Chapitre XLVIII
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Velléité de gloire théâtrale. - Projets de tragédies. - Historique du Moïse de M. de Chateaubriand. - Il retire sa pièce de l'étude. - Pourquoi? - Lecture à l'Abbaye-aux-Bois devant les notabilités de Paris. - M. de Latouche. - Incidens. - Verdict de l'Abbaye-aux-Bois. - Analyse de la pièce.
Ch' unqua da alcun campion più giusta causa
Non fù protetta.
Pindemonte
Ce n'était pas assez pour lui d'avoir remué le monde politique, le monde littéraire, de s'être passé des envies, que sais-je, de ministère, d'apostolat; notre écrivain voulait faire de toutes ses idées des évènemens, de ses œuvres du jour des pierres d'attente de grands édifices! La vie humaine est trop courte pour les projets contenus dans ce front immense; du moins M. de Chateaubriand indiquera des voies inaperçues ; il ne vous y mènera pas ; en a-t-il le temps? N'importe , il les montre, il y fait une avancée; puis il retourne à d'autres choses.
L'art dramatique est trop enchevêtré à la société parisienne, et par suite à celle de la France pour qu'il échappât à l'œil d'aigle de M. de Chateaubriand.
De trois tragédies qu'il avait ( hélas ! dans des temps plus heureux !) quelque velléité de mettre au théâtre, Astyanax, Saint-Louis, et Moïse, ses occupations de polémique, la politique, cette pauvre France enfin constamment sur le bord de l'abîme, ne lui ont laissé les loisirs que d'achever la dernière.
Astyanax devait être dans le faire grec, c'est-à-dire simple d'action, religieuse, solennelle, vide d'intrigue, comme l'eussent écrite Euripide, Sophocle; ce qui est bien plus voisin du romantisme que ne veulent le dire messieurs les Quarante.
Saint-Louis devait être le romantisme dans sa verdeur, le romantisme comme le veut la secte, comme l'adorait madame de Staël, comme l'a rêvé Schlgel.
Moïse devait être hébraïsé comme du Jérémie.
Somme toute, cela allait se trouver dans des conditions insolites ; et c'est ce dont nous louons M. de Chateaubriand, car c'est à n'y plus tenir, à la rue Richelieu, avec ces coins de panorama, sales, vieux, usés, étroits, de la littérature de Louis XIV, et de la littérature de l'empire.
Moïse, lu au comité du Théâtre-Français, en 1828, fut reçu à l'unanimité. M. Sosthènes de La Rochefaucauld s'humanisa assez pour descendre comme un simple mortel à tous les arrangemens possibles; M. Taylor donna ses soins aux décorations, aux costumes , enfin, M. Halévi, à peine remis du tour de force qu'il venait de faire, en composant à Paris, lui Parisien, sur un sujet français, un opéra italien, Clary, se chargea d'écrire la musique des chœurs. L'Académie royale de musique ne voulut pas être en reste : elle songea à peupler les chœurs de ses colonies de Nymphes. Il y avait en outre de préparés des levers de lune, des aspects du Sinaï, un lever de l'aurore, un dénouement en action, la Mer-Rouge, le désert, ses palmiers, ses chameaux, ses tentes noires, ses onagres, ses dromadaires, ses nopals, ses aloès. Tant de pompe, de spectacle, ces chœurs pleins de voix, d'instrumentation, ces chatoyans décors, et qui plus est, ces vers miroités d'Arabie, de désert, d'Orient, d'hébraïsme, tout cela, nous dit naïvement M. de Chateaubriand, « afin de tenter une diversion en faveur de cette pauvre école classique. » Que dites-vous du secours ? Aurait-il été possible après un pareil déploiement d'aller entendre roucouler Phèdre ou Ulysse à la fin d'Iphigénie ?
Le motif de l'avortement de tant de préparatifs, je ne le conçois pas trop. M. de Chateaubriand nous dit qu'à la première nouvelle de la prochaine représentation de son œuvre, de bienveillantes amitiés et de tout aussi bienveillans anonymes, s'empressèrent de lui écrire de toutes parts; les uns le croyaient un trop grand personnage pour l'exposer aux sifflets ; les autres l'avertissaient de prendre garde à gâter sa vie politique, et à interrompre en même temps la carrière de tous les hommes qui marchaient avec lui.
Il retira sa pièce de l'étude. Qui l'y décida ? Se croyait-il un trop grand personnage? cet orgueil n'est pas dans son âme. Voltaire, le pape du siècle philosophe, subissait bien les arrêts des étourdis de la cour prêts à partir en orgie pour les jolies petites maisons. Et Denis de Syracuse lui-même, ne briguait-il pas aux Dionisiaques les applaudissemens athéniens ? L'auteur nous dit que ce furent les avis de la seconde espèce qui le déterminèrent « Quand je vis que d'autres destinées se croyaient liées à la mienne, je n'hésitai pas à retirer ma pièce : si je fais toujours bon marché de ma personne, je n'exposerai jamais celle de mes voisins »
Ainsi, ç'aurait été la crainte d'interrompre la vie politique de tous les hommes qui marchaient avec lui qui l'aurait décidé !
Il y a eu des gens qui ont voulu expliquer plus neuvement la résolution de l'auteur en répétition. Ces gens-là l'ont devinée dans une lecture de peu d'effet du Moïse à l'Abbaye-aux-Bois.
Erreur. Cette lecture n'eut lieu qu'un an après, dans le courant de 1829.
Toujours est-il qu'à cette dernière époque-là, pour la première fois il y eut exhibition publique de cette œuvre... je dis publique, car bien qu'un choix de personnes fut réuni là au nombre d'une soixantaine, cette séance semi-académique eut son sténographe, et son journal dans la Revue de Paris. Ces soixante personnes, soixante notabilités. Aussi, M. de Latouche en était-il émerveillé; vous savez que le siècle n'aime pas l'aristocratie.
« Le lecteur sera M. Lafond de la Comédie-Française, dit M. Henri de Latouche. Honneur à sa complaisance! Le Kain rendait de ces services-là à Voltaire. Le Kain n'avait peut-être pas les mêmes accens que l'héritier de son sceptre.
» Mais le premier acte est achevé, en dépit de mille interruptions admiratives , et de quelques hésitations singulières de l'interprète. Un autre lecteur eût peut-être étudié le manuscrit par condescendance pour ces délicates oreilles, et n'eût pas exposé l'assemblée à quelque ingratitude envers tant d'obligeance. Nous avons cru remarquer que la responsabilité d'un ministre tragique n'est pas tout aussi vaine que celle des autres Excellences. Mais ce qui a été mieux constaté encore au milieu d'une exposition claire et large, d'un style éclatant partout des couleurs bibliques, c'est la singulière modestie du patient, sa résignation évangélique au milieu des épreuves qu'on lui faisait subir. On sentait que l'auteur comprend tout l'héroïsme des Martyrs, et qu'il eût tombé avec grâce dans le cirque de Cymodocée. Si la passion recommence au second acte, ce ne sera pas assez. d'une couronne; c'est une palme qu'il faudra lui chercher. »
Elle recommença, et puis à la sollicitation générale, le manuscrit fut rendu aux mains de l'auteur, qui lut avec une voix purement accentuée, et si vibrante de sentiment, que tout le monde en était à l'enthousiasme, quand des inexactides dans le manuscrit mirent l'auteur lui-même en défaut; et lui-même, l'auteur, n'aurait pu sortir de son labyrinthe, si la Muse de la patrie qui avait assisté déjà à une lecture, et qui, avec cet amour d'adepte, avait conservé, chéri, choyé dans son cœur les vers du maître, ne les lui eut soufflés.
Troisième incident de cette soirée : Mesdames sourirent d'abord, puis mesdames rougirent, puis elles s'abritèrent de leurs éventails ; car, hélas! comment faire avec des peintures aussi voluptueuses que celles du chœur du troisième acte? C'est qu'il y avait là de la Bible un peu trop biblique. On peut se rappeler le livre de la Sagesse, attribué à Salomon ; on peut se rappeler dans le livre de la Sagesse un tendre père désireux de préserver son filsdes embûches des courtisanes , et qui, dans ce but, cet excellent père ! ce digne père ! fait un tableau si enivrant, si voluptueux de tout cela, que sans doute son fils, bien muni de ses conseils, en sortant de là courut aux mauvais lieux.
C'est que les mœurs antiques n'admettaient pas nos demi-teintes; nous sommes des prodiges pour les ménagemens de style; nous gazons. Mais M. de Chateaubriand, par trop d'amour pour les couleurs judaïques, n'avait pas gazé.
Oui, M. de Chateaubriand, à la recherche de tout ce qui s'est conservé de la Jérusalem de chair et d'os, de la Jérusalem faible comme une pécheresse, a placé dans un chœur de filles Amalécites qui vont fasciner de désirs les Hébreux et les séduire, ce morceau de la Sagesse, j'ose dire, scintillant des allucinations d'une fièvre d'amour.
Mais il est temps d'examiner l'ensemble de cette remarquable composition.
Si l'on veut un drame mouvementé, attachant, plein de surprises, de situations nouvelles, et qui mène à perte d'haleine à la péripétie, on doit être servi à souhait ; notre théâtre, surtout notre théâtre contemporain, s'est enrichi d'une foule de ces pièces; et l'on peut même dire que beaucoup de mélodrames ont ce mérite-là au plus haut degré.
Mais il est un autre drame, drame simple, marchant paisiblement, drame riche de poésie, de diction, pathétique aussi, mais sans imbroglio, mais sans étonnemens, mais sans incidens multipliés; c'est le drame des Grecs. Athènes n'eut pas d'autres pièces, elle s'en contenta ; Athènes avait raison. C'est que cette tragédie avait à sa disposition une mélopée, une musique dominante, et non un maigre coup d'archet dans l'entr'acte; elle avait des machines qui épuisaient le trésor du Parthénon, le trésor de la république : de belles machines!
Avec tout cet appareil on peut se passer d'imbroglio pour attacher l'attention.
L'Abbaye-aux-Bois porta son verdict ; d'entre ces hommes de lettres, ces compositeurs, peintres, chimistes, d'entre ces femmes satinées, fleuries, ceux qui osèrent avoir une opinion craignirent pour le manque d'action tragique; le succès pouvait en être compromis. Ainsi ils confirmèrent (les méticuleux conseillers !) l'auteur dans sa funeste résolution d'ôter à tout jamais sa pièce du théâtre.
Et pourquoi, je vous le demande, messieurs et mesdames de l'Abbaye-aux-Bois, la tragédie simple des anciens ne nous irait-elle pas à nous aussi, surtout si nous avions l'âme, l'esprit, les yeux prestigieusement ravis de tout le somptueux étalage dramatique de l'Odéon athénien ? M. de Chateaubriand avait tout cela de prêt: Moïse allait marcher dans des chœurs à grande instrumentation, chantés avec la pleine vie du grand Opéra ; puis c'étaient des strophes, des antistrophes ; puis tout le luxe des machines ; puis de la poésie à pleins débordemens, et de cette poésie orientale, poésie si poétique. Le Moïse de la rue Richelieu n'aurait rien eu à envier à l'OEdipe des Panathénées ; il n'aurait pas ruiné le trésor de Délos, car la copieuse liste civile de Charles X était là, et le public aussi, l'argent à la main.
Ce qui me plaît de M. de Chateaubriand dans cette œuvre qu'on dirait écrite au pied d'un palmier, c'est que, bibliste et voyageur, il a vu les déserts palestins, il a étudié les livres sacrés. De cette double source a jailli une œuvre de théâtre qui serait gâtée par trop d'action : cette complexité nous enlèverait au panorama poétique; et cela pour nous attacher à des faits et gestes, des déclarations, des secrets, des révélations, des coups de poignard, qui ne sont pas choses extrêmement indispensables. Vienne Atala avec toute l'Amérique sauvage; j'aime mieux cette fidélité de sites qu'une intrigue variée, bien conduite, habile, comme celle des Incas. Le roman de Marmontel est amusant ; mais Atala !
Qu'est-il besoin d'aller se jeter dans les déserts de l'Yrack, de l'Arabie Pétrée, pour en savoir par cœur et les palmiers, et les citernes, et les points de vue, et les dromadaires? Notre magicien d'un coup de sa baguette vous y transporte; il vous y évoque, ce qui est bien plus, là, dans cette localité, au pied du Sinaï, ces fameux Hébreux de jadis avec leurs idées encore physiques et presque leurs paroles. Le prodige se serait opéré, rue de Richelieu. Messieurs de l'Abbaye-aux-Bois s'y sont opposé d'office ; à défaut, reste la lecture de Moïse. Je doute, moi, que sans cette lecture on puisse bien comprendre l'Exode. Je ferai relier mon Moïse avec le Pentateuque.
L'intrigue en est simple, comme je l'ai dit : Nadab, fils d'Aaron, s'est épris d'Arzane, reine des Amalecites vaincus. Cette tribu défaite, les femmes captives sont, ainsi que l'attestent malheureusement les mœurs féroces et primitives, condamnées à être égorgées ; tel est le fanatisme de la peuplade victorieuse. Ce n'est point là de la délicatesse racinienne, mais c'est biblique.
Par Moïse à mourir condamnées, Les femmes d'Amalec qui comptaient seize années, Ou qui du joug d'hymen portèrent le fardeau, Devaient livrer leur sang au glaive du bourreau.
Arzane ajoute :
Dans un parc formé par d'épineux rameaux, Nous attendions la mort comme de vils troupeaux.
L'Hébreu vient ; on entend un long cri d'épouvante.
Déjà brillait du fer la lumière mouvante, Lorsque le fils d'Aaron, que la pitié combat, Retint le glaive ardent avant qu'il retombât.
Il contemple, attendri, ces femmes éplorées Qui lui tendaient de loin leurs mains décolorées.
Voilà le désert, et le désert des premiers temps.
Les Hébreux, fatigués des privations du désert, écoutent Nadab. Nadab veut s'arroger l'autorité, et conduire ses frères dans les terres des Amalécites dont il épousera la reine. Nadab est d'autant plus porté à cette résolution, qu'il nous est permis à nous de trouver sage, que Moïse, monté depuis quarante jours sur le Sinaï, n'a plus reparu ; il est mort.
Caleb, qui voit le peuple ainsi disposé, va parler devant le conseil des vieillards pour l'ancien ordre de choses. Pendant ce temps, gracieuses, légères, dorées du soleil de la solitude, de jeunes Israélites modulent des chants comparables à ceux d'Esther, mais plus chatoyans de figures orientales.
Au second acte, entrevue de Nadab et d'Arzane; Nadab a fait délivrer les vierges Amalécites. Quel langage enchanteur que celui des desservantes d'Astarté ! les Juifs ne furent-ils pas excusables d'avoir écouté ces Dionées, ces idolâtres ?
Arzane
Amalec et Jacob diffèrent de maxime, Il est vrai ; nous croyons, sans nous en faire un crime, Qu'aimer est le bonheur, plaire un don précieux, Et que la volupté nous rapproche des dieux.
Sous des berceaux de fleurs nos heures fortunées S'envolent mollement l'une à l'autre enchaînées, Le dieu que nous servons approuve nos désirs :
Dans une île féconde, au doux chant des plaisirs, La beauté l'enfanta sur les mers de Syrie ; Il préside en riant aux banquets de la vie.
La déclaration de Nadab à Arzane rappelle un peu trop celle de Phèdre :
Le repos pour jamais s'envola de mon âme ; Mon esprit s'égara dans des songes de flamme.
Abjurant la grandeur promise à nos neveux, A l'autel des parfums je n'offrais plus mes vœux ; Je n'allais plus , lévite innocent et modeste, Chaque aurore au désert cueillir le pain céleste.
Dans les champs de l'Arabe, et loin des yeux jaloux, Mon bonheur eût été de me perdre avec vous.
Mais voyez comme bientôt cette réminiscence est noyée dans des flots d'orientalisme:
Pour appui, du dattier empruntant un rameau, Le jour j'aurais guidé ton paisible chameau ; Le soir, au bord riant d'une source ignorée, J'aurais offert la coupe à la bouche altérée, Et sous la simple tente, oubliant Israël, Pressé contre mon cœur la nouvelle Rachel.
Tout est arrangé pour le couronnement de Nadab et d'Arzane ; heureux amans ! Alors descend du mont Sinaï, Moïse, le sévère, le majestueux Moïse.
N'importe, point de faiblesse. Nadab n'en lèvera pas moins l'étendard de la révolte : tout Israël est fatigué de ces pérégrinations ; Israël ne demande pas mieux ; il soupire après un changement. Allez, vierges Amalécites , souples et riantes gazelles du désert, allez exercer le pouvoir de vos charmes sur les Hébreux, aériennes et voluptueuses odalisques! Ici le chœur insidieux, ce chœur qui s'est poétisé de la courtisane du livre de la Sagesse; ce chœur, vous savez, si fatal au repos des éventails de l'Abbaye-aux-Bois.
Moïse au troisième acte. Je ne crois pas celui de Michel-Ange plus sublime, plus majestueux ! Il entend ces chants, ces danses; Nadab arrive; le prophète lui demande ce que signifient ces chants idolâtres.
Nadad
Nos captives souvent assises à l'écart, Aiment à répéter les hymnes de leurs pères.
Moïse
Des captives ici ! des femmes étrangères !
Arzane n'a donc pas satisfait au Seigneur ?
On doit savoir gré à M. de Chateaubriand de n'avoir pas reculé devant la tâche pénible de nous montrer Moïse dans son fanatisme et sa férocité ; Racine ne lui aurait pas fait dire ;
Pourquoi n'avez-vous pas tué toutes ces femmes?
Non ; élaguant cela, il eût montré le législateur par les beaux côtés ; mais ce n'aurait plus été que la moitié d'un Moïse : celui de M. de Chateaubriand est vieux de trois mille ans. Non , dit Moïse ,
Non, j'affronterai seul tes coupables soldats ; Demeure : ou va plutôt, car j'entrevois ton crime, Dans son bercail impur va chercher la victime, Dont le sang répandu peut encor te sauver.
Départ de Moïse. Arzane vient trouver Nadab ; le danger de la captive redonne une nouvelle vigueur aux conspirateurs :
Je ferai plus, il faut à la fille d'Édom Un époux revêtu des pompes de Sidon.
Demain, pour égaler l'honneur de ma conquête, L'huile sainte des rois coulera sur ma tête.
Donnez par votre amour une âme à mes projets, Et j abaisse Moïse au rang de mes sujets.
Arzane veut embrasser la religion de Nadab ; il y consent.
Les Lévites arrivent : chants du soir. C'est le psaume traduit en ode par J.-B. Rousseau ; mais le lyrique est vaincu.
Au quatrième acte, Moïse indigné des abjurations de son peuple. Ses hauts desseins politiques, il les laisse entrevoir dans sa réponse à Dathan , qui lui a dit :
Et pourquoi donc ce Dieu si prodigue en bienfaits Égara-t-il nos pas au désert où nous sommes?
Moïse
Pour t'enseigner les maux et les vertus des hommes , Pour former aux combats nos faibles légions, Dans le mâle berceau de l'aigle et des lions.
Toi qui jusqu'au Très-Haut veux porter ton délire, T'assieds tu près de lui dans le céleste empire?
Vis-tu le Créateur dans ses premiers momens De ce vaste univers creuser les fondemens, Des vents et des saisons rassurer la richesse, Et jusque dans les flots promener sa sagesse?
Un Lévite vient annoncer la révolte de Nadab et des tribus. Il y marche. Aaron a une entrevue avec son fils Nadab ; le père est sur le point de le ramener au devoir ; mais Arzane arrive, Arzane le regagne à elle, scène des mieux conduites, toute palpitante.
Mais le cinquième acte est le plus riche. Voilà Arzane sur un char; les onze tribus insurgées l'entourent de leurs étendards. Triomphe, Nadab! triomphe! va sacrifier à Moloch ! Moïse se présente ; c'est le grand homme, l'homme au puissant ascendant, et les rebelles sont soumis. Nadab se perdra avec Arzane ; mais celle-ci lui déclare, bien gratuitement, il est vrai, qu'elle ne l'a jamais aimé. On la mène à la mort. La foudre extermine Nadab. Moïse se dessine au dénouement dans toute sa grandeur, son langage toujours beau, élevé, et tel qu'il le faut à ce grand politique dont les lois existent encore après celles de Solon, de Minos , de Numa, de Justinien : son langage sesublimise encore à la fin.
Si dans cette œuvre qui se distingue particulièrement par son coloris, son style et sa vérité, il faut chercher quelque chose à redire, nous ne pourrons signaler que cette faute de langue :
Quel parti qu'alors vous vouliez prendre, Quant au passage suivant d'Arzane :
Nous voyons triompher les ignobles drapeaux Du gendre vagabond d'un pâtre de chameaux, il est faux. Jamais, dans les temps patriarcaux, jamais une reine n'a tenu à infamie la condition de pasteur. Être berger, c'était tout ausi naturel qu'aujourd'hui d'être diplomate, écrivain. La phrase est moderne. Ce léger contre-sens est le seul à faire tache là où tout est vrai jusqu'au mot drapeaux , si faussement employé, ainsi que celui de lauriers par nos tragiques à propos de Troie. Les Pélasges homériques n'avaient point de drapeaux, et le laurier n'est devenu symbole de la victoire que sous les empereurs romains. Mais les tribus israélites avaient réellement leurs drapeaux, dont on voit décrits les emblèmes dans l'Exode.