Chapitre III
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Orageuse adolescence de M. de Chateaubriand. - Mystérieuses amours. - S'est-il mis en scène dans René? - Ses voyages à Paris.
Indifferent in his choice to sleep or die.
« Indifférent sur le choix du sommeil ou de
la mort. »
Adisson
C'est un terrible passage que celui de l'enfance à l'adolescence pour ceux qui, doués d'une raison avancée, ont mis leur âme dans la fermentation de l'étude dès leurs jeunes ans ! Tant que l'heure de l'explosion des passions n'est pas arrivée, rien de beau, d'heureux comme l'existence de l'enfant précoce. De la fraîcheur dans la mémoire, de la vivacité dans l'imagination, de la rectitude dans la raison, dans le jugement; avec cela, il s'empare avec délice de la vie. L'histoire est un vaste domaine à compartimens ou il se promène avec charme ; tout l'y récrée, et les grands hommes, et les cités illustres, et les métropoles des arts ; les littératures sont pour lui des bazars animés, populeux, où le beau, le médiocre, le surprenant, le prodigieux, le mauvais se rencontrent, se contrastent, et le divertissent. Il juge, il compare. Les intérêts de la terre, les soins, les soucis de fortune, d'établissement, ne troublent pas encore cette candeur studieuse. La terrible passion de l'amour n'a pas encore éclaté, tout mis en désarroi. Ajoutez que l'on a devant soi un avenir que rien n'empêche de décorer à plaisir, que les preuves que l'on fait d'érudition, de goût, de savoir, n'éveillent aucune rivalité, que chacun est prêt à s'émerveiller de cette surprenante précocité dans un âge aussi tendre, et que les prix que l'on remporte au collége valent des certificats de génie à l'appui de ces petites démonstrations.
Oui, c'est dans ces années de satisfaction, de jouissance intellectuelle que l'on peut sentir la manière d'être des anges, de ces intelligences suprêmes dégagées des soins terrestres, des besoins vitaux, de ces êtres tout esprit. L'enfant pour qui ses études sont des jouissances, pour qui ses devoirs sont un aliment à l'activité de son âme; qui, supérieur à ses condisciples, grâces à une organisation privilégiée, dégagé de leurs petits intérêts, plane au-dessus des curiosités de l'histoire, se délecte dans les richesses poétiques des nations, cet enfant-là goûte le paradis sur la terre.
Mais que bientôt il va expier cruellement cette surabondance d'âme ! On le sait, les enfans précoces ne vivent pas. Peu d'entre eux peuvent résister à l'explosion de l'amour ; le vase se brise d'ordinaire. C'est le bon moment pour les hommes communs ; le flambeau de Prométhée enfin leur donne la vie intellectuelle; enfin les voilà, sentant la dignité d'homme ; un sixième sens se manifeste en eux : c'est la jubilation de la vie.
Mais alors aussi brûlés de trop d'âme, consumés de passions supérieures en violence, les adeptes précoces aux mystères de l'humanité souffrent, se flétrissent; ils tombent la plupart pour toujours, ou si leur constitution les fait résister à cet incendie intérieur, quelle consomption d'âme! quelle misantropie s'empare d'eux! Alors, si, plus heureux que Pic de la Mirandole, que Kirke Withe, et tant d'autres enfans illustres morts sous le coup de la puberté, ils peuvent trainer la vie dans ces orages comme Le Tasse, lord Byron, Chateaubriand, une invincible tristesse les gagne. Dans le monde rien ne s'adapte à leur façon de voir; et , comme René, « ls ne sont occupés qu'à rapetisser leur vie pour se mettre au niveau de la société. » Alors ils font comparaison d'eux-mêmes avec les heureux de la terre, et le résultat est comme un poignard de découragement qui rentre en eux. Il faut débuter dans le monde, rien ne leur y convient, tout y est mesquin, corrompu, vil, intéressé ; rien ne correspond à ce beau idéal qu'ils ont chéri, couvé dans eux durant les douces et heureuses années de l'enfance ; alors une figure gracieuse, une beauté, une femme, dans un cercle, dans la rue, dans une promenade, les captive, les trouble; mais sous cette divine enveloppe il y a une âme vulgaire ; il faut descendre à lui parler de ses chiffons; encore la femme ne peut faire cas du jeune adolescent ; et l'on est triste, mélancolique, peu agréable, peu aimable. Où donc chercher ces douces sympathies? c'est alors que l'on sent au fond du cœur ces vers de Lamartine :
Peut-être dans la foule une âme que j'ignore Aurait compris mon âme et m'aurait répondu.
On va devenir citoyen, il faut faire choix d'un état... Dieux! c'est lorsque l'existence tourmentée n'a pas un moment de repos, c'est lorsque ballottée de passions en passions, un long désespoir, un désespoir de tous les jours, un découragement, un dégoût de tout, entraîne l'homme, le mine ; c'est alors que de ces beaux idéalismes où sa jeunesse se baignait dans un éther d'ambroisie, il lui faut descendre dans le greffe d'un tribunal, l'antre d'un avoué ou l'amphithéâtre d'un hôpital ! la manipulation des chairs humaines ! les viletés de la procédure! O homme, image de l'Éternel, est-ce là ta vocation ?
Et alors, qui n'a pas désiré de s'aller perdre dans les savanes du Nouveau-Monde, qui n'a pas voulu aller vivre dans les cabanes des sauvages ou sous la tente des Bédouins !
Plaisante civilisation ! des Bédouins ! des sauvages ! dis-tu, et tu laisses tomber sur ces hommes de la nature un regard de dédain du sein de ta servitude, et tu te pares de l'éclat de tes fers dorés, et, mettant le bonheur dans le luxe, tu t'enorgueillis de la richesse de tes chaînes en faisant comparaison avec ces peuples qui n'ont pas d'aussi belles choses ! mais eux seuls accomplissent la destinée d'indépendance et de liberté promise à l'homme ici-bas. Quoi ! durant sa jeunesse se laisser emporter aux fougues de la valeur dans les combats, et puis aux étreintes de l'amour ! Passer ainsi des enivremens de la gloire à ceux de la tendresse, tandis que le sang bouillonne au feu du bel âge ! Plus tard, présider les conseils dans la maturité, s'utiliser par sa prudence, quand les forces s'en vont et que l'expérience vient, n'est-ce point là notre lot sur terre ? Et qu'en fais-tu de l'homme, toi, plaisante civilisation, que fais-tu de cet homme prêt à s'emparer de la vie? Tu l'enfermes dans un magasin de rouenneries du matin au soir, dans une étude ; tu joins dans tes mariages l'automne et le printemps, tu nécessites un train de maison, du faste, de l'appareil, et force est d'avoir franchi les degrés des emplois, les stages, avant de céder au vœu de la nature; ainsi l'amour est flétri dans sa fleur, tu ravis la jeuné vierge aux adorations de l'adolescent pour le riche podagre.
Tu as tes guerres, tu parles aussi de gloire ! mais combattre sans savoir pourquoi, sans motif d'exaltation, d'animosité, sur l'ordre d'un ministre éloigné, pour des difficultés paperassières, pour des intérêts, des préséances diplomatiques qu'on ignore ! et en attendant qu'on monte notre méranique pour l'héroïsme, demeurer enfermé dans une caserne comme une meute, s'y voir compter matin et soir comme du bétail, être numéroté sur son schako . Admirable civilisation, jusqu'où tu ravales l'homme!
Oui, à l'aspect de tant de petitesse, qui n'a pas voulu s'enfuir parmi les peuplades de l'homme naturel? Que de fois, assis sur la grève, les yeux profondément fixés sur cette mer dont les mélancoliques murmures s'adaptaient aux gémissemens de ma tristesse, j'ai souhaité une cabane dans les déserts ! Dois-je, comme ces vulgarités qui remuent devant moi, travailler toute ma vie pour acquérir, et puis jouir au moment où la caducité m'avertira de laisser le pénible fruit de mes labeurs, de mes économies ? Non, non, une natte, une cabane, un canot chez les Indiens, ou bien un coursier, une tente, des armes chez les Arabes du désert; avec cela on commence à vivre dès le moment; le ciel, la terre, la nature est à nous.
Si, dans ces momens de misantropie, j'avais sur les dunes de l'Atlantique entendu un inconnu dire ces vers :
Des vastes mers tableau philosophique, Tu plais au cœur de chagrins agité, Quand de ton sein par les vents tourmenté, Quand des écucils et des grèves antiques Sortent des bruits, des voix mélancoliques.
L'âme attendrie en ses rêves se perd, Et s'égarant de penser en penser, Comme les flois de murmure en murmure , Elle se mêle à toute la nature.
Avec les vents, dans le fond des déserts, Elle gémit le long des bois sauvages, Sur l'Océan vole avec les orages, Gronde en la foudre, et tonne dans les mers.
Mais quand le jour sur les vagues tremblantes S'en va mourir; quand, souriant encor, Le vieux soleil glace de pourpre et d'or Le vert changeant des mers étincelantes ,.
Dans des lointains fuyans et veloutés, En enfonçant ma pensée et ma vue, J'aime à créer des mondes enchantés, Baignés des eaux d'une mer inconnue.
L'ardent désir des obstacles vainqueur, Trouve, embellit des rives bocagères, Des lieux de paix, des îles de bonheur, Où, transporté par de douces chimères, Je m'abandonne aux songes de mon cœur.
Oui, aurais-je dit au jeune chantre en courant le serrer dans mes bras, ils existent ces lieux de paix, ces îles de bonheur; ils existent par-delà les mers.
Comment se fait-il que de toutes ces poésies dépositaires des sentimens du jeune chevalier de Chateaubriand aucune ne roule sur l'amour ? Ce n'est pas une âme aussi ardente qui a pu se fermer à ses charmes. Oui, sans doute, dans le choix de ses poésies, il a dû en sacrifier beaucoup à une mystérieuse convenance; et l'arrêt inquisitorial a proscrit particulièrement les hymnes d'une tendresse dont peut-être René nous indique la nature.
Il se dit dans le monde que le frère d'Amélie n'est pas autre que M. de Chateaubriand. Il est vrai, il y a dans les malheurs et le caractère de René assez de concordance avec les siens : même misanthropie, mêmes extases, même mélancolie ; écoutez-le :
« Mon humeur était impétueuse, mon caractère inégal. Tour à tour bruyant et joyeux, silencieux et triste, je rassemblais autour de moi mes jeunes compagnons; puis, les abandonnant tout-à-coup, j'allais m'asseoir à l'écart pour contempler la nue fugitive, ou entendre la pluie tomber sur le feuillage.
« Chaque automne je revenais au château paternel, situé au milieu des forêts, près d'un lac, dans une province reculée.
»Timide et contraint devant mon père, je ne trouvais l'aise et le contentement qu'auprès de ma sœur Amélie. Une douce conformité d'humeur et de goûts m'unissait étroitement cette sœur ; elle était un peu plus âgée que moi. Nous aimions à gravir les coteaux ensemble, à voguer sur le lac, à parcourir les bois à la chute des feuilles : promenades dont le souvenir remplit encore mon âme de délices. O illusions de l'enfance et de la patrie, ne perdez jamais vos douceurs !
» Tantôt nous marchions en silence, prêtant l'oreille au sourd mugissement de l'automne, au bruit des feuilles séchées que nous traînions tristement sous nos pas; tantôt, dans nos jeux innocens, nous poursuivions l'hirondelle dans la prairie, l'arc-en-ciel sur les collines pluvieuses ; quelquefois aussi nous murmurions des vers que nous inspirait le spectacle de la nature. Jeune, je cultivais les muses; il n'y a rien de plus poétique, dans la fraîcheur de ses passions, qu'un cœur de seize années. Le matin de la vie est comme le matin du jour, plein de pureté , d'images et d'harmonies.i
Jusqu'à la grande prédilection de M. de Chateaubriand pour le Barde de Morven, tout se retrouve dans cet opuscule tout psychologique : René.
Lord Byron, dans son Corsaire, dans son Lara ; Rousseau, dans sa Nouvelle Héloïse ; et « moins haut placés, M. Casimir Delavigne, dans ses Comédiens; M. Michaud dans son Proscrit; Madame de Staël dans sa Corine, à l'exemple d'Homère (si tant est qu'il y ait eu un Homère), qui, dit-on, s'est mis en scène dans son chantre Demodocus, ont paré des broderies de la composition poétique nombre d'incidens de leur vie. Peut-on en dire autant de notre noble pair? Cette angélique Amélie, qui, sous le charme de cette amitié fraternelle dangereuse de tout le feu de l'âge, fuit et son frère et le monde, demandant asile à la sainteté du cloître; ce René qui, errant tristement dans le monde, seul, solitaire dans la foule, sans sympathies, ne trouve d'écho à son âme que dans l'âme d'une sœur si belle, si spirituelle ; ce René qui, ne pouvant plus s'aveugler sur cette fatale fascination, débrouille avec effroi ses sentimens, et s'enfuit dans l'Amérique-Nord; tout cela serait-il complètement fictif? Comme les anges de Thomas Moore, René et Amélie, tirés de l'imagination du poète, n'auraient done point eu de type ici-bas?
Il est dans l'accomplissement des idées du beau en nous, un pouvoir surnaturel auquel nous voudrions vainement nous soustraire ; que dans des solitudes à peine troublées des pas de quelques rustiques familles, un jeune homme aux éblouissemens extatiques se trouve, lors du premier murmure des passions, sous L'empire de ce beau idéal, en nourrisse son esprit, s'y complaise, il n'ira pas entourer de prestiges la fille halée d'un pêcheur ou celle d'un pâtre, dans son besoin de sympathie. Elles peuvent bien avoir une beauté relative, elles peuvent bien, favorites de la nature, briller avec des formes ravissantes, un œil noir, une physionomie qui parle ; mais il est ce je ne sais quoi de charmant, de doux, de divin, que l'éducation, que la culture de l'esprit donnent seules, et cela on le chercherait en vain dans ces villageoises, qu'un peintre peut bien faire poser devant lui, mais que le poète, qui ne se contente pas des formes extérieures, qui veut le langage de l'âme, ne saurait diviniser, du moins le poète vrai.
Mais si dans cet isolement, bercée dans les bras d'un jeune homme aux profondes sensations, compagne de ses pas, dépositaire des épanchemens de son âme, une sœur en qui l'instruction a comblé les attraits, à qui la vie sédentaire, aisée, a donné cette délicatesse de teint, ce dégagement des vulgaires pensées, tous les embellissemens enfin ; si, dis-je, cette sœur a d'habitude entouré le poète de ses bras innocens, l'affection pourra prendre le change; ils s'aimeront, ils se rechercheront ; ce ne sera que quand, avertis par l'excès de leur tendresse, ils se verront sur le seuil de la faute, qu'ils se sépareront avec effroi; alors, ouvrant les yeux sur la perfidie du destin, ils croiront à peine mettre entre eux assez de distance, avec les dix-huit cents lieues de l'Océan atlantique.
Tel est sans doute le canevas sur lequel a été brodé le récit de René. Lorsqu'on lit ce passage, on croirait René héritier de la plume de Saint-Preux : il voulait se suicider.
• Amélie, se jetant dans mes bras, me dit : Ingrat, tu veux mourir, et ta sœur existe ! tu soupçonnes son cœur ! ne t'explique point, ne t'excuse pas; je sais tout; j'ai tout compris, comme si j'avais été avec toi. Est-ce moi que on trompe, moi qui ai vu naître tes premiers i sentimens? Voilà ton malheureux caractère, les dégoûts, les injustices. Jure, tandis que je te presse sur mon cœur, jure que c'est la dernière fois que tu te livreras à tes folies ; fais le serment de ne jamais attenter à tes jours. »
« En prononçant ces mots, Amélie me regardait avec compassion et tendresse et couvrait mon front de ses baisers : c'était presque une mère, c'était quelque chose de plus tendre. Hélas ! mon cœur se rouvrit à toutes les joies comme un enfant, je ne demandais qu'à être consolé ; je cédai à l'empire d'Amélie ; elle exigea un serment solennel; je le fis sans hésiter, ne soupçonnant même pas que je pusse être malheureux.
» Nous fûmes plus d'un mois à nous accoutumer à l'enchantement d'être ensemble. Quand le matin, au lieu de me trouver seul, j'entendais la voix de ma sœur, j'éprouvais un tressaillement de joie et de bonheur. Amélie avait reçu de la nature quelque chose de divin; son âme avait les mêmes grâces innocentes que son corps ; la douceur de ses sentimens était infinie ; il n'y avait rien que d'un peu suave et d'un peu rêveur dans son esprit ; on eût dit que son cœur, sa pensée et sa voix soupiraient comme de concert ; elle tenait de la femme la timidité et l'amour, et de l'ange la pureté et la mélodie.
L'hiver finissait lorsque je m'aperçus qu'Amélie perdait le repos et la santé qu'elle commençait à me rendre; elle maigrissait; ses yeux se creusaient ; sa démarche était languissante et sa voix troublée. Un jour je la surpris toute en larmes au pied d'un crucifix. Le monde, la solitude, mon absence, ma présence, la nuit, le jour, tout l'alarmait. D'involontaires soupirs venaient expirer sur ses lèvres ; tantôt elle soutenait sans se fatiguer une longue course; tantôt elle se traînait à peine; elle prenait et laissait son ouvrage, ouvrait un livre sans pouvoir lire, commençait une phrase qu'elle n'achevait pas, fondant tout-à-coup en pleurs, et se retirait pour prier.
» En vain je cherchais à découvrir son secret. Quand je l'interrogeais, en la pressant dans mes bras, elle me répondait aver un sourire qu'elle était comme moi, qu'elle ne savait pas ce qu'elle avait. »
Est-ce peint d'après nature? permis à chacun d'en croire ce qu'il voudra. Les orages ont bouleversé ces jeunes années. Heureux que sa vie n'ait pas cédé à ces atteintes intérieures, comme il devait s'écrier avec le Camoëns, notre jeune auteur :
Quanto melhor nos fora, o Prometheo , E quanto para o mundo menos dano, Que à tua estatua illustre naò tivera, Fogo de altos desejos que a movera.
(OS LUSIADAS, Canto IV.)
« Qu'il eût bien mieux valu pour moi, ô Prométhée, et combien il eût été moins préjudiciable pour le monde, que tu n'eusses jamais mis à ta célèbre statue le feu des grands désirs qui l'anima ! »
M. de Chateaubriand s'usant de peines intimes, ne laissait pas arriver sa vue à l'horizon de la mer océane sans le dépasser de ses vœux ; car il existait un écrivain à la mode alors, qui devait le mieux aller a son cœur, J-. Rousseau, ce Rousseau qui avait mis en circulation, éparpillé dans les têtes, des apologies de la vie sauvage ; ces écrits, et les peines du cœur, et le charme de l'indépendance des forêts, et le dégoût de notre ordre social, devaient attacher les méditations du jeune chantre de la nature à ces déserts du Canada placés vis-à-vis de lui.
De plus, à ces vagues idées, à ces désirs mélancoliques, se mêlait cet instinct de composition poétique, seul havre de repos, de bonheur, où l'âme espère, où elle se rafraîchit de ses étouffemens.
Peut-être est-ce à ces recours, à ces consolations de la composition, que nous devons ces génies qui ont expié dans les orages de leur adolescence leur suprématie intellectuelle.
En lisant Charlevoix, il conçut, dit notre auteur, l'idée de faire l'Epopée de l'homme de la nature, ou de peindre les mœurs des sauvages en les liant à quelque évènement connu. Après la découverte de l'Amérique, il ne vit pas de sujet plus intéressant, surtout pour des Français, que le massacre de la colonie des Natchez à la Louisiane, en 1727. Toutes les tribus indiennes, conspirant après deux siècles d'oppression pour rendre la liberté au Nouveau-Monde, lui parurent un sujet presque aussi heureux que la conquête du Mexique.
Mais n'anticipons pas les faits. M. de Chateaubriand fit quelques voyages à Paris. Son père étant mort, et son frère en possession du manoir féodal, il devait entrer dans un corps quelconque. Son père l'avait destiné à la marine, sa mère tenait pour l'état ecclésiastique, qui, en 89, n'engageait pas à un grand renoncement aux choses mondaines.
Ce fut au retour de l'un de ces voyages qu'il soupira, en revoyant les tours du château, ces vers confidens de ses dégoûts de la ville:
Que de ces prés l'émail plaît à mon cœur!
Que de ces bois l'ombrage m'intéresse !
Quand je quittai cette onde enchanteresse,
L'hiver régnait dans toute sa fureur ; Et cependant mes yeux demandaient ce rivage, Et cependant d'ennuis, de chagrins dévoré , Au milieu des palais d'hommes froids entouré,
Je regrettais parfois mes amis du village.
Mais le printemps me rend mes champs et mes beaux jours ; Vous m'allez voir encore, ô verdoyantes plaines !
Assis nonchalamment auprès de vos fontaines , Un Tibulle à la main, me nourrissant d'amours.
A cette joie, à ces transports, on dirait l'oiseau en cage s'emparant des cieux. Il faut s'être senti long-temps dans la geôle des cités; il faut avoir éprouvé cette peine de l'homme « occupé à rapetisser sa vie pour la mettre au niveau de la société; • il faut avoir été stygmatisé des chaînes de la vie sociale, pour entendre à l'intérieur tout le retentissement de ces vers qui, au reste, ne se distinguent guère que par la vérité de sentiment.
Si nous tirons nos inductions des préfaces, nous ne pouvons guère savoir au juste si le but de ses vovages à Paris était de présenter à M. de Malesherbes un plan de voyage en Amérique, ou d'entrer dans l'état militaire par lui choisi de préférence à la marine et au clergé. Mais nous aurons occasion de voir que ces préfaces ne sont pas toujours dignes de foi.
Quoi qu'il en soit, il partit, il fit pour toujours ses adieux à Combourg dans ces vers :
Le temps m'appelle : il faut finir ces vers, A ce penser défaillit mon courage ; Je vous salue, ô vallons que je perds !
Écoutez-moi : c'est mon dernier hommage. Loin, loin d'ici, sur la terre égaré, Je vais traîner une importune vie ; Mais quelque part que j'habite ignoré, Ne craignez point qu'un ami vous oublie. Oui, j'aimerai ce rivage enchanteur, Ces monts déserts qui remplissaient mon cœur Et de silence et de mélancolie, Surtout ces bois chers à ma rêverie, Où je voyais de buisson en buisson Voler sans bruit un couple solitaire, Dont j'entendais sous l'orme héréditaire, Seul, attendri, la dernière chanson.
Simples oiseaux, retiendrez-vous la mienne ? Parmi ces bois, ah ! qu'il vous en souvienne. En te quittant je chante tes attraits, Bois adoré ! de son maître fidèle Si les talens égalaient les regrets, Ces derniers vers n'auraient point de modèle. Mais aux pinceaux de la nature épris, La gloire échappe et n'en est point le prix. Ma muse est simple, et rougissante et nue, Je dois mourir ainsi que l'humble fleur, Qui passe à l'ombre, et seulement connue De ces ruisseaux qui faisaient son bonheur.
« Je n'ai revu Combourg que trois fois, dit-il quelque part : à la mort de mon père, toute la famille se trouva réunie au château pour se dire adieu. Deux ans plus tard, j'accompagnai ma mère à Combourg; elle voulait meubler le vieux manoir; mon frère y devait amener ma belle-sœur; mon frère ne vint point en Bretagne, et bientôt il monta sur l'échafaud avec la jeune femme pour qui ma mère avait préparé le lit nuptial. Enfin, je me rendis à Combourg en allant au port, lorsque je me décidai à passer en Amérique. »
On a lu avec plaisir l'expression de ses pressentimens, lorsque, quittant pour toujours le paysage natal, il met, pour ainsi dire, le pied sur le seuil de la vie littéraire. Il ne présumait pas la parcourir avec tant de gloire; peut-être même nesongeait-il pas às'y faire un nom ; je dirai plus, peut-être ne devons-nous qu'à la révolution ses écrits. « Retirez la révolution de l'histoire, dit M. Charles Nodier, et Robespierre ne sera très probablement qu'un avocat de province, tout au plus digne de l'Académie d'Arras; Bonaparte, qu'un bon officier, hargneux, difficile à vivre, et d'assez mauvaise compagnie, qui couve inutilement un génie stérile » Peut-être peut-on ajouter : et M. de Chateaubriand un officier du régiment de Navarre. Des occupations d'un genre opposé à son génie l'eussent fourvoyé; qui sait si des études géométriques, absorbant les facultés de son intelligence, s'attirant toute entière cette force de conception, notre sous-lieutenant de Navarre n'eût pas pris une direction tout autre. Il a fallu les frottemens du malheur, ses angoisses, pour replier son âme en lui-même, pour lui faire rendre toutes les richesses qu'elle contenait. Oui sans doute, mon divin Arioste,
Lieto nido, esca dolce, aura cortese, Bramano i cign ' e non si va in Parnasse, Con le cure mordaci ; mais aussi, parfois un génie peut s'endormir dans la félicité : voyez la coupable indifférence de gloire de M. de Lamartine, depuis qu'en possession d'une Anglaise qui a cru à peine apporter un lot égal à celui du génie, en mettant en commun, dans le contrat conjugal, une grande opulence et de hautes espérances d'héritage, le poète par excellence fait infidélité à sa muse pour ses meutes, ses coursiers.