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L'Enchanteur 1768—1848

Chapitre L

Histoire de la vie et des ouvrages de M. de Chateaubriand, considéré comme poète, voyageur et homme d'état, avec l'analyse de ses ouvrages · 9 min de lecture · p. 360–370 · chapitre 50 sur 53

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Chez Vimont, 1832, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Les Études historiques. - La préface. - Revue des diverses écoles historiques. - M. de Barante el l'école descriptive. - MM. Thiers et Mignet, et l'école fataliste. - Systèmes de l'historiographie allemande. - Herder, Niebuhr. - Vico en Italie. - Lingard en Angleterre. - Historiens contemporains, Villemain, Daunou, Dulaure, Salvandy, Michaud, Carrel, Capefigue, etc.

Vires acquirit eundo.

Virgile

C'est dommage que la politique vienne tout révolutionner. Les Etudes historiques, ce beau monument dressé par les mains les plus habiles en l'honneur de l'ère moderne, dressé du moins en projet ! elles avortent, inachevées, ou finies au hasard avec les matériaux amassés d'avance. Immense péristyle à colonnes ioniennes, qui mène à des décombres ! portique aux formes les plus harmonieuses et les plus imposantes, qui introduit à des assises interrompues, à des socles désenchantés !

O politique! ô politique!

Savez-vous le charme qu'elle répand sur l'imagination de M. de Chateaubriand? écoutez-le :

«Je ne voudrais pas, pour ce qui me reste à vivre, recommencer les dix-huit mois qui viennent de s'écouler. On n'aura jamais une idée de la violence que je me suis faite; j'ai été forcé d'abstraire mon esprit dix, douze ou quinze heures par jour, de ce qui se passait autour de moi, pour me livrer puérilement à la composition d'un ouvrage dont personne ne parcourra une ligne. •

Mais vraiment, c'est à n'y pas tenir, quand on l'entend après s'écrier avec la résignation d'une victime:

« Quand une société se compose et se décompose, quand il y va de l'existence de chacun et de tous, quand on n'est pas sûr d'un avenir, d'une heure, qui se soucie de ce que fait, dit et pense son voisin ?... Il s'agit bien du naufrage de l'ancien monde, lorsque nous nous trouvons engagés dans le naufrage du monde moderne? »

Dans mon fanatisme pour un si beau génie, je ne puis maîtriser mon indignation : hé! qui songe à vous ravir l'avenir, qui menace votre vie? Vous n'êtes pas sûr d'une heure ! croyez que s'il était possible d'ajouter à votre vie, ce peuple que vous avez l'air de craindre, se cotiserait de jours pour vous ; moi, je souscrirais pour un lustre.

Non, non, le monde moderne ne fait pas naufrage. Vous êtes bien bon de donner seulement une pensée à ce qui se passe : branche cadette ou branche aînée, la France n'en verra pas moins le bout du siècle, en dansant, politiquant, festinant, demandant la parole, allant aux voix, et se couvrant de son chapeau pour aller dîner : monsieur le vicomte, faites-en autant.

Que de recherches ! que de connaissances ! Toute la parole écrite par les siècles est là indiquée, classique, moderne, russe, scandinave, anglaise, italienne, arabe, moyen-âge, Amérique, dix-huitième siècle. M. de Chateaubriand, lui, le contemporain du monde ancien et du monde régénéré, lui qui tutoie tous les temps, qui touche la main à Hérodote comme à Ulphilas; à Raynouard, l'exhumateur des troubadours, comme à Snorre Sturleson, le conservateur des skaldes ; à Nestor, le plus vieil annaliste russe, comme à Karamsine; M. de Chateaubriand, lui, l'ami de Mariana ainsi que de Marini, de Guiciardini comme des laborieux bénédictins de Saint-Maur et de Saint-Vannes ; lui qui a lu jusqu'aux Résumés de M. Lecointe, nous fait étalage de sa science pour en refermer le trésor à moitié course. Quand on a tant d'acquis, c'est manquer à la postérité, à sa nation, que de ne mener l'ère moderne qu'à la chute de l'empire romain. Ce grand travail devait aboutir à la révolution de 1830, ou du moins à celle de 89 si l'auteur ne se sentait pas assez d'impartialité pour traverser le volcan de la Convention et la tonnante mêlée de l'empire.

Cette préface est, en outre, un précieux aperçu des diverses écoles historiques.

L'Ecole descriptive. M. de Barante l'a inventée; MM. Amédée et Augustin Thierry en sont les notabilités. Cette histoire & « doit être écrite sans réflexions ; elle doit consister dans le simple narré des évènemens, et dans la peinture des mœurs; elle doit présenter un tableau naïf, varié, rempli d'épisodes, laissant chaque lecteur, selon la nature de son esprit, libre de tirer les conséquences des principes. »

Mais retournant la médaille : «Si, dit-il, nous prenons pour règle ce que nous croyons de la liberté, de l'égalité, de la religion, de tous les principes politiques, nous appliquons cette règle à l'ancien ordre de choses, nous faussons la vérité. Rien n'était si mal que nous le pensons; le prêtre, le noble, le bourgeois, le vassal, avaient d'autres notions du juste et de l'injuste que les nôtres. »

L'Ecole fataliste. « l faut raconter les faits généraux en supprimant une partie des détails, substituer l'histoire de l'espèce à celle de l'individu, rester impassible devant le vice et la vertu comme devant les catastrophes les plus tragiques... Il dit autre part : a Ce système, qui bannit l'individu pour ne s'occuper que de l'espère, tombe dans l'excès opposé au système de l'école descriptive. »

L'Allemagne et l'Italie ont leurs systèmes à elles. L'Allemagne, l'abstraite, l'idéologue Allemagne, que je hais, moi Méridional, moi homme de vie extérieure, parce qu'elle idéalise tout, parce qu'elle abonde en poètes incompréhensibles, fatigans, métaphysiciens, parce que son Klopstock chante sans vous rien dire, parce que son Gœthe ne nous va pas, ne peut pas nous aller, lui le soleil de la littérature de son pays ; l'Allemagne a deux écoles, deux partis, le parti philosophique-historique, et le parți historique.

Le chef du premier système, M. Hegel, prétend que l'âme universelle se manifeste dans l'humanité de quatre manières .. Détailler, rendre palpables ces abstractions, ce serait vouloir faire comprendre le poète Muller, qui vous fait tout un poème sans pouvoir vous apprendre sur quoi.

Le parti historique allemand daigne s'humaniser. Niebuhr dont l'histoire romaine prolonge son retentissement élogieux par-delà le Rhin, ne veut que les faits; mais ces faits, il les détruit, les recompose à son gré. Les Quirites ne sont plus dans Rome; il rebâtit le passe, Il dresse, à force de sagacité, une histoire qui s'appliquerait tout aussi bien à une nation du Thibet.

Au reste, toute l'historiographie germanique n'est que les corollaires de la scienza nuova de Vico, de ce Napolitain en grande vénération aujourd'hui à Heidelberg, à Berlin, à Francfort, à Dresde, villes d'universités; tout ce que la spéculation allemande est allée chercher au fond des réflexions, on l'a retrouvé formulé déjà par Vico . Idéologie pour idéologie, celle de l'Italien du moins prend par l'imagination. A l'exhumation de ce livre, Olfrid Muller a nié l'avoir connu, Niebuhr s'est confessé de bonne foi.

Tout le passé y est dépersonnifié : Hercule, Hermès, Orphée, Esope, Romulus et bien d'autres, n'ont pas existé; ce sont des créations convenues, débattues, arrêtées, acceptées. Ses élèves vont plus loin : Niebuhr ne veut presque rien des sept rois de Rome ; M. Lherminier a destitué de l'histoire Lycurgue, Lucrèce, Brutus même, je crois.

Vico, Herder, Niebuhr, se sont affilié, en France, un esprit qui les résume tous dans sa Palingénésie sociale. Il puise, M. de Balanche, dans la psychologie pour expliquer les faits humains, et par induction il recompose les âges ignorés ; son grand talent, c'est de relier à cet antropomorphisme historique les évènemens épars, démembrés dans les théogonies, les légendes de l'Orient, de la Grèce et de Rome. Cela a dû certainement captiver, dans la Revue de Paris, les intelligences assez. fortes pour le suivre à travers les nuages de sa savante pensée.

L'Angleterre n'est pas aussi riche en systèmes que nous et les pays d'outre-Rhin. L'aristocratie y est toute-puissante; c'est à peine si Lingard a osé dire, au grand scandale des Torys et des Wighs eux-mêmes, que Charles 1er avait été justement décapité, mais toutefois avec un défaut de formes.

M. de Chateaubriand, que nous avons vu si familier avec tout ce que les nations vieilles et nouvelles ont d'historiens, de chroniqueurs, de légendaires, maintenant aborde sa contemporancité.

Voyons-en les notabilités.

D'abord, M. Villemain : Histoire de Cromwell, et, en portefeuille, une Vie de Grégoire VII. « Le public, dit la préface des Etudes historiques, peut espérer un des meilleurs ouvrages historiques qui aient paru depuis long-temps »

Puis, M. Daunou, dont chaque phrase est une date ou un évènement.

M. de Saint-Martin, qui, par la linguistique, est arrivé à l'Histoire arménienne; M. de Bonald, M. Dulaure, M. Lacretelle, Lemontey, ont écrit avant la restauration, lice tranquille ouverte aux joutes des systèmes, aux créations spéculatives. Madame de Staël, dans ses Considérations sur les événemens de la Révolution française, « a donné une idée de ce qu'elle aurait pu, si elle eût appliqué son esprit à l'histoire.»

L'Histoire des Croisades. « M. Michaud s'est place dans son histoire; il est alle, dernier croisé, à ce tombeau où je croyais avoir déposé pour toujours mon bâton de pèlerin »

L'historien de Sobieski de Pologne, M. de Salvandy, trop absorbé dans la politique, a prouvé que ce siècle avec un peu moins de mouvement, de drame, d'antagonisme, avait du style comme en avait la monarchie de Louis XIV, et plus d'observation

M. de Chateaubriand ne classe pas M. Capefigue, « l'un de ces jeunes savans qui n'écrivent qu'après avoir lu, » dans l'école descriptive. C'est cependant un coloriste à la manière de M. de Barante ; si la diplomatie ravit le chef à l'étude, son élève ne s'use pas dans le journalisme; son Histoire des institutions du moyen-âge est digne de son Histoire de Philippe-Auguste.

Quant à l'Histoire de la conire-révolution en Angleterre de M. Carrel, « on y trouve une manière ferme, une allure décidée, quelque chose de franc, de courageux dans le style, des observations écrites à la lueur du feu du bivouac et des étoiles d'un ciel ennemi, entre le combat du soir et celui qui recommencera à la diane. » Ainsi écrivait Xénophon. « On sent dans M. Carrel, ajoute-t-il, une opinion fixe qui ne l'empêche pas de comprendre l'opinion qu'il n'a pas, et d'être juste envers tous. »

L'auteur ne dit pas grand'chose de l'école descriptive. MM. Thierry, Guizot, Sismondi, relèvent à ses yeux de M. de Barante; il combat de préférence une assertion hasardée par M. de Sismondi, celle d'une seconde invasion de Francs, qui serait devenue la cause de l'intronisation de la seconde race.

Quant au fatalisme appliqué à l'histoire, MM. Mignet et Thiers en sont responsables. M. de Chateaubriand fait le plus grand cas du vif tableau de M. Mignet; là, d'heureuses, de profondes maximes gouvernementales, des portraits vigoureux, tracés de main de maître. Même mérite chez M. Thiers ; mais sa composi• tion est plus large; c'est une vaste toile comme l'Entrée de Henri IV, à grand nombre de personnages tous portraits.

Mais M. Thiers a émis sur la Convention des idées neuves pour l'époque, lui fataliste et, par conséquent admirateur de l'ensemble des résultats, sans faire peser sur les hommes, instrumens du destin, cette virulente haine de Tacite. M. de Chateaubriand s'en inquiète ; de là une éloquente sortie contre la révolution française et ses apologistes.

« Il me reste, dit-il avec une aimable naïveté à la fin de sa préface, à remercier les personnes qui m'ont éclairé de leurs travaux ou de leurs conseils ; »et il distribue ses remerciemens.