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L'Enchanteur 1768—1848

Chapitre XV

Histoire de la vie et des ouvrages de M. de Chateaubriand, considéré comme poète, voyageur et homme d'état, avec l'analyse de ses ouvrages · 18 min de lecture · p. 209–229 · chapitre 15 sur 53

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Chez Vimont, 1832, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Une manie de M. de Chateaubriand. - M. Ladvocat et la petite malle. - Composition du poème des Natchez. - En quoi se rapprochent et diffèrent le Camoëns, Ercilla et Chateaubriand. - Étrange fantasmagorie de Paris. - Le Natchez à la comédie. - Innovation de l'auteur en poésie géographique.

Virgen del mundo, America innocente.

(manobi quintana, ode.)

L'Essai historique finit par une Nuit chez les sauvages d'Amérique. Ici le poète reparaît avec son exaltation d'illusions, son mirage, et ces flots d'or, de pourpre, d'azur, déposés par Iris sur sa palette.

De là data sans doute un retour du publiciste aux enchantemens de la création, aux magnificences de la nature. Il s'occupa dès lors à réaliser l'étrange projet de l'épopée de l'homme sauvage.

M. de Chateaubriand a un faible dont il ne s'est ps encore corrigé, c'est de se donner sans cesse pour un homme perdant ses ouvrages, et de relever l'historique de ses manuscrits par de merveilleux évènemens qui les lui font retrouver en tout ou en partie. C'est pour lui un teste à gémissemens et à résignation.

Déjà, lors de la publication de l'Essai, il attendrissait le lecteur (p. 29) sur la perte de ses manuscrits rédigés en Amérique. Cependant cela ne l'empêchait pas d'en donner un fragment à la fin de l'ouvrage. Ici l'affliction redoublait, la révolution l'avait privé non seulement du manuscrit de ses voyages, mais « encore de ses Lableaux de la nature, et d'une sorte de roman dont le cadre totalement neuf et les peintures naturelles auraient pu mériter l'indulgence du lecteur. « Une note nous apprend qu'il s'agit des Vatchez. « De tout cela, ajoute-t-il, il ne m'est resté que quelques feuilles détachées, entre autres la Nuit, qu'on donne ici. »

La note dont nous avons parlé apprend, pour compliquer le merveilleux, que les Natchez • furent écrits à Londres sur le souvenir récent de ces ébauches. »

Autreincident du drame. M. de Chateaubriand vient en France, sous un nom supposé, en 1800 ; il publie Atala; mais une publication sans lamentations! Or, l'auteur se délecta à gémir dans sa préface sur la seconde perte des Natchez, dont Atala n'était qu'un fragment, le seul qui lui restait, et qui fut suivi d'un autre fragment, René. Sur cette perte imaginaire, il fit de l'attendrissement ; mais, lors de la Collection Ladvocat, le noble pair voyant que le dénouement approchait, force fut d'en finir avec toutes ces douleurs. Il fallait que le spectateur s'en retournât chez lui, le cœur content, après avoir vu la toile tomber sur le fils rendu aux bras de son père. Saint Aubry descendra-t-il du ciel pour lui rendre ses Natchez perdus deux fois, éprouves enfin par tant de traverses ?

Nec deus intersit nisi dignus vindice nodus.

Ce conseil parut sage; aussi fallut-il chercher un dénouement plus naturel, plus moderne. De toutes les reconnaissances du théâtre, aucune ne lui convenait ; les beaux yeux de la cassette lui firent enfin imaginer une jolie petite malle, un M. de Thuysi, dessiné sur le monsieur de la Lindelle de Voltaire, et, une honnête et surtout pauvre famille anglaise ; tout ce monde est venu au tomber du rideau remettre les Natchez dans les bras de M. de Chateaubriand, en présence de M. Ladvocat, arrêté d'avance pour père nourricier, lequel, tout attendri, avait la larme à l'œil ; et l'émotion nous a tous gagnés quand M. le vicomte, heureux père, a fini par cette phrase qui va au cœur : « Je ne connais rien qui m'ait plus touché dans ma vie que la bonne foi et la loyauté de cette pauvre famille anglaise. »

Le talent a ses faiblesses ; celles-ci sont bien pardonnables; au reste, nous nous y sommes peut-être arrêté trop long-temps ; mais, du rapprochement de toutes ces péripéties des Natchez, nous tirons l'induction que ce fut vers le temps de la publication de l'Essai qu'il se mit dans la tête de revêtir des formes de l'épopée le récit des guerres de la peuplade américaine. Le dégoût ou tout autre motif lui fit interrompre ce travail : de là, la forme de cet ouvrage, moitié dans un genre, moitié dans un autre.

C'est une étrange imagination que d'avoir voulu fondre ensemble, et l'allégorie, et le merveilleux chrétien, et le merveilleux des sauvages, et les comparaisons à longue queue d'Homère. On retrouve ici le jeune homme ; mais le jeune homme dont les idées sont grandes, le jeune homme qui ne doit pas se traîner dans la routine des faiseurs, le jeune homme, enfin, dont les productions frapperont, émerveilleront ce monde qui veut un peu se reposer de ses tribulations révolutionnaires.

L'épopée de l'homme sauvage! Bonne ou mauvaise, n'importe ; cette épopée n'aura-t-elle pas plus d'attraits que celles qui éclosent bon-an mal-an par demi-douzaines?

Mais, avec sa prétention de nous réverbérer l'Amérique sauvage n'aura-t-elle pas au moins l'utilité d'un voyage?

Le sujet de M. de Chateaubriand avait du rapport avec celui du Camoëns plus qu'avec tout autre.

Ce dont il faut s'étonner c'est que, voyageur, guerrier dans l'Hindoustan, le Camoëns se soit si peu attaché à retracer le pays conquis, à rendre le panorama de ces contrées parfumées de mœurs voluptueuses, pleines d'enchantemens , de merveilles dans leurs rites, leurs jeux ! Il ne s'est pas même douté, lui poète épique, qu'il y avait là, peut-être à cent pas de lui, le Mahâbarâta, le Ramayâna. On dirait que, fanatisé de patrie, de religion, le Camoëns détourne ses yeux de tout ce que peut lui offrir de frappant le monde hindou; il est tout à Lisbonne. Il vit, dirait-on, dans tes murs,

Nobre Lisboa, que no mundo Facilmente das outras es princesa, Que edificada foste do facundo Por cujo enganno foi Dardania acesa1 ?

(1) Noble Lisbonne, qui, dans le monde, es à coup sûr des autres cités la reine, et qui fus bâtie par le Grec éloquent qui mit Pergame en cendres par ses stratagèmes. » (Chant I11.) ↩

Qui aurait pensé qu'à Macao, entouré de tout ce qu'il y a de plus insolite, placé parmi les étrangetés asiatiques, dans cet Orient, étonnante civilisation décrépite, retentissante d'une longue renommée ; dans un pays où la poésie croît pour ainsi dire en pleine terre, parmi les rubis et les émeraudes; qui aurait dit que là le Camoëns renonçât à décorer d'aigrettes musulmanes sa muse pour le vieil Ulysse?

Même inconséquence à peu près chez Alonzo de Ercilla : il a beau annoncer qu'il ne chantera pas,

Las damas, amor, no gentileças De caballeros tanto enamorados, Ni las muestras, regalos, ni terneças De amorosos afectos y cuidados ; « les dames, l'amour, la courtoisie des amoureux chevaliers , ni les démonstrations des tendres sentimens et des douces pensées, » le vainqueur des Araucans n'en est pas moins tout plein de son Espagne chevaleresque et religieuse. Quant aux sauvages, il les civilise pour les rendre dignes d'entrer dans son épopée.

M. de Chateaubriand a mieux fait que le froid et didactique Espagnol ; moins bien, sous le rapport des violentes inspirations, que le Virgile lusitain ; mais ses Natchez apprennent quelque chose; ils nous montrent l'Amérique sauvage; et les deux poèmes précédemment cités, que nous montrent-ils, sinon le poète, le faiseur de vers, à chaque page?

C'est certainement chose drôle que ce Satan allant chercher la Renommée à l'extrémité du pôle antarctique, sur une montagne de glace qui surpasse en hauteur les Andes et l'Himalaya, dans un palais en spirale façonné sur le modèle de la caverne de Syracuse, dite l'Oreille-de-Denys; et tout cela pour faire raconter de cabane en cabane, dans le village des Natchez, le doux penchant de Celuta pour René. Mais, même dans cette extravagance renouvelée des Grecs, il y a autant de poésie de détails que peut en offrir la science géographique.

« Le couple pervers franchit ces mers inexplorées qui s'étendent entre la coupole de glace et ces terres que n'avaient point encore nommées les Cook, les Lapeyrouse. La Renommée dirigeant ses coursiers sur la Croix du Sud, tourne le dos à ces constellations australes qu'un œil humain ne vit jamais; puis, par le conseil de Satan, de peur d'être aperçue de l'ange qui garde l'Asie, au lieu de remonter l'Océan Pacilique, elle descend vers l'Orient, pour voler sur la plaine humide qui sépare l'Afrique du nouveau continent. Elle ne voit point Otaïti, avec ses palmiers, ses chants, ses chœurs, ses danses , et ses peuples qui recommençaient la Grèce. Plus rapide que la pensée, le char double le cap où un océan si long-temps ignoré livre d'éternels combats aux mers de l'Ancien-Monde. Satan et la Renommée laissent loin derrière eux les flammes qui s'élèvent des Terres Magellaniques, phare lugubre qu'aucune main n'allume, et qui brûle, sans gardien, au bord d'une mer sans navigateurs. Ils vous saluèrent, ruines fumantes de Rio-Janeiro, monument de ta valeur, ô mon fameux compatriote »

Nous aurons occasion de montrer par la suite, peut-être à l'occasion de la grande composition des Martyrs, que la poésie, pour déposer ce caractère de futilité qui la fait mépriser des gens graves, pour rentrer dans la plénitude de son omnipotence passée, pour nous rappeler enfin les beaux jours de la Grèce, doit marcher à la tête des connaissances humaines, s'en faire des attributs, les envelopper toutes comme le ciel dont elle émane ceint l'universalité des mondes. Nul, mieux que M. de Chateaubriand, n'était l'homme de cette restauration; dans les Natchez, bien que décidé à rompre avec la civilisation, il prodigue l'abondance de ses connaissances; et sous ce rapport il est même supérieur au troisième chant du Paradis perdu; car Milton, bien qu'il eût une immense lecture; bien que, suivant l'heureuse expression de M. de Villemain , « il inventât au-delà de toutes les pensées connues, + ne pouvait avoir que l'érudition de son temps, laquelle n'était pas sans hérésie. Aussi, dans son / Voyage de Satan à la recherche du monde, n'a-t-il nourri sa poésie que de la mauvaise physique de son temps.

M. de Chateaubriand, plus avantagé sous le rapport du positif de la science, la parsème dans sa poésie. Des étincelles jaillissent, éblouissent, éclairent : c'est la combinaison anatomique de l'oreille dans la distribution du palais de la Renommée , si propre à l'effet de l'acoustique ; c'est Cook, c'est Lapeyrouse, les deux représentans de l'art nautique, qui assistent à cette fête de génie; c'est l'astronomie du pôle antarctique, ces constellations ignorées des anciens, cette croix du Sud étrangère à l'Uranie grecque. L'Ange de l'Asie doit fort peu s'embarrasser de Satan et de la Renommée allant au village des Natchez ; et c'est chose fort inutile que les précautions de ces dignes gens pour l'éviter. Mais il y a ici une réminiscence de Milton dans la course du char sur les diverses parties du globe ; Otaïti qui recommence les jeux de Cythère, ces éternels combats livrés par la mer Atlantique à l'Océan indien vers le Grand-Cap, les volcans des Terres Magellaniques, et enfin ce souvenir donné à Dugay - Trouin en voyant Kio-Janeiro; c'est là de la poésie comme on en voudrait, instructive, grande, et moissonnant à pleines mains dans les choses historiques, scientifiques, géographiques. Cela vaut mieux que les Canzoni de Pétrarque, que les insignifians chefs-d'œuvre de Millevoie, de Lemierre, mieux enfin que toutes ces Helleniennes, Essais, Loisirs poétiques, Messéniennes.

Ce que nous disons du morceau cité s'applique à plusieurs autres des Natchez. L'ouvrage n'est pas bon, de bien il s'en faut ; il vaut moins dans son genre que l'Essai; mais il y a indice du grand littérateur; c'est un de ces mauvais livres que la médiocrité ne saurait produire.

La narration de Chactas remplit une bonne partie du volume épique; la narration est le sine quâ non du classicisme; il taut que le héros raconte ; mais sous ce rapport les souvenirs lui ont porté malheur.

Que M. de Chateaubriand fasse déménagement complet de poésie, et nous promette l'Épopée de l'homme sauvage ; à merveille ; mais au lieu de tenir cette promesse, voilà qu'il amène un sauvage en France, qu'il fait passer toute la cour de Louis XIV par le langage des cabanes. Il n'y a plus ici que du ridicule ; autant on loue l'auteur de la sauvagerie de sa muse sur les bords du Meschacebé et de l'Ohio, autant cette prose iroquoise et algonquine est déplacée dans la description de la cour de Versailles. Qui, en suivant le poète en Amérique, pourrait s'attendre à pareil désappointement ? Et qu'est-ce autre chose que cette fantasmagorie de Paris au moment où nous débarquons, avides d'émotions, de tableaux inaccoutumés, sur les grèves du désert?

Encore si cette mystification n'était que de quelque quinze pages ! mais tout un gros demi-volume ! Il faut nous résigner à voir la pompe de notre civilisation habillée d'expressions incomplètes, et réduite au petit dictionnaire des choses de la nature. L'église est la cabane de la prière ; un livre est un collier ; le palais de Versailles est une cabane aussi ; tous les hommes sont des guerriers. Encore si M. de Chateaubriand ne se laissait pas deviner sous le masque de Chactas; mais il a des souvenirs, des préférences littéraires ; il les prête au sauvage. Ainsi les colliers de madame de Sévigné sont plus appréciés par lui que les autres colliers ou livres. Il est enchanté de la diction des tragédies de Racine, bien qu'il n'y entende rien. Je ne crois pas, si l'on avait conduit les Osages à la Comédie-Française, qu'ils eussent fait distinction des vers de M. Ancelot à ceux de M. Draparnaud.

Voici comment le connaisseur des bords du Meschascebé se prit d'enchantement à une représentation de Phèdre :

«Une cabane, soutenue par des colonnes, se découvre à mes regards. La musique se tait ; un profond silence règne dans l'assemblée. Deux guerriers, l'un jeune, l'autre déjà atteint par la vieillesse, s'avancent sous les portiques. René, je ne suis qu'un sauvage ; mes organes grossiers ne peuvent sentir toute la mélodie d'une langue parlée par le peuple le plus poli de l'univers; mais, malgré ma rudesse native, je ne saurais te dire que! fut mon étonnement, lorsque les deux héros vinrent ouvrir leurs lèvres au milieu de la hutte muette. Je crus entendre la musique du ciel : c'était quelque chose qui ressemblait à des airs divins, et cependant ce n'était pas un véritable chant, c'était je ne sais quoi qui tenait le milieu entre le chant et la parole. J'avais oui la voix des vierges de la solitude durant le calme des nuits ; mais ces sons me parurent sans charmes auprès de ceux que j'écoutais alors... Quel tableau de la passion source de toutes nos infortunes ! Vaincu par mes souvenirs, par la vérité des peintures, par la poésie des accens, les larmes descendirent en torrent de mes yeux : mon désordre devint si grand qu'il troubla la cabane entière. .

Quant à moi, je n'ai vu qu'un demi-sauvage à la comédie ; c'était l'un de ces chefs de Palicares que ses blessures et les bienfaits du comité parisien pour les Grecs retenait à Paris. Loin de se plaire à toutes ces tendres choses, à toutes ces fadeurs, à ces tendres feux, à ces nobles flammes d'Oreste et d'Hermione, il demanda en grâce de le faire sortir si on ne le voulait tuer d'ennui. En effet, nos passions maniérées, nos conversations langoureuses de théâtre manquaient leur effet sur cet aigle de l'Athos : ses larmes ne coulèrent pas par torrent de ses yeux ; l'harmonie des vers se perdait dans ses oreilles étrangères ; et, s'il troubla la cabane, ce ne fut guère que par ses bâillemens. Peut-être se serait-il amusé, il est vrai, si, comme du temps de Chactas, son aïeule Hermione avait été en vertugadin de vingt-quatre pieds de circonférence, poudrée à frimas ; si surtout ce pauvre Oreste s'était montré enculotté de velours rouge, avec perruque et cadogan, comme le représentent les gravures du bon temps.

Le littérateur de 1791, l'ami de La Harpe, de Flins, se montre encore un peu dans la description des choses militaires. Les revues, les habits, les armes, il est parlé de tout cela aver d'ingénieuses périphrases. L'école de Delille, ou du moins l'école dont Delille a été depuis le coryphée, avait gagné jusqu'au jeune barde armoricain ; ayant sacrifié trop sans doute à ces règles décrétées sur le Parnasse de La Harpe et de Ginguené, ce n'a été que plus tard que M. de Chateaubriand a secoué tout cet ancien régime de vers périphrases et paraphrasés. Et c'était en prose que l'auteur s'imposaitces observances du méticuleux alexandrin ! Quoi qu'il en soit, les fusils ne sont pas des fusils, les baïonnettes ne sont pas des baïonnettes, dans les combats des Natchez.

« C'est une hardiesse que d'introduire dans un alexandrin, que de prononcer au théâtre certains noms les plus illustres de notre histoire. Voltaire s'est vanté de l'avoir fait, comme d'une grande nouveauté. Bien des noms de villes et de pays sont tout-à-lait interdits. Le guerrier le plus vaillant est obligé d'employer une périphrase pour parler de ses armes : le canon, c'est l'airain; un fusil est un tube meurtrier; la baïon nette et le pistolet sont ineffables. Un archevêque s'appelle un pontife; un curé ne peut passer qu'en qualité de pasteur, et pour un conseiller au parlement, il faut qu'il renonce à figurer dans un vers. On a donné une tragédie en l'honneur de la Pucelle d'Orléans : l'auteur n'avait pas cru possible de la nommer : c'était la guerrière ou la captive, l'héroïne ou la bergère, c'était tout excepté Jeanne. Quiconque serait entré sans voir l'affiche aurait pu assister à la pièce sans deviner de quoi il s'agissait. » (GLOBE.)

On dirait que tout ce qui émane de notre société porte malheur au chantre de l'homme sauvage. Mais quand il est un pur Natchez, il dédommage le lecteur ; l'Amérique lui parle d'une voix vraie, douce, délicieuse, sonore. La captivité de René chez les Illinois, le martyre du sachem, les efforts de l'amitié d'Outougamiz, tous ces tableaux nous illusionnent de vie locale, d'une vérité surprenante.

Et ce tableau de la moisson de la folle avoine ! « On s'embarque dans des canots, sur la rivière qui coulait au bas de la colline où la cabane de René était bâtie. On remonte le courant pour arriver au lieu de la moisson. Les chênes saules dont la rivière est bordée y répandaient l'ombre; les pirogues s'ouvraient un chemin à travers les plantes qui couvraient de feuilles et de fleurs la surface de l'eau. Par intervalles, l'œil pénétrait la profondeur des flots roulant sur des sables d'or ou sur des lits veloutés d'une mousse verdoyante. Des martins-pêcheurs se reposaient sur des branches pendantes au-dessus de l'onde, ou fuyaient devant les canots, en rasant le bord de la rivière.

»On arrive au lieu désigné : c'était une baie où la folle avoine croissait en abondance. Ce blé, que la Providence a semé en Amérique pour le besoin des sauvages, prend racine dans les eaux ; son grain est de la nature du riz ; il donne une nourriture douce et bienfaisante.

» A la vue du champ merveilleux les Natchez poussèrent des cris, et les rameurs, redoublant d'efforts, lancèrent leurs pirogues au milieu des moissons flottantes. Des milliers d'oiseaux s'enlevèrent, et, après avoir joui des bienfaits de la nature, cédèrent leur place aux hommes.

» En un instant les nacelles furent cachées dans la hauteur et l'épaisseur des épis. Les voix qui sortaient du labyrinthe mobile ajoutaient à la magie de la scène. Des cordes de bouleau furent distribuées aux moissonneurs ; avec ces cordes ils saisissaient les tiges de la folle avoine, qu'ils liaient en gerbe ; puis inclinant cette gerbe sur le bord de la pirogue, ils les frappaient avec un fléau léger ; le grain mûr tombait dans le fond du canot. Le bruit des fléaux qui battaient 'es gerbes, le murmure de l'eau, les rires et les joyeux proposdes sauvages, animaient cette scène, moitié marine, moitié rustique. »

Greuze, Steuben, ne peindraient pas mieux : ul pictura poesis.

Delille, Saint-Lambert, Darwin, Thompson lui-même, ont peu de descriptions aussi charmantes, aussi justes, aussi neuves surtout. Delille écrit souvent de reminiscence ; il a plus étudié Virgile que la nature. Saint-Lambert est un faible coloriste, comme Darwin, le Delille au-glais. Thompson est vrai, mais il cherche si souvent, et si visiblement et si péniblement, l'effet, que l'on ne saurait perdre de vue le versificateur dans les champs ou paissent les troupeaux de ses - Saisons.

J'ai entendu reprocher à cet ouvrage, les Natchez, moitié épopée, moitié roman, des détails trop repoussans, d'autres trop libres.

Je ne sais si un homme qui franchit l'Atlantique avec promesse d'en rapporter un album complet de vie sauvage, doit inachever sa collection, et, soit retenue, soit tromperie, ne nous présenter que le beau côté de la portion de la société qu'il s'est adjugée. Des deux revers de la médaille l'un doit-il être caché ?

Mais alors il en serait de la poésie voyageuse comme de la prose voyageuse.

On reproche de la partialité aux écrits des Du Halde, des Savary et autres. Par exemple, I'Egypte : Savary s'extasie à chaque page; les jardins d'Armide! ils sont réalisés à l'ile de Raouda ; le Delta, s'il ne figure pas tout-à-fait l'âge d'or, s'en approche merveilleusement avec ses zéphyrs, ses orangers en même temps fleuris et chargés de fruits, ses cassiers, ses berceaux de jasmins. Volney vient après, qui désillusionne tout, enlève d'un tour de main cette prestigieuse draperie du dieu du Nil. Ces orangers, qui chez nous emportent mille idées de luxe, communs dans le Delta, ne peuvent soutenir cette réputation, grêles, alongés comme ils sont. Les Almées. elles avaient tourné la tête à Savary, et ne sauraient lutter de grâce avec nos Bohémiennes et nos Savoyards dansant dans les rues. Lequel croire? C'est une incertitude à n'y pas tenir.

M. de Chateaubriand nous semble ouvrir une ère de poésie géographique. L'Amérique-Nord, il l'a peinte de main de maître. Déjà, disciple de ce chef d'école, Walter Scott a mis | Ecosse sous nos yeux, mais toute en action, toute vivante, et non par de froides descriptions, des nomenclatures de villes à l'instar des géographes; lord Byron a vu la Grèce, nous la voyons, nous aussi, dans ses poèmes brillans, affligée de servitude, mais disposée à de grands coups de main, mais conservant en dépôt sacré dans le cœur la vieille. énergie. Southey, accusé d'être plus Arabe qu'en Arabie, a fait Thalaba, et cette espèce d'accusation qui court est son éloge pour la poésie géographique, laquelle implique et esprit local et fidélité de sites. Déjà Bernardin de Saint-Pierre, précurseur de la nouvelle secte, avait transporté dans un livre toute l'Ile-de-France; J.-J. Rousseau avait jeté d'incomplètes et pourtant vigoureuses esquisses de la Suisse dans son roman tout de passion.

Il reste à cette école de vastes domaines à s'inféoder. Assez, assez de vers, d'élégies, de messéniennes même. Messieurs nos poètes! à quoi toute cette phraséologie plus ou moins inspirée, plus ou moins sourcilleuse, peut-elle être bonne avec vos vers à maximes, avec vos hémistiches à antithèses? L'Inde, la Chine, l'Egypte, la Judée, mille et mille pays, tous riches d'une poésie encore en friche, embellis de mœurs étonnantes, de mythes, de monumens, de pagodes , de temples, de bayadères, d'almées, de ruines, de pyramides, sont au premier occupant. C'est un pêle-mêle de richesses poétiques. Voilà des empires à conquérir ; devenez rois de par les muses classiques ou romantiques, comme vous voudrez, devenez rois de ces contrées où n'a passé encore qu'une brute prose, comme un sanglier à travers des broussailles; c'est à la poésie à aller humer les enivrans parfums des airs, les émanations des bosquets, des fleuves, des mers, des golfes, des jardins ; à aller réfléchir dans ses yeux inspirés l'azur des cieux, l'or des horizons, les mille nuances des perspectives ; à cela, il faut ajouter le sentiment de l'esprit de ces peuples, de leurs mœurs, de leurs religions, pour en devenir rois, comme le sont devenus Chateaubriand et Walter Scott. Assez, assez d'Orientales et d'Occidentales faites à Paris, ou bien cessez de vous moquer de ces Ségrais, de ces Deshoulières, qui,

Dans leurs cabinets, assis au pied d'un hêtre, faisaient résonner les échos de leurs chalumeaux champêtres.