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L'Enchanteur 1768—1848

Chapitre XXXIV. Analyseše des Martyrs de M. de Chateaubriand

Histoire de la vie et des ouvrages de M. de Chateaubriand, considéré comme poète, voyageur et homme d'état, avec l'analyse de ses ouvrages · 23 min de lecture · p. 82–108 · chapitre 34 sur 53

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Chez Vimont, 1832, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Quel enchantement ce fut pour notre

époque, quand, au milieu de tant d'in-

supportable décadence ou de plus in-

supportables innovations , elle se sentit

si délicieusement étonnée par les Mar-

tyrs !

Julks Janin

Homère, au livre I des Martyrs, semble ressusciter pour dire en style odysséen la naissance de Cymodocée - « Ses parens l'avaient uni (Démodocus) dans sa jeunesse à la fille de Cléobule de Crète, Épicharis, la plus belle des vierges qui dansaient sur les gazons fleuris au pied du mont Talée chéri de Mercure. Il avait suivi son épouse à Gortynes , ville bâtie par le fils de Rhadamante, au bord du Léthé, non loin du platane qui couvrit les amours de Jupiter et d'Europe. Après que la lune eut éclairé neuf fois les antres des Dactyles, Epicharis alla visiter ses troupeaux sur le mont Ida. Saisie tout-à-coup des douleurs maternelles, elle mit au jour Cymodocée. »

C'est un charme indicible que tout ce premier livre ; c'est une vie d'antiquité qui se réveille, une magie de réminiscence contre laquelle se raffermit vainement l'impartialité qu'a demandée le poète pour juger la lutte des deux muses. Que voulez-vous ! ces imaginations mythologiques d'un peuple vont si bien à notre enfance, et surtout lorsque nous les retrouvons sous leur ciel, dans leurs élémens natifs, dans le cadre de leur horizon ! on se sent subjugué. Oui, sans doute, c'est pour cela que les chants homériques conservent leur ascendant, règnent encore sur les hommes les plus dégoûtés des rapiéçages français de la fiction ; et, certes, lorsqu'à ces fictions-là l'on trouve le goût du terroir, lorsque c'est Stésichore, ou Théocrite, ou Pindare qui nous arrive à travers les siècles, vaticinant en inspiré, persuadé de Vénus, des Grâces, de Junon , des Ilythies, on voudrait s'en défendre, mais l'on redevient païen.

Je ne sais si Nabéga le Dhobyanide, si Schams, si Saadi avaient allaité de leurs fictions asiatiques nos jeunes imaginations, si nous nous étions faits de bonne heure à leur enjouement, à leur orient enfin, je ne sais, dis-je, s'ils nous charmeraient de même dans l'arrière-saison, même dans la plénitude de l'age.

Nous diversifions nos sensations par des excursions dans les littératures hindoue, arabe, chinoise; c'est même avec avidité que nous nous complaisons dans ces fables insolites, compositions où la main européenne ne paraît jamais, et qui, avant de nous arriver, ont tourné le cap de Bonne-Espérance avec la cannelle, ou le moka, ou le thé, leurs congénères ; mais néanmoins si un chant purement grec vient à se faire entendre, l'illusion nous regagne, nous croyons entendre le frôlement de la robe des Muses ; nous nous replaisons aux mythes de nos jeunes ans, comme l'Helvétien, qui, même dans nos somptueuses cités, s'attriste et rêve les roches d'Appenzell et de Glaris, au chant des vachers de la Suisse.

Tel est l'empire sur nous du livre re des Martyrs.

L'art s'alimente de contrastes ; aphorisme fondamental. Au I° livre des Martyrs vient la famille chrétienne; comme dans la famille homéride, c'est de l'antiquité à s'y méprendre. Mais ici je me prête mieux à la simplicité du fond et des accessoires; oui, le christianisme se complut aux vertus privées, pauvres, agrestes, dans son commencement! Seulement il est un peu étrange d'avoir placé dans la vallée de Laconie une scène dont l'évêque Cyrille est le héros : à Sparte, on est en droit de s'attendre à autre chose qu'une messe. N'importe, le talent amène bientôt à transaction ; et puis, l'on se laisse douce• ment aller au charme de cette espèce d'éclogue évangélique, où se fond au paysage de Théocrite l'orientalisme champêtre de Booz et Ruth.

L'hymne du soir, montant au ciel, ménage au poète sa transition à la Jérusalem céleste. Il s'est mis dans d'incroyables frais d'imagination pour le décor ; mais ce n'est souvent que du vide sous toutesces pompes de langage. L'auteur doit bien l'avoir senti, le canevas est aride; Milton n'a su faire qu'un ciel qu'il faut sauter : son Tartare et son Éden ont bien d'autres beautés! Le Tasse, ayant pris le parti de ne s'engager à rien sur le séjour du Très-Haut, M. de Chateaubriand, affligé de cette lacune, n'a pas cru au-dessus des forces humaines de la combler.

Mais quelle malheureuse doctrine que celle qui ne peut montrer Dieu que comme le plus sanguinaire des tyrans ! à toutes ces pierreries, cet or, ces brillans, semés à profusion sur le pavé du Dieu de pauvreté, on dirait ces palais somptueux des satrapies; le satrape paraît, et ce sont des arrêts de mort. Ainsi fait le Jéhovah des Martyrs ; il vient, ouvre la bouche, c'est pour demander une victime, Eudore; et comme l'appétit vient en mangeant, il fait bientôt entendre que le seul Eudore ne lui suffira pas; il lui faut la paire, et Cymodocée doit être aussi immolée. Quoi ! cette aimable vierge, si heureuse sous le toit mythologique, si belle de son innocence, de sa crédulité aux douces erreurs ! Oui, le Tout-Puissant ne jette les yeux sur les fiefs d'Apollon, de Vénus et de Diane, qu'avec cette cruauté dont les Hébreux encore barbares et échappés des bagnes des Pharaons, crurent rehausser leur Dieu, confondant la terreur du sublime avec la terreur du châtiment.

Et M. de Chateaubriand a songé sérieusement à faire aimer la religion de cette manière! on serait tenté de croire que si l'on disait à son Jéhovah :

Ah ! peut-on voir ainsi souffrir les malheureux?

il répondrait comme Perrin Dandin :

Bon ! cela fait toujours passer une heure ou deux.

Et pourquoi ces carnages ? de quoi se motivent-ils? de niaiseries d'épreuves; comme si Dieu avait besoin d'expériences, comme si dix persécutions contre les chrétiens n'avaient pas encore pleinement satisfait ses doutes! Bref, c'est à son ordre qu'une nouvelle persécution va commencer; de quoi il suit qu'il n'est pas possible d'en vouloir à Hiéroclès, à Dioclétien, à Galérius, sur qui l'auteur s'efforce de déverser la plus inépuisable des indignations ; ils n'ont d'autre malheur que d'être les terrestres instrumens des volontés d'en haut. Le livre III° finit par un Gloria in excelsis des anges, plein d'épigrammes, car ce ne peut être qu'ironiquement qu'ils louent à brûle-pourpoint le Tout-Puissant de sa douceur, de sa clémence et de sa mansuétude.

Quelle fatalité expose sans cesse le christianisme à ces maladresses! Nous voyons incessamment la chaire épuiser la Géhenne de ses épouvantemens pour peindre Dieu ; mais ce sont là des traditions des Hébreux encore sauvages , retrempées dans la barbarie du moyen âge. On était en droit de croire que M. de Chateaubriand, homme éprouvé de malheurs, au cœur tendre, homme adouci par nos mœurs, par les lettres, en recommençant l'évangélisation, allait assortir Dieu aux mœurs; point du tout : son Jéhovah est encore celui de Moïse, de Josué, le Dieu fort, le Dieu jaloux, implacable, le Dieu exterminateur.

Convenez-en, M. le vicomte : Atala et les Martyrs ne compromettent-ils pas la cause qu'ils veulent défendre , faire prospérer ? Quel prosélytisme! N'est-ce pas la satire de ces insensés vœux de virginité, que ces jeunes sauvages aimans, aimés, dont en définitive un dogme chrétien viendra renverser le bonheur, ce dogme qui mettra la sauvage chrétienne au tombeau? Changez dans cet ouvrage une vingtaine de lignes, il n'est pas impossible d'y voir une diatribe à la Diderot contre un folle observance canonique. Même application du ciel des Martyrs; en substituant une vingtaine de phrases à d'autres, il ne serait pas impossible de le croire une boutade écrite à un diner d'Holbach.

A ce livre maladroitement pensé, succède le IV°, tout aussi mal exécuté: il nous transporte à la Rome des Césars, au palais des Césars; puis, vers la fin, à la retraite de Marcelin, l'un des premiers papes. Alors véhémentes sorties de l'auteur, bordées d'indignation contre Galérius, contre Hiéroclès, sans que nous puissions voir, de nos propres yeux, les légitimes motifs d'indignation, d'exaspération, de colère. Il faut croire le poète sur parole; mais ce n'est point là la manière du Tasse! Le Tasse n'invective pas Aladin ; nous conseille-t-il de croire à la grandeur d'âme de Clorinde ? nullement, il ne nous en dit pas un seul mot ; ses personnages agissent, marchent, parlent ; à chacun selon ses œuvres : Aladin fait dresser le bûcher d'Olinde et de Sophronie ; Clorinde arrive, obtient leur délivrance. C'est à vous à vous faire une opinion.

Comment M. de Chateaubriand, que nous allons voir tout à l'heure déployer ses ailes au vol harmonieux, et monter dans une poésie empyrée, comment a-t-il pu faillir ici si malheureusement? N'y avait-il pas là un Suétone pour franchir avec lui le seuil des demeures impériales, pour lui emprunter sa palette, ses pinceaux, et peindre cette vieille civilisation romaine, luxurieuse, dévastatrice, sanguinaire, avilie; civilisation de courtisanes, de danses lascives, de longs diners, courant au Cirque se distraire, se réjouir aux massacres des gladiateurs, aux luttes des criminels avec des hyènes, et de là revenant boire dans l'or les larmes du monde? Des esclaves attachés comme des dogues à la porte des consulaires ! Des dames romaines se distrayant des longueurs de leur parure en enfonçant des épingles dans les bras des jeunes Syriennes qui les coiffent ! Et puis des orgies à la manière de Tibère, à la manière de tous les riches romains. Ensuite passant le Tibre, on venait au tombeau de saint Pierre et de saint Paul, chez Marcelin , père plutôt qu'évêque des néophytes, obscur, pauvre, humble. Là on aurait pu trouver ces esclaves grecs, gaulois, africains, afflues à Rome, venant de nuit dans les catacombes au service divin, s'attacher de cœur à une religion qui prêche l'égalité devant Dieu, l'obéissance aux lois, l'espoir d'un avenir meilleur dans le ciel, l'abolition de l'esclavage ; on aurait pu voir ces esclaves, dont les uns doivent le lendemain être jetés aux bêtes, retourner avec joie dans leurs cachots, se résigner aux tyrans de la terre, réconfortés qu'ils sont avec cette religion. Puis de grandes dames, l'impératrice Prisca, la princesse Hélène , mère de Constantin, enchantées d'une religion si belle, abjurant leurs grandeurs, fraternisant avec les fidèles, s'éprenant de leur spiritualité , désertant le paganisme par amour de ces aimables vertus que des esclaves goûtent dans la foi de Jésus-Christ. Et tout cela n'était que de l'histoire.

Que nous montre l'auteur ? Je vous le donne en cent.

Il est un criant abus, que l'Europe a toujours exécré au pontife romain, l'excommunication ; hé bien ! Marcelin, encore faible, persécuté, s'essaie déjà à l'excommunication. Il anathématise Eudore parce qu'il ne fréquente pas les sacremens.

Au v° chant, c'est le voluptueux séjour de Baïes : cela n'est pas dépeint à la Suétone ni à la Tacite pour l'énergie ; mais il faut considérer qu'Eudore narre devant sa mère, ses sœurs, Cymodorée et un ecclésiastique ; cependant nous le verrons moins pudibond dans l'épisode de Velléda.

Il y a de la régularité topographique et historique. On sait ce que les chroniques romaines racontent de Baïes; M. de Chateaubriand l'a adouci en laissant encore, néanmoins, assez d'ivresse, de parfums, de luxe, de douceurs à ces ville fastueuses. C'est écrit avec une tristesse de style assez habituelle à l'auteur, mais qui, ici, fait à merveille.

Il n'y a pas beaucoup à redire à la conduite de cette Aglaé, dame romaine, qui fit jaser aux dépens de ses mœurs ; c'est tout au plus si l'on s'échappe dans sa compagnie à réciter quelques unes de ces libidineuses poésies d'Horace et de Properce, qui sont à peu près entre les mains de tout le monde. Quelque chose de ce que nous aurions voulu dans le livre précédent, la participation de l'impératrice Prisca à la communion des fidèles, pare la fin de celui-ci, mais sans développemens. En résumé, ce livre est remarquable sous toutes sortes de rapports, excepté sous celui de la vivacité, de l'énergie.

LIVRE VI. Eudore, envoyé dans les Gaules à l'armée de Constance, marche contre les Francs. C'est ici cette belle description de bataille, qui vaut à coup sur mieux que tout ce qui existe, même dans Homère ; il faut toute-fois excepter celle du dernier chant de la Gerusalemme, bien plus variée d'épisodes, plus contrastante, où Armide et son désespoir, Emiren et sa mort vraiment musulmane, Gildippe , Odoart, mille personnages et mille incidens s'assortissent si bien, se diversifient, se relèvent de couleurs !

Je ne sais rien d'animé, de neuf, de fort, de coloré, comme la bataille des Francs; bataille savante, bataille stratégique, aux détails insolites, sans lieux communs épiques. La muse a fait preuve ici de la plus haute portée; et c'est dommage qu'après cela le sujet se refuse à un nouveau déploiement de richesses pareilles ; plus de combats, plus rien à attendre de cette facture vigoureuse et riche. C'est si magnifique que je n'ai pas le courage d'y chicaner l'anachronisme de Pharamond et de Mérovée. L'anachronisme, on a beau le dire toléré dans l'épopée; non, ce n'est pas aujourd'hui où la critique chronologique, à peu près inconnue des anciens, est si vivement éclairée. Je n'aime pas Sésostris, Pygmalion, Phalante, se donnant rendez-vous dans le Télémaque. Le Tasse, Homère, n'ont rien bouleversé dans l'ordre des faits historiques.

La Germanie vient à son tour figurer (LIVRE vII). Les Francs repoussés ont regagné leurs forêts. Tout ce que Sidoine Apollinaire, Tacite, Grégoire de Tours, Ammien Marcelin, ce que les chroniqueurs d'avant Charlemagne ont dit des Francs et des Germains, recueilli par l'auteur, se coordonne en drame ; et cet épisode vaut la lecture de tout ce qui a été écrit sur les Leudes, les Anthrustions, sur l'ordre faiblement social de nos aïeux. Mais plus que jamais abus de l'anachronisme : c'est peu d'avoir amené un siècle trop tôt Pharamond, Clodion, Mérovée, sur les grèves du Rhin; voilà que Clotilde s'en mêle aussi, et se donne pour mari Pharamond. Chrétienne, je sais qu'elle était de bonne prise pour le chantre des Martyrs; mais faut-il intervertir toute filiation...? Nous savons tous que les jalousies des Ariens, des Nestoriens et autres schismatiques , favorisèrent les Francs en Gaule, qui, d'après leurs conventions avec les évêques, grandes puissances du temps, adoptèrent le christianisme.

Conseil des démons au vin® chant. - M. de Chateaubriand fait ici de l'indignation ; nous ne disons pas que son enfer ne s'élève pas parfois à la hauteur de ceux du Dante et de Milton ; mais quoi ! pareille fiction peut-elle faire effet sur nous? Au xive siècle, il n'était pas un Florentin, pas un Italien, qui n'ait frémi de suivre le Dante dans l'enfer; c'est qu'on croyait; à présent c'est de la plaisanterie ou à peu près.

La poésie doit s'enraciner dans les beautés de toutes les sciences, marcher avec elles. La description du globe du soleil, par Williams Herschell; celle du feu central de la terre d'après Cordier, Hutton, Playfair, deux remarquables articles de la Revue britannique ; voilà ce que le siècle écoute, lit avec avidité. Si M. de Chateaubriand avait choisi un sujet qui comportât pareils sujets ! Si la grâce, la majesté de sa plume s'étaient fondues dans de pareils tableaux !

Les Gaules, au ix° livre. - Virgile, orgueilleux de la Rome d'Auguste, de cette Rome aux longues colonnades de porphyre, aux palais dorés, aux populeuses multitudes d'esclaves, de cliens, de rois, s'est plu à la faire contraster avec la vieille cité d'Evandre, où gazouillent les hirondelles, ou bêlent les troupeaux, où aboient les molosses, cité pauvre, sur l'emplacement de laquelle s'asseoira, avec le temps, la luxueuse ville des Césars. Ainsi fait M. de Chateaubriand. Sa cité d'Évandre, à lui, c'est la Lutèce restreinte dans l'île de la Seine; puis, de là, jetant un coupd'œil sur la Gaule, c'est principalement sur l'Armorique, sa province natale, qu'il converge ses rayons poétiques, ses créations, ses embellissemens, en y rassemblant les superstitions du culte druidique.

Le chant finit; alors se détache de l'ombre, se relève dans l'obscurité douteuse des sacrifices, Velléda ; Velléda, mystérieuse Armide, qui va dramatiser, passionner le livre suivant ; Velléda, création septentrionale, vision blanche, suave, en qui les brumes gauloises, les orages de nos mers assombries, se traduisent par des explosions d'une passion concentrée, forte, violente.

Point de poème épique sans une Didon. Il n'est pas jusqu'au vénérable Fénelon qui n'ait sacrifié aux jeux de Vénus dans l'île de Calypso, et même avec une ardeur juvénile, avec une fleur de volupté que l'on n'eût pas soupçonnées dans un saint prélat sans ce qu'on sait de son initiation aux mystiqueries par trop mondaines du quiétisme. Alcine, Armide, Gabrielle d'Estrées, autant de nouvelles éditions de Didon. Le bon Trissin n' y a pas regarde à deux fois dans son Italia liberata, où Théodora conseille à Justinien devenu pressant :

Sopra il vostro letto Poniamci, e fate poi quel che vi piace.

Gama et ses matelots étourdissent une île de la Sonde de leurs orgies avec des nymphes de la mer, que l'on prendrait pour des nymphes parisiennes ; mais le Camoëns nous avertit soudain que tout cela n'est qu'allégorie, et allégorie de la vertu récompensée. A merveille!

L'épisode de Velléda est une héroïde qui brûle. C'est un amour délirant, ce sont des trépidations, ce sont des transports. Ha ! sans doute il y a là-dedans bien des réminiscences de jeunesse! On ne voudrait pas, il est vrai, que Velléda commençât par un égarement de raison ; une folle n'inspire guère d'amour ; mais la dernière partie du livre est de la plus haute poésie ; l'hymen aux feux de la tempête, aux bruissemens sonores de l'Océan , efface celui de la reine de Carthage, auquel

Tellus et pronuba Juno Dant signum , tandis que

Fulsere ignes , et conscius aether Connubiis , summoque ululârunt vertice nymphæ.

Velléda vient se tuer sur le champ de bataille, en y poussant son char à toute bride; c'est l'Armide désespérée de la fin de la Jérusalem.

Voyage d'Eudore en Egypte dans le xi° livre, et , dans le xi°, voyage d'Hiérocles à son proconsulat d'Achaïe ; deux livres remarquables par le détail des perspectives bien autrement poétisées que dans l'Itinéraire.

Le drame se noue au xiiie. Beautés de style, descriptions aussi ravissantes que fidèles.

Autres beautés, mais d'un ordre inconnu, dans le livre suivant; ce sont les mystères de l'Église primitive. Cymodocée a consenti à se faire chrétienne. Ce n'est guère par persuasion, il est vrai; elle aime Eudore, voilà tout. La cérémonie de l'abjuration est neuve, belle, pleine du style de M. de Chateaubriand, antique, simple, sans effort, sans prétention, sans étonnement de combinaisons. Cymodocée a apostasié Homère; mais au moment d'attendre Eudore pour le mariage, ce nigaud paraît à la porte, couvert d'un sac, poudré de cendres; il pleure, il confesse ses fautes ; il est excommunié, il ne peut entrer dans l'église ; force est aux diacres de s'établir courriers des sermens des deux époux, l'un à l'autel, l'autre hors du temple. Cet incident excepté, tout est grave, saint, et d'ailleurs Eudore se relève bientôt à la hauteur héroïque, en sabrant les soldats d'Hiéroclès ravisseurs de Cymodocée.

Le talent d'artiste éclate, étincelle, rejaillit mieux quand l'attention, pas violentée par la force du sujet, se laisse aller aux charmes de l'exécution; ainsi dans les Martyrs, parmi ce qui doit toute son importance aux modulations du style, il faut distinguer le re et le n° livres, et le xv° surtout ; ils ne sauraient rivaliser avec celui de la bataille, ni avec celui de Velléda, si mouvementés, si vivement agités; mais le xv° s'anime, se pare de toutes sortes de séductions; c'est comme une station qui, pour le voyageur, après des sites caverneux, des cités populeuses, ménage un point de repos d'où il peut rassembler sous ses yeux toutes les perspectives de l'ensemble le plus heureux. Avant de partir, Cymodocée pour Jérusalem, et Eudore pour Rome, on se rend à Athènes. Bien qu'esclave, veuve de ses grandeurs de jadis, Athènes se ravive sous cette baguette magique. Ensuite c'est du merveilleux, de ce merveilleux le plus admissible; car nous n'avons vu encore que le ciel et l'enfer, et tout cela est si malheureux ! Mais ici Homère, le roi des merveilles surhumaines, est vaincu : c'est la descente de Gabriel chez l'ange des mers; belle, agréable fiction, où M. de Chateaubriand a brodé sur une trame chrétienne avec des fils d'or, de pourpre ! De là l'auteur, étant en verve, passe à Rome, et avec la même féerie, il nous ouvre le palais de César, où doit se délibérer la nouvelle persécution des fidèles.

Alors le drame marche, s'agite, se complique, se noue à vous comme les serpens de Laocoon. Au xvie livre, c'est d'éloquence que tait preuve le poète, mais d'une éloquence variée, de multiple nature, souple, qui prend des formes tantôt graves, tantôt captieuses, tantôt touchantes, suivant que parlent Symmaque, Hiéroclès, Eudore ; car il s'agit de dresser les listes de proscription. Mais , n'en déplaise à l'auteur, la harangue du sophiste, de ce sophiste qu'il hait tant, ce sophiste prototype des philosophes impies, suivant la pensée de M. de Chateaubriand ; oui, cette harangue me paraît bien plus forte de choses, bien plus serrée, bien plus entraînante que celle du chrétien.

Au livre suivant, la Palestine. Mais avant de prendre terre à Joppé, voilà qu'une île sort des flots comme Vénus, île de volupté, de danses, d'érotiques embrassemens, de baisers lascifs, enivrans, c'est Chypre; et nous convenons que ce que nous aurions désiré à la Chypre de Fénelon d'ivresse amoureuse, d'anacréontisme, de forte passion, s'exhale de ce chant; c'est une Chypre de sensualité, comme l'entendent les Orientaux.

Puis on arrive en Judée, et c'est encore l'Orient, mais l'Orient tranquille, religieux, grave; et tout ce monde-là est bien autrement teint que celui du Tasse, bien autrement teint d'Arabie, je veux dire; car, il faut l'avouer, ces lieux sont trop saints, ces personnages trop mystiques, pour qu'il y ait là un peu de passion, de vie dramatique. Le chantre a fait ici tout ce qu'il a pu pour poétiser l'humilité, le renoncement au monde. Prenez-y garde, M. de Chateaubriand ; à ce train-là la muse chrétienne sera vaincue par la fille du Pinde.

Persécution des chrétiens au xvn° livre. L'auteur ne s'en cache pas il exploite par allusions le terrorisme de 93. Galérius est, sans doute, Robespierre; le faible Dioclétien dépossédé de la pourpre impériale joue le rôle de Louis XVI; les néophytes sont les prêtres; et quand il écrivait, ces souvenirs encore saignans devaient jeter une immense vitalité dans le récit. C'est une époque que 93! facile texte à de virulentes déclamations ! et l'on en a usé largement!

Viennent déjà, s'entrelacent les inconvéniens du sujet. Voyez ce pauvre Démodocus, que la manie de prosélytisme, de conversion, de Lasthénès et d'Eudore, a embarqué dans les souffrances de ce monde! Il pleure, ce vieillard, en arrivant à Olympie, où les Grecs, heureux de leur idôlatrie, sont tout à la joie et aux jeux sacrés; il pleure, et sa fille est baptisée en ce temps-là dans le Jourdain par saint Jérôme. Elle repart pour l'Achaïe; oui, mais il y a au ciel un Tout-Puissant qui a hâte de la voir dévorer des bêtes du Cirque. C'est bien le plus méchant Dieu que l'auteur a placé au-dessus des mondes ! Dans la crainte du moindre délai au plaisir qu'il se promet, il fait résolution de pousser vers Rome le vaisseau de Cymodocée; et, pour cela, il se régale, ce mauvais garnement-là, du pectacle d'une tempête. Il la fait naufrager sur les côtes d'Italie. Après cette belle équipée, le Très-Haut rentre dans son éternité en attendant mieux : il aurait bien fait de n'en pas sortir.

M. de Chateaubriand est le premier poète pour les tempêtes. Il a chargé sa palette de couleurs prises dans le sein des ouragans.

Il y a deux balances pour peser les cinq derniers livres : est-ce comme artiste, est-ce comme chrétien qu'il faut juger l'auteur?

Comme chrétien, comme apôtre, il a compromis sa cause. Cymodocée est amenée à Hiéroclès, qui veut assouvir sa brutalité luxurieuse ; elle s'échappe, elle parvient à une colonnade qui donne sur la rue. La rue est envahie de peuple ; Démodocus, son père, est arrivé à Rome, il réclame sa fille, il la réclame à grands cris. Toute la multitude parle de déchirer Hiéroclès s'il ne rend pas la prêtresse des Muses à l'Homéride. Publius, préfet de Rome, Galérius, empereur, veulent remettre la jeune fille à son père : Elle est chrétienne, répond Hiéroclès , par conséquent esclave. Démodocus soutient le contraire; il faut que Cymodocée parle : elle se déclare chrétienne.

Or, qui ne maudit ces fanatiques chrétiens, ce Cyrille, ce Lasthénès, cet Eudore, qui sont allés porter le trouble dans cette révérée famille? Et cette Cymodocée ! peut-elle réellement aller à l'amour du Créateur par l'amour de la créature ?

Mais comme œuvre d'art, rien de plus pathétique; la donnée de l'auteur admise, viennent des péripéties attachantes qui se multiplient jusqu'à la fin, et dans une telle contexture que ce dénouement couronne le drame le plus émouvant.

A la célébration des offices divins dans les cachots, les chrétiens s'encouragent mutuellement; Eudore est appliqué à la question; il la soutient avec cette fermeté qui fait du martyrologe le code d'un courage et d'un héroïsme à part. La Vierge Marie, dans les cieux, intercede auprès de son fils ; mais voilà que M. de Chateaubriand prête au Messie le langage de ce bon M. Tartufe, que nous connaissons tous, dans Molière :

« O ma Mère ! vous le savez, je compatis aux larmes des hommes : je me suis chargé pour eux du fardeau de toutes les misères du monde ; mais il faut que les décrets de mon Père s'accomplissent. •

Jolie manière vraiment de se charger des misères du monde, que de livrer tant de gens aux tortures ! Ne croirait-on pas entendre ce doux inquisiteur, qui ,

Un crucifix en main,

Au feu, par charité, fait jeter son prochain, Et qui pleure avec lui d'une fin si tragique?

C'est peu. On sait que le Tout-Puissant dans sa sagesse s'est voulu donner le passe-temps d'une persécution. Comme rien ne se fait, canoniquement parlant, que par son ordre, Galérius, Hiéroclès, Dioclétien sont donc ses instrumens ici-bas. Hé bien ! pour accomplir ces scènes de mort, et varier la délectation qu'il y prend, le bon Dieu de M. de Chateaubriand envoie un ange empoisonner Galérius dans un festin; quant à Hiéroclès, il lui fait présent d'une lèpre qui T'habille de la tête aux pieds. C'est dans ce bel état que, bien que refusé de Cymodocée, il va prier Festus, préfet de Rome, de lui rendre sa belle, ou à tout le moins de la mettre dans une maison de prostitution.

Cette dernière donnée est historique, et c'est en raison de son authenticité que M. de Chateaubriand en a tiré un si grand parti; car les déchirantes impressions qui mouvementent les derniers livres émanent de cet état où les Romains livraient les vierges martyres.

Considérant cette fin comme combinaison dramatique, elle est incontestablement pleine d'alternatives qui soutiennent l'espérance, impriment la terreur. Voyez Cymodocée; elle est la près d'être envoyée aux brutales ardeurs du peuple et des soldats, si Eudore ne sacrifie pas aux faux dieux : les hésitations, le triomphe d'une volonté ferme, d'une foi invincible aux tourmens et aux faiblesses, voilà, à coup sûr, des conceptions dignes de la poésie, plus peut-être du drame que de l'épopée ; car l'épopée est le récit d'un évènement, et non la spécialité des déploiemens du cœur, de l'autopsie psychologique. Mais n'importe, la catastrophe ne se fait pas lire sans impressionner, sans remuer, émouvoir vivement.

Somme toute : si l'auteur a cru recommander le christianisme de la sorte, son but est manqué. Au moment où la foi chrétienne s'ébranle de toutes parts, s'en va, ce n'est guère la raffermir que d'en montrer les douleurs. Certes, il ne prendra, je crois, envie à personne de courir à la palme du martyre, quand sur ces scènes domine un firmament chargé de divinités, trinité, vierge et anges, si peu secourables aux maux des leurs. Est-ce inculquer l'amour de Dieu que de le faire impitoyable?

Mais l'épopée a-t-elle, doit-elle avoir un but? Quel est le but de l'Iliade? de faire voir les malheurs de la division? eh bien ! alors, qu'Achille et Agamemnon soient immolés à la fin , et non Hector, bon père, bon époux, bon citoyen. Quel but à l'Énéide? une invasion de Troyens dans le Latium. Mais, en bonne morale, le héros c'est Turnus : il défend le sol de la patrie, il défend sa fiancée contre un fugitif qui, au nom de ses prétendus destins, prétexte commode à toute injustice, vient chercher femme là où l'on ne veut pas de lui, Enée, lui qui a abandonné une reine qui l'aimait, qui lui offrait ses états. Quelle morale tirer du Paradis Perdu? L'épopée chante un évènement détaché de la foule des aventures terrestres, proéminent dans les fastes du monde. Injuste ou non, peu importe; c'est le mérite d'exécution qui en constitue l'exellence. Or, sous ce rapport, les Martyrs prennent place dans les chefs-d'œuvre, après le Paradis, la Jérusalem, l'Enéide et l'Iliade ; mais avant la Lusiade, la Henriade, la Messiade, la Jeane d'Arc de Southey et son Roderik, et même avant Ivanhoé, puisque l'action en est bien plus grande, la scène plus large, le coloris plus riche. Quant aux personnages, ceux de M. de Chateaubriand ne sauraient valoir, pour la force du dessin, ce que Walter Scott a créé. Démodocus est à peu près à la hauteur du bon roi Latinus; pour Galérius, c'est bien plus le point de mire des déclamations dévotes de l'auteur qu'un Argant, qu'un Satan. Reste Cymodocée ! Cymodocée est la création d'un pinceau qu'on dirait accoutumé à caresser les formes aériennes des vierges de Raphaël; mais la petite a la tête un peu légère, et je ne sais pas trop ce qu'elle trouve de si aimable dans le jeune chrétien.