaubriand pour soutenir la donation qui lui avait été faite de cette terre, et que ce factum commence par ces mots : Les malheurs qui ont accompagné la vie de M. de Chateaubriand sont si connus de toute la France, qu'il est inutile de les rapporter.»

Cette madame de Chateaubriand était sœur de Lautrec, auquel elle sut faire donner le bâton de maréchal de France.

Nous ne voyons plus guère figurer ce nom dans nos fastes nationaux, jusqu'à l'avènement de M. de Chateaubriand à cette gloire littéraire qui lui valut, dès le consulat, d'importantes missions diplomatiques. Il paraît que ses aïeux, durant les règnes de Henri IV et de Louis XIV , vivaient en gentilshommes de campagne dans leur manoir de Combourg.

La naquit notre illustre écrivain.

« Elevé comme le compagnon des vents et des flots, dit M. de Chateaubriand, ces flots, ces vents, cette solitude, qui furent mes premiers maîtres, convenaient peut-être mieux à la nature de mon esprit et à l'indépendance de mon caractère. Peut-être dois-je à cette éducation sauvage quelque vertu que j'aurais ignorée : la vérité est qu'aucun système d'éducation n'est en soi préférable à un autre. Dieu fait bien ce qu'il fait; c'est sa providence qui nous dirige, lorsqu'elle nous appelle à jouer un rôle sur la scène du monde. •

God made the country, and man the town.

« Dieu créa la campagne, et l'homme les cités. »

Oui, Cowper; et c'est cette campagne, cette nature dans sa magnificence, qui est la meilleure école du poète. Elle se révèle avec toutes ses richesses à l'enfant qui doit un jour en réverbérer les prestigieux mirages dans ses écrits ; pas de jour qui n'enlève quelque voile à cette mystérieuse beauté, à cette nature qui ne se prodigue pas à tous les yeux, car le citadin passe et ne la comprend pas ; pas de nuit qui n'initie le jeune barde à d'immenses sublimités inaperçues de l'homme ballotté de préoccupations en préoccupations dans le tumulte des villes. Ces sublimités de la mer, tantôt molle et balançant ses vagues, tantôt pleine de tempêtes ; ces superficies d'une terre désolée dans la rigoureuse saison, et n'offrant sous son drap de neige que de monotones mamelons; les perspectives si contrastantes de son réveil aux feux du printemps qui l'émaille, la pare, la diapre de ses broderies de végétation ; les harmonies du torrent, la poésie des moissons, les parfums des montagnes, et les bêlemens de la bergerie, et la clochette des troupeaux dans les solitudes, et les levers, les couchers de soleil, toutes ces impressions pittoresques, le lauréat des cours et des académies ne saurait les éprouver. Malheureusement sous Louis XIV on croyait à la possibilité de faire des vers sans ces études foraines. Il se fit un mélange des pastorales fadeurs des Scudery, des d'Urfé, avec la sévérité des auteurs classiques alors beaucoup feuilletés, auteurs vrais, mais peintres d'une nature encadrée des horizons d'or de Grèce et d'Italie, et que l'on ne pouvait deviner de la Place-Royale. De la tant de choses convenues dans cette poésie d'ancien régime, tant de vérités arrêtées et décrétées chez Ninon, sans songer qu'une postérité un peu voyageuse verrait les lieux et se moquerait de ces tableaux !

« C'est dans les bruyères de Combourg que je suis devenu le peu que je suis, dit M. de Chateaubriand ; c'est là que j'ai vu se réunir et se disperser ma famille. De dix enfans que nous avons été, nous ne restons plus que trois. Ma mère est morte de douleur ; les cendres de mon père ont été jetées aux vents.

» Si mes ouvrages survivaient, si je devais laisser un nom, peut-être un jour le voyageur s'arrêterait un moment aux lieux que j'ai décrits. Il pourrait y reconnaître le château, mais il chercherait en vain le grand mail ou le grand bois ; il a été abattu. Le berceau de mes songes a disparu comme ces songes. Demeuré seul debout sur son rocher, l'antique donjon semble regretter les chênes qui l'environnaient et le protégeaient contre les tempêtes. Isolé comme lui, j'ai vu comme lai tomber autour de moi la famille qui embellissait mes jours et me prêtait son abri: grâce au ciel, ma vie n'est pas bâtie sur la terre aussi solidement que les tours où j'ai passé ma jeunesse. »

Là, dans cette forêt de chênes, dont le souvenir attendrit l'écrivain essayé aujourd'hui par tant de vicissitudes, le jeune Chateaubriand préludait, par les arrangemens de la phraséologie alexandrine, à cette prose si libre, si variée dans son allure. Comme beaucoup de jeunes gens à qui la méditation plaît d'instinct, qui se délectent avec eux-mêmes, qui jouent avec leur pensée, il s'adonna avec ardeur à la versification.

Solitaire, élaborant ses hémistiches en présence de ces mers, images de l'infini par leur étendue, et de l'éternité par le mouvement pendulaire de leurs vagues ; broyant ses couleurs au fur et à mesure de ces coups-d'œil de génie sur les étalages de la création, sur les images vastes, superbes, des montagnes, des bois, des tempêtes et des beaux jours, le grand écrivain se forma, préludant au plus beau des styles ; car «il y a des hommes, dit M. Charles Nodier ( dans je ne sais quelle introduction de la Bibliothèque choisie), il y a des gens qui croient que les grands talens se forment par le commerce de leurs semblables, et que le génie inné se développe avec toutes ses richesses au milieu des communications d'une conversation polie, sans autre stimulant que le besoin d'être et l'émulation de la gloire. Ceux-là envoient un rimeur à Paris pour y apprendre le métier des vers; et quand ces vers cadencés sous la dictée d'une coterie, ou prônés par un parti, ou exaltés moyennant salaire par le journal qui vend la renommée, naissent au jour de cette célébrité d'industrie, ils s'empressent de proclamer le glorieux avènement du poète. Ils ne comptent pour rien, dans les conditions essentielles d'une vocation poétique, les agitations d'une vie troublée par les passions et les malheurs, les méditations profondes d'une vie solitaire. «

Scipion Marin (1768-1832), Histoire de la vie et des ouvrages de M. de Chateaubriand, considéré comme poète, voyageur et homme d'état, avec l'analyse de ses ouvrages, Paris : Chez Vimont, 1832. Domaine public. Texte : Internet Archive (fac-similé). Les liens vers les personnes, lieux et dates sont ajoutés par ce site.