Chapitre XLIX. Révolution de 1830. - M. de Chateaubriand chez madame
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Récamier, à Dieppe. - Il accourt à Paris. - Il est reconnu par le peuple et porté en triomphe. - Son dévouement aux Bourbons ainés. - Il refuse son serment de pair de France. - Sa démission. - Départ pour la Saisse.
To be or not to be.
Shakspeare
On a beaucoup festoyé notre jolie petite révolution, plus même, proportion gardée, que l'autre; car dans l'autre toute affairée, toute clubiste, toute portée aux frontières et à la Vendée, on avait bien autre chose à faire que de tailler la plume et mettre du noir sur du blanc. Mais celle-ci, expéditive et prompte, nous a vite rendus à nos douces habitudes de paperasses , d'impressions, de brochures ; c'était comme les héros du Camoëns :
N'hua maô a spada e n'outra a pena.
1830 fut cependant une complète duperie. Pourquoi aussi faire accroire au peuple qu'on l'estime, le prise, le chérit, l'honore, quand le siècle est aristocratique, libéral, financier, avocat, industriel surtout, et industriel à mécaniques, à machines? Un prince aux inclinations bourgeoises, type de ce siècle de marchandises et d'affaires, a eu la bonté de sourire d'approbation à l'Ecce homo de M. Dupin; et on l'a rendu responsable du mécompte ! Pourquoi aussi s'affriander d'une couronne? le dernier bourgeois n'en voudrait pas, bien qu'une couronne soit aussi une bonne affaire.
Et Charles X! Charles X, après le malheur d'avoir licencié la garde nationale, qui, avec son imperturbable sang-froid, se serait, par amour de l'ordre, présentée aux projectiles d'abord innocens du peuple, avait eu la sottise de lancer ses fatales ordonnances, et même en envoyant au camp de Saint-Omer faire des évolutions les troupes qu'il aurait dû rassembler autour du cratère. Les Français pardonnent les coups d'état, il y en a mille exemples, mais aussi ces Français s'indignent contre un despote qui sait mal s'y prendre ; cette légitime indignation va jusqu'à la fureur, au régicide, quand il y a possibilité.
Les fortes têtes n'avaient que de sinistres augures, surtout celles dont l'administration-Polignac n'avait pas voulu ; les autres faisaient contre fortune bon cœur; les autres allaient. prendre les bains de mer.
Ainsi faisait M. de Chateaubriand. Une dame aimable, qui sous cette restauration parlassière et paperassière, et lourde, et affairée de minuties, et guindée sur des vétilles, avait conservé quelque chose de la société littéraire, de l'amabilité lettrée de l'empire, de l'empire reflet assez terne, assez décoloré, sous ce rapport de l'ancien régime, madame Recamier, était à Dieppe.
M. de Chateaubriand y arriva le 26 au matin. L'auteur de la Monarchie suivant la Charte y apprit bientôt les évènemens. La rapidité, la magie, je dirai, de ces évènemens, ce changement de décorations au coup de baguette, la rechute des Stuart français pour qui il avait usé sa vie, sa gloire, l'agitèrent, le consternèrent. Son poste n'était pas à Dieppe dans une catastrophe de la dynastie ; il vit cela, et revint dans Paris... Quantum mutatus ab illo!
Enjambant des barricades, coudoyant des convois mortuaires, s'indignant et des écornifleurs de gloire, et de la tribune qui regorgeait de Cicérons pour faire un roi, et du pâle et peureux faubourg Saint-Germain qui en laissait défaire trois, s'électrisant de ce drapeau tricolore ressuscité sur le Louvre criblé, sur l'Institut criblé, M. de Chateaubriand vint en Epiménide demander au Journal des Débats ce qui s'était donc passé ; il était attristé, il était ému, il était indigné, il était émerveillé ; c'est que tout ce qui est prestigieux vibre en longs accords dans cette âme haute et retentissante.
« Par quelle fatalité, s'écriait-il, ne me suis-je trouvé ni à la cour ni parmi le peuple, pendant les trois jours ! »
Il ne se flattait pas à tort peut-être d'une prépondérance morale sur la cour et le peuple. Les Bourbons s'agenouillaient à Saint-Cloud et à Rambouillet devant toutes les illustrations, tremblans qu'ils étaient; car les illustrations ont beaucoup d'empire sur les masses, et le peuple, qui ne veut que des guides, qui s'entortille dans son incapacité, le peuple se rallie autour d'une notabilité avec empressement, surtout quand il y a auréole. En effet, au sortir du Journal des Débats, M. de Chateaubriand fut reconnu. Il y avait la quelques élèves des écoles ; on était aux jours d'expansion, de joie, de déploiement libre, naïf, des émotions : l'avenir s'offrait si beau! les rêves des jeunes et inexpérimentées imaginations se déroulaient si riches, si suaves! Aussi le premier sentiment de ces jeunes gens fut l'admiration; ils prirent le grand homme sous le bras; puis des cris d'enthousiame, des Vive M. de Chateaubriand ! ils fendent la foule; des salutations répondent aux salutations : c'est une ovation, c'est un triomphe; les chapeaux se lèvent, les acclamations partent, et le noble écrivain est reconduit ainsi de transports en transports.
Lui se disait : « Vive M. de Chateaubriand sur les débris de la monarchie! »
« C'est l'heure illustre de ma vie, a-t-il dit plus tard à Béranger; aussi, ce peuple, je le servirai toujours. «
Mais sa conduite lui était tracée par la ligne de ses devoirs de royaliste et de pair. « La famille royale a douté de mon dévouement, disait-il dans les causeries de l'amitié, c'est dans le malheur que je dois lui en donner de nouvelles preuves.
Et puis, d'ailleurs, il y avait si long-temps que M. le vicomte ne s'était pas donné à cœur joie de sa passion instinctive ; sa verve s'était engourdie à Rome, dans le dolce far niente d'une légation presque toujours désoccupée; après était avenu M. de Polignac au trône du conseil; mais l'opposition n'avait pu jaillir de la plume de M. de Chateaubriand avec verdeur, avec sève, avec cette causticité qui caractérise, qui vivifie, morbleu ! ce genre d'hostilités verbeuses. Que voulez-vous? ses anciens amis remplissaient tous les postes ; le Conservateur personnifié apparaissait devant lui à mesure qu'il se mettait en posture de décocher ses traits ; tout ce que les conciliabules du royalisme, ce que la chambre introuvable avaient offert d'amitiés chaleureuses, de fougueuses admirations à notre écrivain, florissait, prospérait, se prélassait dans ce ministère. Aussi M. de Chateaubriand sentit-il mollir son ardeur belliqueuse dans les années 1829 et 30 ; il fit de l'opposition, mais par habitude.
Enfin la lice s'ouvre belle de dangers, de jérémiades, de rancunes, de lamentations ; elle s'ouvre. La branche aînée est déchue, le Palais-Royal empiète sur le château de Tuileries; alors M. de Chateaubriand se dessine, il se déploie; enfin c'est l'archange foudroyé qui jette autour de lui ses regards, et se promet de guerroyer encore.
Cette fois -ci du moins il est bien sur son terrain ; son rôle actuel concorde à son ancien rôle, à ce vieux rôle joué sous la république et l'empire. Seul il sera sublime, seul, après le peuple; car ce peuple qui l'a porté en triomphe, il l'admire, il ne saurait s'empêcher d'acclamer à ses victoires du Louvre, des Tuileries ; mais lui aussi son sublime va commencer.
Le doctrinarisme s'empare de la France, les départemens se ruent à la curée sur Paris; le prétendu patriotisme veut sa récompense, c'est-à-dire une place. Le napoléonisme arrive botté, éperonné, avec le rapport de ses molestations en 1815 et 16; il veut être réintégré. Le népotisme s'en mêle, même le sigisbéisme. Nos jeunes gens rosés, frisés, corsés, vont faire les beaux aux soirées des doctrinaires. Des tombes du directoire, du consulat, une infinité de momies s'exhument toutes plus ardentes, toutes plus empressées. Des préfectures ! des siéges au conseil d'état! des ambassades! l'un cite Valmy pour se faire apostiller, l'autre arguë de Marengo, celui-ci d'une blessure de la machine infernale, celui-là du premier baiser donné à la botte de Napoléon au retour de l'île d'Elbe ; tout cela veut rentrer à la chambre des pairs, à l'Académie, aux ponts-et-chaussées. Mais, comme cela arrivera toujours, les intrigans seuls de Paris furent bien partages.
On ne saura jamais, si l'on n'a été à Paris à la suite de la grande semaine, combien la France, telle que nous l'a faite Napoléon, se montra basse, cupide, amoureuse d'argent, de places, besoigneuse, solliciteuse, importune.
C'est au milieu de cette atmosphère d'ambitions, dans ce chamaillis de cupidités, que M. de Chateaubriand fit de la fidélité désintéressée. Il s'agissait de statuer à la chambre des pairs sur la vacance du trône ; il refusa son vote au lieutenant-général du royaume ; il s'élimina de la chambre des pairs; il se priva, lui pauvre, lui dépensier, lui sans ressources, de la pension de pair de France, et cela pour un pauvre petit serment qu'on lui demandait, quand tout le monde se montrait si prodigue de cette monnaie courante que l'on n'y ajoutait plus aucune valeur.
• Je reconnais, disait-il, au malheur toutes les sortes de puissance, excepté celle de me délier de mes sermens de fidélité. Je dois aussi rendre ma vie uniforme ; après tout ce que j'ai fait, dit et écrit pour les Bourbons, je serais le dernier des misérables si je les reniais au moment ou pour la troisième et dernière fois ils s'acheminent vers l'exil. »
Et tandis que toutes les mains s'alongent pour demander, que tous les coureurs de salons ministériels s'enfouissent sous une énorme cocarde, dans ce tracas, dans ces courses haletantes, il y a plaisir à entendre la voix pure et paisible de M. de Chateaubriand. Il écrivait alors cette lettre que nous avons sous les yeux :
Monsieur
» Mon refus de prêter serment est du 7 août 1530, jour où je votai à la chambre des pairs contre la déclaration de la chambre des députés. Le ro du même mois j'eus l'honneur d'écrire à M. le baron Pasquier que je renonçais à ma pension de pair comme à l'exercice de ma pairie. M. le président me répondit qu'il fallait m'adresser à M. le ministre des finances, ce que je fis en envoyant copie de mes deux lettres à M. le marquis de Sémonville. Ainsi je n'ai rien coûté à l'Etat depuis que j'ai cessé de le servir. Je ne jouissais, d'ailleurs, à l'époque de la révolution de juillet, d'aucune autre pension, ni à titre de ministre d'état, ni à titre d'ancien ministre à portefeuille, ni à titre d'ancien ambassadeur, bien que je fusse absolument sans fortune. Toutes les fois que j'ai été frappé, ou que je me suis dépouillé de mes emplois pour la cause des libertés publiques, les lettres seules se sont chargées de me nourrir.
• J'aurais bien désiré, monsieur, me débarrasser aussi des goo et quelques francs attachés à mon fauteuil académique; mais on m'a assuré qu'on ne donnait point sa démission de membre de l'Académie, et que si je ne faisais pas toucher la somme susdite, elle resterait toujours en mon nom et a mon compte dans le budget de l'Institut. Je supplie MM. les ministres de venir à mon secours, en me retirant cet argent qui m'est extrêmement désagréable : c'est la seule faveur que je sollicite et que j'accepterai du gouvernement.
» J'ai l'honneur d'être, monsieur, etc.,
Chateaubriand
Cet homme avide de solitude dans son jeune âge, qui parle à la solitude son amie, son amante, qui l'adore à Combourg, qui va en chercher une autre (l'inconstant! le volage!), une autre plus parée, plus majestueuse, plus belle, mais plus belle de grandes beautés, de ces beautés qui ne s'affadissent jamais jusqu'au joli, qui va la chercher dans le Canada; cet homme qui palpite au Caire quand un des Mamelouks français parle du charme indicible du désert ; cet homme enfin, dans l'arrière-saison, va revenir à ses inclinations chéries de jadis : il ira s'endormir dans l'isolement. Sa gloire lui conseille la solitude; il s'y refuse, il aime mieux dépenser ses années dans les tripotages de ministère. L'étude, elle aussi, l'appelle à part; à la bonne heure ! mais les portefeuilles? qui sait ce que pourraient devenir les portefeuilles s'il s'absentait? Il faut absolument qu'il ait l'œil dessus.
Enfin, la restauration s'en était allée avec sa gentilhommerie et ses évêques ; M. de Chateaubriand s'est retrouvé lui-même, il s'est retrouvé grand, sublime, il a refusé son serment à Philippe. Le pauvre homme ! il l'a dit lui-même : il est des gens qui, après avoir prêté serment la république une et indivisible, à la république en cinq personnes, en trois consuls, à l'empire, à la restauration, ont encore quelque chose à prêter à Louis-Philippe; pour lui, il n'est pas si riche.
En conséquence le voilà libre, en dehors de la tourmente; il peut se dire enfin :
Heureux qui, retiré dans le temple des sages, Voit en paix sous ses pieds se former les orages !
A présent, que les ministères se dissolvent, se reconstruisent; que le conseil d'état, ce Prothée en habit habillé, se diversifie, meure, renaisse, remeure pour reparaître avec une figure plébéienne, aristocratique, banquière, avocate, peu lui importe; il le dit, il n'est plus qu'un ilote à Sparte.
Il va donc partir, il part. Où va-t-il?
« Du lieu où je vous écris j'aperçois la maison de campagne qu'habita lord Byron, et les toits du château de madame de Staël : où est le barde de Child-Harold? où est l'auteur de Corinne? »
Il fallait la montagneuse Suisse au chantre d'Atala, le lac de Genève.
Mais il rentre dans l'arène de la polémique , en s'écriant : « Une proposition faite à la chambre des députés est venue changer ma résolution. Je serai compris des gens de cœur. A peine délivré d'un long et rude travail, il m'en coûte de troubler le dernier moment qui me reste à passer dans ma patrie ; mais c'est une affaire d'honneur, je ne puis l'éviter. »
Il n'avait pu tarder plus long-temps à venir faire sa réponse à l'interpellation de quelques journaux sur son refus de servir le nouveau gouvernement.
Cette brochure, qu'il intitula De la Restauration et de la Monarchie élective, fit, comme tous ses écrits, une sensation profonde; c'est que les vérités vraies, qui sont si rares par le temps qui court, foisonnent là-dedans ; c'est que l'auteur enfin délie la pensée du fond de l'àme.
Que veut-il donc?
• Un congrès national, réuni pour examiner ce qu'il y avait à faire, aurait été préférable, suivant lui, à un gouvernement improvisé de ville en ville pour trente-trois millions d'hommes, avec le passage d'une diligence surmontée d'un drapeau. »
Cependant cette brochure alla remuer toutes les consciences; de Marseille à Dunkerque on la lut avec avidité. C'est que l'intronisation d'une nouvelle dynastie n'est pas chose facile; il faut du temps pour la consolider; avant d'y arriver il y a bien des ébranlemens, des luttes, des mécomptes. L'écrit de M. de Chateaubriand résuma tous ces mécontentemens sourds, sa plume formula avec vivacité cette pensée publique; de là l'acclamation de tous.
Cependant il nous avait promis son grand travail historique, ses Etudes.
Elles étaient imprimées depuis quelque temps; elles parurent alors.