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L'Enchanteur 1768—1848

Chapitre XLIV

Histoire de la vie et des ouvrages de M. de Chateaubriand, considéré comme poète, voyageur et homme d'état, avec l'analyse de ses ouvrages · 8 min de lecture · p. 265–274 · chapitre 44 sur 53

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Chez Vimont, 1832, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Désappointement de M. de Chateaubriand à la révolution d'Espagne. - Son départ pour le congrès de Vérone. - Ses vers au passage des Alpes. - Fougue de M. de Montmorency à Vérone. - Modération de M. de Chateaubriand. - M. de Villèle l'en récompense avec un portefeuille. - Disgrâce de M. de Montmorency. — Etrange embarras du cabinet des Tuileries à l'occasion de la guerre d'Espagne. - Session de 1823. - Brouille de MM. de Villèle et de Chateaubriand. - Brutale destitution de ce dernier.

Sur ce, nous prions Dieu , monsieur l'ambassa-

deur, qu'il vous ait en sa sainte garde.

Parole royale.

Un mois avant la révolte de l'île Léon et la promulgation de la constitution des Cortès, M. de Chateaubriand avait, dans le Conservateur, donné l'Espagnol pour le peuple-modèle, peuple heureux et tranquille sous ses Bourbons et ses prêtres. La révolution arrivée, il tâcha de rajuster tout cela comme il put dans un autre numéro.

Quelques années après, du cordon sanitaire des Pyrénées on avait fait un cordon d'observation, et finalement un corps d' armée prêt a tondre sur les Cortès, avec l'armée de la Foi.

Mais dès 1822, un congrès, ce prétendu antidote du carbonarisme, du libéralisme, du radicalisme, et de tout ce qui effraie les trônes, avait été convoqué à Vérone. La France y envoya MM. de Montmorency et de Chateaubriand.

Dans cette vie, à présent si mêlée de politique, on s'arrête avec plaisir sur quelques échappées de poésie du noble pair. Ce sont des roses sur d'arides ronces. En traversant les Alpes en 1822 , il se prit à les apostropher avec l'alexandrin et l'iambe : voici quelques strophes :

Alpes, vous n'avez point subi mes destinées!

Le temps ne vous peut rien ; Vos fronts légèrement ont porté les années

Qui pèsent sur le mien.

Pour la première fois, quand , rempli d'espérance,

Je franchis vos remparts, Ainsi que l'horizon, un avenir immense

S'ouvrait à mes regards.

Ils ne sont plus ces jours que point mon cœur n'oublie;

Et ce cœur aujourd'hui, Sous le brillant soleil de la belle Italie,

Ne sent plus que l'ennui.

Pompeux ambassadeurs que la faveur caresse,

Ministres, valez-vous Les obscurs compagnons de ma vive jeunesse

Et mes plaisirs si doux?

Vos noms aux bords rians que l'Adige décore

Du temps seront vaincus , Que Catulle et Lesbie enchanteront encore

Les flots de Bénacus.

Politiques, guerriers, vous qui prétendez vivre

Dans la postérité, J'y consens ; mais on peut arriver, sans vous suivre,

A l'immortalité.

Je vous peignis aussi, chimère enchanteresse,

Fictions des amours !

Aux tristes vérités le temps qui fuit sans cesse

Livre à présent mes jours.

L'histoire et le roman font deux parts de la vie
Qui sitôt se ternit :
Le roman la commence: et lorsqu'elle est flétrie ›
L'histoire la finit.

La guerre d'Espagne fut la grande question débattue au congrès de Vérone. Dans un accès de fougue chevaleresque, M. de Montmorency avait dépassé les ordres dont l'avait commissionné M. de Villèle ; il s'était prononcé contre les Cortes, avait parlé de royauté comme un Rodrigue, bref, opiné pour la guerre, demandé la guerre, quand ni le ministre influent, ni le roi, ni son collègue M. de Chateaubriand, ne la voulaient.

M. de Villèle recrutait partout des partisans, car il voyait sourdre de tous côtés des ennemis ; et les plus redoutables, le pavillon Marsan, les prélats , la haute noblesse, tout le château, voulaient la guerre, exterminer l'anarchie espagnole, cancer qui ne manquerait pas de dévorer la France. Or, M. de Villèle eût préféré dans une telle conjoncture M. de Chateaubriand, partisan du statu quo, à M. de Montmorency; il y avait bien quelques restans d'antipathie, mais il fallait avant tout barrer le ministère à tout ce que voulait y pousser le parti belliqueux.

Louis XVIII vit avec quelque satisfaction M. de Chateaubriand tenir pour la neutralité; il observa que pour un poète il avait d'assez sages idées, et qu'à tout prendre on pourrait en faire un ministre des affaires étrangères, si M. de Montmorency persistait à vouloir courir aux armes.

Au prochain conseil le roi posa nettement la question : M. de Montmorency se vit joué; il s'était avancé à Vérone à demander la guerre, et, se trouvant désavoué plus tard, il donna sa démission ; il s'en alla dans son hôtel, où il tomba, je crois, malade d'un mécontentement rentré.

Les candidats, c'étaient MM. de La Bourdonnaie, de Vitrolles, de Polignac, de Laval, et surtout le chantre des Martyrs, qui valait mieux que ses concurrens, au dire de Sa Majesté. Il l'emporta.

Le voilà enfin accompli ce long désir de toute sa vie politique, ce but qu'il s'était proposé! cette idée fixe qui ne l'abandonnait pas au milieu même de ses compositions littéraires, la voilà réalisée! Mais auparavant on pense bien qu'il y eut échange de procédés entre le partant et l'acceptant, comme cela se doit entre gens de bonne compagnie. • Un débat de délicatesse s'établit entre eux, nous dit-on; le bien du pays fut entendu, et l'amitié ne fut pas froissée. »

On a dit depuis, et je crois que l'observation est du marquis de Catelan, que M. de Villèle ne s'était donné pour collègue M. de Chateaubriand que parce que c'était celui qu'il congédierait le plus facilement, le roi et les princes devant toujours être de moitié avec lui pour le mettre à la porte.

Mais les puissances signataires du congrès de Vérone ne s'accommodèrent pas d'une espèce de manque de foi du cabinet des Tuileries; la guerre avait été décrétée, il fallait que le successeur de M. de Montmorency fût solidaire de ses promesses. Les ambassadeurs de Russie, de Prusse, de Sardaigne, d'Autriche, tinrent la main à la chose, demandèrent audience aux Tuileries ; il fallait rompre à tout jamais avec les Cortès, ou du moins donner passage par la Provence et le Languedoc à quelque cent mille hommes que l'Autriche et la Sardaigne avaient par-delà les Alpes ; ils parlaient même de se retirer auprès de leurs monarques, et de faire prendre aux corps de troupes position sur le Var. C'était comme une déclaration de guerre à la France. Bien plus, deux jours ne s'étaient pas écoulés que deux lettres autographes de François et de Félix arrivèrent aux légations de Sardaigne et d'Autriche, lettres sur un ton aigredoux.

Le pavillon Marsan, appuyé de la sorte, ne discontinuait pas de pousser son Montjoie et saint Denis, d'arborer l'oriflamme ; on rétorquait contre M. de Chateaubriand ses beaux articles du Conservateur. Force fut de se décider à la guerre.

C'est ce qu'annonça le discours d'ouverture de la session de 1827.

Le czar, par gratitude, donna à notre ministre des affaires étrangères le cordon de Saint-André, et Ferdinand VII celui de la Toison-d'Or. Le croirait-on ? Villèle et Louis XVIII furent piqués de cette gloriole; aussi le roi affubla-t-il son Sully gascon de celui de chevalier-commandeur de ses ordres. Ce qui ne laissa pas que de piquer M. de Chateaubriand ; il y eut même fâcherie, qui ne finit que par la collation de cet honneur au ministre-poète.

Contraint à la guerre, il chercha un mezzo termine dans la consolidation de la liberté des colonies espagnoles ; c'était là le grand acte, le chef-d'œuvre qu'il se proposait dans sa carrière diplomatique. Il allait en traiter avec Ferdinand VII; il n'en eut pas le temps.

Deux projets de loi devaient illustrer la session de 1824; la réduction du 5 au 3 pour cent de l'invention de M. de Villèle, et la loi de la septennalité présentée aux Chambres par M. de Chateaubriand. Les deux adversaires allaient faire leurs preuves ; qui l'emportera? M. de Chateaubriand, insoucieux de la loi-Villèle, la laissa impitoyablement battre en brèche à la chambre haute ; il garda le silence, il laissa son collègue boire le calice jusqu'à la lie.

Lui, il eut le malheur de l'emporter à la chambre élective; Louis XVIII ne put le lui pardonner.

Aussi comme le dimanche suivant il se présentait au château, un officier de la maison du roi lui fit savoir qu'il venait d'arriver au ministère des affaires étrangères un paquet de la plus haute importance, dont il serait peut-être à propos qu'il prit connaissance sur-le-champ.

De retour au ministère, il trouva sous pli l'ordonnance suivante:

« oUIs, etc.

• Le sieur comte de Villèle, président de notre conseil des ministres, et ministre secrétaire d'état au département des finances, est chargé par intérim du portefeuille des affaires étrangères, en remplacement du sieur vicomte de Chateaubriand. »

Une lettre de M. de Villèle, ainsi conçue, accompagnait le message :

Monsieur le vicomte

« J'obéis aux ordres du roi, et je vous transmets l'ordonnance ci-joint.

J de Villèle

M. de Chateaubriand quitta sur-le-champ l'hôtel du ministère, en envoyant au président du conseil cette missive :

Monsieur le comte

« Jai quitté l'hôtel des affaires étrangères, le département est à vos ordres.

Chateaubriand

Le pieux, dans ses disgrâces, appelle le ciel à son secours, et se résigne sous ce qu'il croit la main de Dieu ; le poète recourt aux Muses. A quoi bon des vers? dit le vulgaire, et même l'homme d'état; à quoi bon? Hé, mon Dieu ! voyez l'ex-ministre des relations extérieures; il chante, et son cœur est déchargé de toute amertume.

Compagnons, détachez des voûtes du portique Ces dons du voyageur, ce vêtement antique Que j'avais consacrés aux dieux hospitaliers.

Pour affermir mes pas dans ma course prochaine, Remettez dans ma main le vieil appui de chêne

Qui reposait à mes foyers.

Où vais-je aller mourir? Dans les bois des Florides Aux rives du Jourdain , aux monts des Thébaïdes? Ou bien irai-je encore à ce bord renommé, Chez un peuple affranchi par les efforts du brave, Demander le sommeil que l'Eurotas esclave

M'offrit dans son lit embaumé?

Ah ! qu'importe le lieu? jamais un peu de terre, Dans le champ du potier, sous l'arbre solitaire, Ne peut manquer aux os du fils de l'étranger.

Nul ne rira du moins de ma mort advenue ; Du pèlerin assis sur ma tombe inconnue

Du moins le poids sera léger.