Chapitre XXXVI. Supplice d'Armand de Chateaubriand, émissaire de Louis XVI
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Adulation reprochée à tort à M. de Chateaubriand. - Nouvelles courtoisies de Napoléon envers lui. - Il le fait nommer membre de l'Académie française. - Dangereux discours du récipiendaire. - Colère de Napoléon. - Attaque contre M. de Chateaubriand. - Il veut faire réimprimer l'Essai Historique. - Lettre au général de Pommereul, directeur de la librairie. - Réponse. - M. de Chateaubriand s'exile à la campagne.
Je t'en avais comblé, je l'en veux accabler.
Corneille
Au milieu du succès des Martyrs ( car de tels ouvrages, au grand désespoir des déclamateurs, des critiques, doivent toujours réussir. « Les peuples, a dit M. Jules Janin de M. de Chateaubriand, sont si reconnaissans à qui leur parle de serment, de religion, de patrie, de liberté, d'amour!»), l'auteur éprouva un chagrin de famille.
Les royalistes, ces royalistes si peureux, si mous pour soutenir leurs chers Bourbons, sont d'une inquiétude remuante, d'une persévérance sans fin, quand il s'agit d'intriguer. Que n'ont-ils pas fait sous la Convention, sous le Directoire, cux faibles, eux sans vigueur en 89, 90 et gı !
Hé bien : quand Sa Majesté Impériale et Royale pouvait se dire affermie à jamais sur le trône impérial par ce droit de la force qui avait intronisé Pépin et Hugues Capet, les royalistes n'avaient pas pour cela perdu courage. Il leur fallait, je parle des émigrés extérieurs, ceux qui étaient restés en France s'étant apprivoisés aux Tuileries; il leur fallait une restauration, il la leur fallait, et pour cela ils ne craignaient pas d'affronter celui dont les volées d'artillerie balayaient alors l'Europe.
Napoléon réglait le monde, roulait des projets de blocus continental, d'ouvertures de canaux de La Haye à Paris, de régénération de l'Italie, et dans ce temps-là d'obscurs royalistes méditaient de frapper au front Goliath.
Armand de Chateaubriand, cousin du vicomte, nourrissait ce superbe espoir. Agent d'Hartweli, il s'était jeté sur les dunes de la Normandie. La France se lassait de porter tant de dispendieux lauriers sur son front; ce front saignait, et l'émigration croyait le moment plus que jamais propice à un soulèvement.
Mais le hasard ne favorisa rien de tout cela ; Napoléon était encore le fils chéri de la fortune. L'émissaire de Louis XVIII fut pris sous son déguisement avec des papiers révélateurs. Vaste conspiration dont les ramifications embrassaient la France! drôle de conspiration aussi celle-là dont je vis l'insuccès à Toulon, mêlée qu'elle était de républicains, à Toulon où la croisière anglaise avait su jeter des affidés de tout parti.
Un conseil de guerre s'empara du prisonnier. Armand de Chateaubriand fut condamné à mort. Son cousin avait vainement sollicité la grâce de le voir dans son cachot, lui qui était en disgrâce aussi. Le condamné fut fusillé à la plaine de Grenelle.
M. de Chateaubriand arrivé trop tard, eut , a-t-il dit quelque part, la douleur de ne plus embrasser que le cadavre dont « un chien de boucher avait commencé de manger la cervelle »
En 1811, il publia son Itinéraire à Jérusalem. Cet ouvrage ne pouvait manquer d'émouvoir fortement le public, et surtout cette portion calme, sans engouement, qui se laisse charmer à bon escient. L'auteur avait retravaillé'ses matériaux; il avait fait des recherches pour la partie historique.
Mais hélas ! quand un public se fractionne en coteries, qu'à la suite de grandes secousses, au sortir de commotions, roule encore au hasard le flot populaire, ce flot populaire si multiple, si divers ! est-il possible de réunir les opinions? Républicains, royalistes, impérialistes, dévots, philosophes, tout cela pousse à un parti, tout cela placé sous l'empire de fascinations diverses, voit différemment : demandez , puis, un public homogène.
Impossible. M. de Chateaubriand venu dans de telles circonstances, aujourd'hui battu du vent des passions du siècle, demain poussé par elles, a donc eu de chauds partisans et d'acrimonieux détracteurs.
Que ne lui ont-ils pas reproché, ces détracteurs! par exemple, qu'il y avait des flagorneries impériales dans son Itinéraire à Jérusalem.
M. de Chateaubriand marchant en 1807 sur les vestiges de Bonaparte dans ce poétique Orient qui s'harmonie si aisément, si prestigieusement, à toute imagination tant soit peu féconde, n'a pu fermer l'oreille au retentissement déjà lointain des pas de l'Achille français; il a marche en Syrie, en Egypte, au milieu d'une féerie de souvenirs nationaux ; et il l'a dit dans son Itinéraire. A chaque pas un débris de victoire; à chaque station la mémoire d'un combat; à chaque oasis une inscription arabe ou française, où Bonaparte se grandissait de toute la hauteur de la métaphore orientale : qui de nous, même en abhorrant la tyrannie de l'empereur, aurait fermé soigneusement son âme aux charmes du souvenir, à l'orgueil de la patrie, surtout sous un ciel si éloigné, sur une terre si étrangère, sur cette lisière où Mahomet, Moïse, Alexandre, César, Godefroy de Bouillon s'étaient donné rendez-vous?
Et la malveillance veut appeler ces deux lignes de la flagornerie ! Ce n'en est pas, non ; je vais plus loin, c'est de l'impartialité. Oui, bien que déjà endolori par le despotisme, bien qu'il étouffât comme tant d'autres sous son filet de plomb, M. de Chateaubriand ne s'est pas cru obligé de fermer les yeux aux brillans sillons de lumière du généralissime de l'armée d'Orient. Bonaparte en Egypte n'était pas, il est vrai, le Bonaparte généreux vainqueur de l'Italie, cultivant avec plaisir les vertus guerrières, se maitrisant, émerveillant enfin le monde par le plus heureux assemblage de talent, d'humanité, de jeunesse et de génie; sur la terre lointaine des mamelouks il se travailla moins. Il avait par-ci par-là des échappées de brusquerie, de froid mépris des hommes ; mais à tout prendre le beau dominait encore.
Ce n'est pas tout, on sait que le héros soignait tellement la liberté de la presse, que son geôlier en chef, le jugulateur de la pensée, Rovigo, non seulement mettait l'embargo sur toute manifestation d'opposition, mais qu'encore il condamnait au pilon tout livre qui n'acquittait pas le péage en éloge. Au moins un mot, un tout petit mot pour la dynastie napoléonienne. Point d'éditeur qui ne fût aux importunités auprès de son auteur pour l'intercalation de quelques banalités laudatives. Cela explique le caractère admiratif de quelques lignes écrites en Orient avant le trépas d'Armand de Chateaubriand, et sur la scène de nos batailles asiatiques.
N'importe, Napoléon ne se sentit pas de joie. Au milieu de ce Beugnot1 si long et si courbé que le petit empereur était obligé de s'incliner pour l'entendre, de ce Fontanes qui avait consumé tout son avenir littéraire dans le pindarisme élogieux, de ce cardinal Maury qui se mêla, lui l'Eschine de Mirabeau, dans la livrée impériale, de ce Pastoret, de ce Lacépède, de ce Chabrol de Volvic, M. de Chateaubriand avait dix coudées de haut aux yeux de sa majesté impériale, royale, protectrice et médiatrice.
(1) Napoléon disait de M. Beugnot : « M. Beugnot est de haute stature, et je suis de petite taille. Je ne sais pas comment cela se fait, mais lorsque M. Beugnot me parle, je suis forcé de me baisser si je veux entendre ce qu'il dit. » Dans une allocution au nom du collége électoral de Haute-Marne, il compara Napoléon à Louis XII, et finit par ce vœu : « Puisse le ciel retrancher de nos jours pour ajouter aux vôtres. » Mais plus tard il se retira en toute hâte du grand-duché de Berg, qu'il exploitait pour l'empereur , devant les armées coalisées, peu décidé à se faire tuer pour son Louis XII. ↩
En 1811, Sa Majesté daigna s'étonner de la non admission de M. de Chateaubriand à l'Institut. Il n'y avait pas à balancer, c'était clair, précis; aussi Regnault de Saint-Jean-d'Angely s'en fut vite porter à l'Institut la grande nouvelle que Sa Majesté l'empereur et roi avait daigné s'étonner. Chénier venait de mourir, et scrutin de fonctionner, et nomination de s'ensuivre au gré de l'empereur.
Il est un usage antique et solennel, et dont l'Académie française n'a jamais songé à s'écarter; c'est qu'un récipiendaire se répande en apologies de son prédécesseur ; il récapitule ses titres littéraires, s'il n'est pas grand-seigneur ; s'il n'a ni titres littéraires ni naissance, le successeur se met en frais d'imagination, et n'en trouve pas moins le défunt digne de l'immortalité.
M. de Chateaubriand louer Chénier ! Chénier offrait de plausibles textes à la loquacité louangeuse; il avait fait des ouvrages. Ce n'est pas que son génie marchât libre des préjugés de l'école; républicain, il avait lu l'histoire romaine sans la comprendre, plaçant tout à contre-sens, le beau idéal de la vertu dans Camille, dans le second Brutus, dans tous ces chauds partisans de l'aristocratie privilégiée, de l'aristocratie noble de Rome. Mais, du reste, ferme à son poste, il n'apostasia pas, même sous les entraînantes sublimités de l'empire. Soldat de la philosophie, il avait, sous le consulat, ridiculisé dans sa satire les Nouveux Saints, La Harpe et Chateaubriand. Le gant une fois jeté, il n'avait cessé de poursuivre de sarcasmes, de ces plaisanteries voltairiennes alors non encore passées de mode, et Atala, et le Génie du Christianisme, et les Martyrs.
Mais M. de Chateaubriand est assez facilement sublime dans sa conduite ; oui, M. de Chateaubriand aurait facilement jeté le voile de l'oubli sur ces attaques, il aurait abjuré la polémique sur des cendres encore chaudes (la mort est un seuil devant lequel tombent toutes inimitiés); mais il avait d'autres raisons de rancune. Il ne put faire paix à la mémoire d'un régicide, et de là tout ce fiel qui se répandit dans le discours académique.
On sait que Voltaire, dans son discours de réception, avait quitté l'ornière. M. de Chateaubriand, pour qui l'insolite n'est pas sans attraits, quoique constant admirateur de tout ce qu'il y a de vieux au monde (et ce n'est pas là une de ses plus explicables contradictions), se livra, lui aussi, à l'innovation ; et d'accord avec ses sentimens monarchiques, puisant en Ini-même ses motifs, il se livra à une composition dont devaient frémir les trente-neuf immortels destinés à l'écouter.
Dans son œuvre, il se prenait à discuter le droit divin, la restauration de la monarchie, le procès de Louis XVI. Le caractère de ce discours encore en portefeuille faisant parler les amis, la rumeur en parvint à l'Académie : commission fut nommée pour en prendre connaissance, pour voir s'il n'était pas de nature à empoisonner de levains de l'insurrection l'auditoire de la solennité littéraire. Les opinions se divisèrent ; les uns voulaient qu'à chacun il fut libre de penser et de parler; les autres craignaient pour le caractère pacifique du corps savant. On délibéra, les avis s'animèrent, on en parla, et mè eaux Tuileries; l'empereur voulut prendre connaissance de la pièce en litige.
Il la désapprouva. Regnault de Saint-Jean-d'Angely osant plaider devant l'empereur la cause de la liberté de la pensée !...
• Et depuis quand, se prit à dire Napoléon irrité, depuis quand l'Institut se permet il de devenir une assemblée politique? Qu'il fasse des vers, qu'il censure les fautes de la langue ; mais qu'il ne sorte pas du domaine des muses, ou bien je saurai l'y faire rentrer. Est-ce bien vous, monsieur, qui avez voulu autoriser une pareille diatribe? Que M. de Chateaubriand ait de l'insanité ou de la malveillance, il y a pour lui les petites-maisons ou un châtiment; et puis, peut-être encore est-ce son opinion, et il n'en doit pas le sacrifice à ma politique, comme vous qui la connaissez si bien ; il peut avoir son excuse, vous ne sauriez avoir la vôtre, vous qui vivez à mes côtés, vous qui savez ce que je lais, ce que je veux Monsieur, je vous tiens pour coupable, pour criminel; vous ne tendez à rien moins qu'à ramener le désordre, la confusion, l'anarchie, les massacres. Sommes-nous donc des bandits, ou ne suis-je qu'un usurpateur? Je n'ai détrôné personne; j'ai trouvé, j'ai relevé la couronne dais le ruisseau, et le peuple l'a mise sur ma tête : qu'on respecte ses actes. »
Le pauvre Regnault aurait eu bien des objections à faire à cette semonce, ne fut-ce que la manière de recueillir les votes de la France pour le consulat à vie et le couronnement. N'importe, de chauds libéraux n'en louent pas moins l'empereur de cette allocution.
« Analyser en public, continua-t-il, mettre en question, discuter des faits aussi récens dans les circonstances ou nous nous trouvons, c'est rechercher des convulsions nouvelles, c'est être l'ennemi du repos public. La restauration de la monarchie est et doit demeurer uu mystère; et puis, qu'est-ce que cette nouvelle proscription des conventionnels et des régicides? comment oser réveiller des points aussi délicats? Laissons à Dieu à prononcer sur ce qu'il n'est plus permis aux hommes de juger! Serez-vous donc plus difficile que l'impératrice? elle a bien des intérêts aussi chers que vous peut-être, et bien autrement directs ; imitez bien plutôt sa modération, sa magnanimité; elle n'a voulu rien apprendre et rien connaître.
» Eh quoi ! l'objet de tous mes soins, le fruit de tous mes efforts seraient-ils donc perdus ! C'est donc à dire que si je venais à vous manquer, demain vous vous égorgeriez encore entre vous de plus belle! » Et marchant à grands pas, il se frappait le front de la main, disant :
« Ah! malheureuse France, que tu as long-temps encore besoin d'un tuteur ! »
On voit que Napoléon bonnement mettait ses intérêts personnels à la place de ceux de la France, regardant comme attentatoire à la cause publique tout ce qui blessait sa stabilité. Ses. préfets, ses ministres, ses dignitaires s'étaient tellement persuadés de cet aphorisme du maitre, que, eux aussi, se regardaient comme de petits palladium ; aussi, après l'insuccès de la conspiration-Mallet, Cambacérés, Clarke se montrèrent-ils en grande loge à l'Opéra pour rassurer les bons Parisiens, pour leur exhiber leurs ministres sains et saufs.
M. de Chateaubriand tint à son discours ; i voulait la dignité de l'homme de lettres. Ce précédent établi, le pouvoir cût été en possession de la pensée encore manuscrite ; et la police, de droit, étendant son filet jusque sur la parole académique, les immortels n'auraient pu parler sans une licence-Rovigo. Il fit mieux que MM. Etienne et Arnault; ceux-ci, en subissant une réélection, ont consacré l'arbitraire des exclusions ; à chaque mouvement politique, il est maintenant loisible de passer au crible les Quarante. M. de Chateaubriand aima mieux s'absenter de l'Institut ; il n'entendit à aucun empiétement sur les franchises de la république des lettres ; il ne voulut pas, il se résigna à toute la colère impériale.
Depuis deux ans, il était plus que jamais en évidence mêlé au drame impérial; l'injonction de Napoléon à l'Institut à l'occasion des prix décennaux, son autre injonction de l'élire, l'opposition de M. de Chateaubriand, la publication de l'Itinéraire, le pensum, tout cela réveilla l'attention, et plus fort que jamais les animosités. Il y avait encore du républicanisme, qui, réprimé sur le fait de la politique, s'échappait d'autre part. Nombre de gens voyaient l'auteur du Génie du Christianisme comme un réactionnaire; et, en effet. il ne cachait pas sa mission d'anti-Voltaire. Soit malignité, soit jalousie d'un beau talent, soit républicanisme déguisé, on attaqua M. de Chateaubriand avec plus de persévérance que jamais ; vinrent de nombreuses brochures, parodies, critiques; mais ce qui lut surtout une bonne trouvaille, ce furent quelques exemplaires de l'Essai historique sur les révolutions anciennes et modernes. L'auteur se désolait, présenté qu'il était par extraits dans quelques journaux; c'était de la plus grande déloyauté.
« Je ne nommerai point, dit l'auteur, l'adversaire qui me jeta le gant le premier, parce qu'au moment de la restauration, lorsqu'on exhuma de nouveau l'Essai, il me prévint loyalement des libelles qui allaient paraître, afin que j'avisasse au moyen de les faire supprimer. N'ayant rien à cacher, et ami sincère de la liberté de la presse, je ne fis aucune démarche; je trouvai très bon qu'on écrivit contre moi tout ce que l'on croyait devoir écrire. ›
En 1812, un jeune homme, nomme Damaze de Raymond, se int son champion, Il publia une défense de M. de Chateaubriand ; mais il fut tué quelque temps après en duel : je ne sais si ce fut pour discussion littéraire.
M. de Chateaubriand se voyant le point de mire de quelques déclamateurs forts de l'Essai qu'ils morcelaient à leur plus grande satisfaction, prit la résolution de le faire réimprimer, mais de le faire réimprimer en entier.
Voici sa lettre au général baron de Pommereul, conseiller d'état, directeur général de l'imprimerie et de la librairie :
Monsieur le baron
•On s'est permis de publier des morceaux d'un ouvrage dont je suis l'auteur. Je juge, d'après cela, que vous ne verrez aucun inconvénient à laisser paraître tout l'ouvrage entier.
• Je vous demande donc, monsieur le baron, l'autorisation nécessaire pour mettre sous presse chez Le Normant, mon ouvrage intitulé : Essai historique, politique et moral sur les révolutions anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la révolution française. Je n'y changerai pas un seul mot; j'y ajouterai pour toute préface celle du Génie du Christianisme.
»J'ai l'honneur d'être, etc.,
Vicomte DE CHATEAUBRIAND
Paris, ce 17 novembre 1812.
Le lendemain, 18 novembre, le baron Pommereul lui répondit :
• A Monsieur de Chateaubriand, • Je mettrai, mardi prochain, monsieur, votre demande sous les yeux du ministre de l'intérieur ; mais votre ouvrage, fait en 1797, est bien peu convenable au temps présent, et s'il devait paraître aujourd'hui pour la première fois, je doute que ce pût être avec l'assentiment de l'autorité. On vous attaque sur cette production : nous ne ressemblons point aux journalistes, qui admettent l'attaque et repoussent la défense, et la vôtre ne trouvera, pour paraître, aucun obstacle à la direction de la librairie! J'aurai soin, monsieur, de vous informer de la décision du ministre sur votre demande de réimpression.
Agréez, je vous prie, monsieur, la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, etc.
• Signé baron DE POMMEREUL. •
Le 24 novembre M. de Pommereul lui adressa cette lettre qui suit :
• A Monsieur de Chateaubriand.
• J'ai mis aujourd'hui, monsieur, sous les yeux du ministre de l'intérieur la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 17 courant, et la réponse que je vous ai faite le 18. Son Excellence a décidé que l'ouvrage que vous demandez à réimprimer, puisqu'il n'a point été publié en France, doit être assujéti aux formalités prescrites par les décrets impériaux concernant la librairie. En conséquence, monsieur, vous devez, vous ou votre imprimeur , faire à la direction générale de la librairie la déclaration de vouloir imprimer, et y déposer en même temps l'édition dont vous demandez la réimpression, afin qu'elle puisse passer à la censure.
» Agréez, Monsieur, etc.
» Signé baron DE POMMEREUL » .
L'auteur se refusa à cette épreuve. Les raisons qu'il en allègue ne sont pas satisfaisantes.
»Il était clair, ajoute-t-il, que la censure m'aurait enlevé ce que je disais en éloge de Louis XVI, des Bourbons de la vieille monarchie, et toutes mes réclamations en faveur de la liberté.
Mais c'était moins du trône royal qu'il s'agissait, que de la cause religieuse ; cette récrimination tardive sent trop le Conservateur.
Craignant, en définitive, d'exposer son Essai à l'examen de la police, il partit pour la campagne; il s'y exila, mécontent du siècle, mécontent de la police, mécontent de l'impérialisme, mécontent de la lice littéraire.
Il se réserve aux études sérieuses, solides, de T'histoire : après Homère, Tacite.
Il avait déjà émis ces velléités Ce nom de Tacite sonnait terriblement aux oreilles de l'empereur, surtout avec un caractère breton et une plume de fer comme celle de M. de Chateaubriand. Il y avait déjà quelque analogie entre la France tombée en empire et la Rome des Césars ; là s'arrêtait, il est vrai, le parallèle : Napoléon, sobre, retenu, chaste autant qu'on peut l'être sur le trône du monde, quand toute femme pleine de beauté, tout cœur féminin gonflé d'ambition, d'orgueil, n'a de point de mire que la conquête du conquérant, Napoléon n'avait rien des inclinations libidineuses, plus qu'érotiques, des Caligula, des Néron ; on n'avait pas vu des Poppée, des Narcisse aux Tuileries; on n'avait pas vu à des banquets couronnés de roses, dans les excès de la débauche impériale, le maître du monde épouser un Sporadus ; Napoléon n'avait ni fait son cheval consul, ni noyé sa mère; mais c'est pour cela même qu'accessible à la crainte d'une plume violente, tenant quelque compte de l'opinion, il songeait avec effroi à cette retraite de M. de Chateaubriand, retraite irritée, rancuneuse, retraite employée, active, où se distillait du Tacite, où s'élaborait enfin un volume prêt à paraître dans le monde européen avec l'éclat et le tonnerre d'une bombe.
Napoléon ne se trompait pas dans ses appréhensions.
Jean
AVe !