Au meme. « Jeudi, 5 janvier 1804
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Il y a longtemps, Monsieur, que je vous dois une réponse. Mille embarras divers occupent la journée dans le maudit pays que j'habite, et les mois se passent sans qu'on ait rien fait de ce qu'on désire le plus. J'envie quelquefois votre sort : vous êtes maître de vos heures de loisir et de travail; vous disposez de votre temps comme il vous plaît. La solitude remplie par votre imagination vaut bien mieux que Paris. Cependant je fais des vœux contre votre repos. Je voudrais vous revoir ici. J'espère que notre ami de Rome1 reviendra en France avant de se fixer en Suisse, où le place le Gouvernement. Il me serait doux de vous retrouver ensemble. J'ai eu le plaisir de tromper la malveillance qui poursuivait notre ami. Son nouveau poste lui convient. Le voisinage de la France, la vue des Alpes et un chalet avec douze mille livres de rente peuvent suffire au bonheur d'un poëte et d'un sage. Ajoutez-y l'avantage de n'avoir rien à faire et nul objet de dépense. J'espère que le poëte et le sage seront contents. J'ai plaint vivement sa situation, quand cette aimable et malheureuse femme a perdu la vie. J'ai regretté comme vous Mme de Beaumont. Rien n'est plus attendrissant que le tableau de ses derniers moments; vous le connaissez sans doute. Les émotions douloureuses que notre ami a dû éprouver en Italie me font encore souhaiter plus vivement qu'il la quitte bientôt. Puisse-t-il dire en Suisse :
1 Chateaubriand. ↩
Sæpe premente deo, fert deus alter opem !
Quand un dieu nous opprime, un autre nous soulage. Il s'en faut bien que j'en puisse dire autant. Je voudrais bien aussi que ce vers devînt votre devise. Adieu, monsieur; songez à nous revoir, et croyez à mon éternel attachement. FONTANES. »
Mais c'étaient surtout les conversations de Fontanes qui avaient un charme infini et toujours nouveau pour Chênedollé. Il était revenu de ce genre de conversation à la Rivarol qui est comme une escrime perpétuelle : « La conversation n'est point un assaut, disait-il, c'est une promenade qui se fait à droite et à gauche, en long et en large, et même en serpentant. » Je trouve dans ses papiers les souvenirs notés des promenades, des conversations diverses qui l'avaient frappé à de certains jours : l'une, qui remonte à 1800, avec Joubert, avec MM. Pasquier et Molé sur Montesquieu envisagé dans sa Grandeur des Romains, dans le Dialogue de Sylla et d Eucrate, et comparé avec Bossuet. J'en trouve une autre, du 6 février 1807, avec M. Molé sur les passions; on y disait :
« Dans le vrai, nous sommes entoures de beaucoup de charmes sur la terre : les sciences, les lettres, les arts, la nature, quelles sources de satisfaction si nous étions purs, si nous savions en jouir avec innocence ! Mais nous gâtons tout cela. - Hélas! oui, ce sont les passions qui gâtent tout. Si nous pouvions réaliser la définition de M. Du Bucq1, si nous avions de l'intérêt pour toutes ces belles choses, et si nous restions dans le calme, tout serait bien. Mais un objet trop aimable n'a qu'à se montrer, adieu toute la philosophie! et nous voilà rejetés dans l'orage. - Ne croyez-vous pas aussi que la retraite n'a tant de charmes qu'en perspective, et comme contraste avec notre inquiétude actuelle? Avee le calme parfait, elle est beaucoup moins belle. »
1 M. Du Bueq définissait le bonheur l'intérêt dans le calme ( voir les Nouveaux Mélanges extraits des Manuscrits de Mme Necké 1801, tome II, page 11). ↩
Je trouve notée une autre conversation avec Joubert du 2 février 1807 sur le style, sur les écrivains du jour, sur Bernardin de Saint-Pierre comparé à Chateaubriand ; je me réserve d'en dire ailleurs quelque chose1. Ces conversations avec Joubert et Fontanes avaient surtout pour Chênedollé le grand intérêt des matières littéraires sur lesquelles elles roulaient plus habituellement. Joubert n'y ménageait rien de ces hardiesses, de ces élévations de jugement qui n'étaient qu'à lui, et qui faisaient dire à ceux qui l'écoutaient : « Joubert a une tête haute et calme ; il a la hauteur et la sérénité de l'Olympe dans sa tête. - Joubert a vêtu sa pensée d'un arc-en-ciel.i Pourtant on se jugeait l'un l'autre. Quand on était avec Fontanes seul, on disait : « Joubert a le besoin et le tourment de la perfection; mais ses idées sont tellement prises dans le ciel, qu'il n'y a pas de langage humain qui les rende. » - «Joubert, en métaphysique, fait des entrechats sur la pointe d'une aiguille. » - «Il ne faut pas trop affiner le style. Le style de Joubert est trop métallique; il manque de mollesse.» D'un autre côté, quand on était avec Joubert seul, on disait : «Fontanes a un style poli sans éclat. Il caresse bien la phrase, mais elle ne laisse pas de sillon; elle ne s'imprime pas. » - Sur Chênedollé même nous verrons bientôt l'opinion de tous deux.
1 Elle est dans le premier volume, à la fin de la septième Leçon. ↩
La littérature de la fin du xvII° siècle et de l'Empire n'a jamais été jugée avec plus de piquant et plus en connaissance de cause que par ce petit groupe qui l'observait de si près, et qui se composait de gens du métier, à la fois gens du monde et sans envie. Je ne puis que citer des propos saisis au passage et comme interrompus. Par exemple, on disait :
«Il y a dans Chénier (Marie-Joseph) un commencement d'élégance sur un fond d'insipidité.
« Les Grecs disaient qu'il y avait un pays où il n'y avait pas de printemps, mais un air tiède : de même, dans Chénier, il n'y a pas de poésie, mais une apparence de poésie.
« Chénier était né pour la satire et non pour la tragédie. Souvent il a glissé la satire jusque dans le drame : il a manqué sa vocation.
« Ce n'est pas que Chénier manque de combinaisons tragiques. Il a une tête assez large. On peut lui trouver même de l'élégance et de l'harmonie; ce qui lui manque, c'est le charme; il n'a point le souffle divin, mais c'est son frère qui l'avait bien éminemment; c'est celui-là qui était poëte1.
1 Ceci se disait en 1807. - Ce petit monde d'élite avait été fort informé d'André Chénier par Mme de Beaumont, qui l'avait connu. Chênedollé le connaissait également par ce qu'il en avait appris à Hambourg. Pour cux tous, André était hien resté l'amé de Marie-Joseph. ↩
« Chénier a sûrement du talent, mais c'est un talent fait, un talent artificiel. Il a fait son esprit avec celui des autres. »
« Les écrivains du xviii° siècle se sont fait leur originalité : leur esprit est fait, il est artificiel, il est de pièces et de morceaux. Mettons vite Voltaire à part. Exceptons aussi Montesquieu, qui s'est bien fait son talent, mais avec ce qui était à lui. Il en est de même de Buffon; mais n'exceptons ni Rousseau ni les autres. Quant aux écrivains du siècle de Louis XIV, ils ont une originalité en quelque sorte obligée, une physionomie native. On sent qu'ils ne pouvaient pas écrire autrement. »
« Le style de Montesquieu est plutôt une merveille qu'un modèle. »
Sur Buffon, il se livrait de vifs combats :
« Joubert prétend qu'il n'y a que de fausses beautés dans Buffon. Il prétend que son style est contagieux, parce qu'il cache l'emphase sous un air de sagesse.i - Cela est injuste de tous points, s'écriait Chênedollé. Buffon n'est pas le premier des écrivains, sans doute Pascal et Bossuet sont au-dessus de lui; mais c'est un très-grand écrivain. La pureté parfaite du style s'allie en lui à une noblesse continue. Il a donné à la langue française cette élévation calme et majestueuse que Platon avait donnée à la langue grecque.» - « Arrêtez! s'écriait à son tour Joubert, n'associez point à Buffon le nom de Platon, ce génie de la grâce. »
« La Bruyère est beaucoup loué, il ne l'est pas assez. Il y a de plus grands styles que le sien, il n'en est point de plus parfait; tous les genres de beautés de style sont dans son livre. »
« La Rochefoucauld a connu à la fois le style coupé et le style périodique, et dans ses Mémoires il s'est approché de très-près des formes des plus grands modèles. Il y a des endroits qui ne seraient au-dessous ni de Pascal ni de Bossuet. On y trouve une beauté simple d'expression, une extrême vigueur de pensée, et souvent une manière de relever la phrase qui est tout à fait dans le goût des grands maîtres »
« Les Anciens peignaient toujours dans les objets la beauté présente ou absente. Ainsi, dans la difformité ils peignaient la place de la beauté, et dans la vieillesse la place de la jeunesse. Les Modernes n'ont voulu peindre dans la difformité que la chose même : il n'y a point d'enfoncement et point de recul dans leur manière de sculpter ou de peindre. »
«Il ne faut pas que les objets que l'on peint soient d'une vérité matérielle; il faut que les chairs ne soient pas les chairs de la nature : en un mot, il faut rendre les vérités par des illusions «
« Dans la critique, on peut mêler les images et les formes de l'éloquence à la discussion : Diderot l'a fait avec succès. Fontanes, suivant Joubert, est souvent pris aux fausses beautés, mais il sent vivement le vrai beau. Il a ausssi cherché à donner une forme animée et des parures à la critique. »
«Il y a de l'incomplet dans le talent comme dans la pensée de La Harpe. Dans les dernières années de sa vie, l'indignation lui a donné du talent' «
«Il y a plus encore de folies de style que de folies d'idées dans les ouvrages de Diderot. «
« Tout le siècle de Louis XV est là-dedans : un sérieux qui n'a pu être effacé par le frivole.»
« Joubert dit que le style de Rousseau fait sur l'âme l'impression que ferait la chair d'une belle femme en nous touchant. Il y a de la femme dans son style. »
« Le poëme descriptif n'est qu'une fantaisie poétique : on peut se la permettre, mais il faut qu'elle soit courte »
« Delille a l'air de tenir boutique de poésie : « Voulez-
C'est sans doute pour exprimer ce mouvement d'arteur sénile et ce feu supérieur en lui à la force réelle de son talent, qu'on rappelait en plaisantant le mot de Diderot : « La Harpe est une rosse qui a de beaux crins. »
« vous un cheval? un coq? une autruche? un colibri?...»
« Voltaire fait de la poésie à la bougie, mais Virgile en fait aux rayons du soleil. »
Ceci ne passait point sans contradiction : Fontanes faisait ses réserves en faveur de Voltaire, comme Chênedollé tout à l'heure avait fait pour Buffon. Cependant tous s'accordaient à peu près à conclure :
« Voltaire a fait des vers très-pompeux, très-éclatants, mais il n'y a pas de style en vers; il ne connaît pas le tissu du style poétique. Il a des vers, et point de style.»
«Saint-Lambert n'a pas le velours de la mélancolie, il n'a que de la tristesse. Virgile a des vers rêvés. Il n'y a que les vers rêvés qui plaisent »
« En poésie, toute rêverie doit être courte. »
« Fontanes dit que Le Brun est un poëte de mots. - Et ce n'est pas peu, répond Joubert. »
« Esménard, - un ébéniste en vers. »
« Legouvé, - un émailleur. »
« Les vers de Baour sont gros et gras; mais ils sont sans muscles et surtout sans nerfs. Ce sont les Amantini de la poésie. - Si on lui mettait du coton dans les oreilles, il ne ferait plus de vers »
Ce n'est pas mon avis que je donne sur ces différents poëtes, mais celui du petit groupe littéraire que j'écoute et dont je me fais l'écho. Pour Baour-Lormian, que j'ai personnellement connu, il était bien tel qu'on le dit ici : un eunuque de la poésie; de beaux sons, de l'harmonie, mais un vide complet. Avec cela une vanité égale pour le moins à celle de Lemierre. Vers la fin de sa vie, il avait traduit le livre de Job en vers; je faisais alors mes Causeries du Lundi dans le Constitutionnel; il m'envoya son livre, en me priant d'en parler. J'éludai poliment. Là-dessus piqué, il m'écrivit qu'il avait bien entendu, en manifestant ce désir, me faire un honneur. Il parut croire que j'avais
« Le talent de Boisjolin n'était qu'une tulipe inodore ; elle a été noircie dans l'espace d'un jour par les feux du soleil. »
» Joubert veut de l'avenir dans toutes ses idées. Il veut que le premier mot touche le dernier, y réponde moyennant un enchaînement continu. Il veut que dès le vestibule tout s'annonce :
Apparet domus intus et atria longa patescunt Il faut qu'on entrevoie les longs portiques dans une idée, - et aussi qu'arrivé à la fin, en se retournant, on revoie tout le passé d'une seule perspective. »
Ce qui rejoint cette autre pensée imprimée et la complète : «Il faut que la fin d'un ouvrage fasse toujours souvenir du commencement'.»
On peut deviner par ces simples traits épars l'ordinaire des entretiens; mais quand il était en tête-à-tête avec Fontanes, Chênedollé jouissait plus complétement encore : il causait vers, procédés de l'art, secrets du métier; il pouvait parler uniquement des choses qu'il aimait le plus. Ici je n'ai qu'à recueillir, pour être fidèle, l'expression si vive, si naïve, si abondamment épanchée, de ses regrets, lorsqu'il apprit la mort de son ami :
craint de déplaire à tout un parti en disant du bien de lui. Je ne pus m'empêcher de lui répondre (car moi aussi je suis un peu du genus irritabile), que c'étaient là des gasconnades qui étaient déjà usées il y a quarante ans: « Non, Monsieur ; entendons-nous bien, je n'ai jamais craint, en parlant de vous, de déplaire à d'autres qu'a vous-même, etc. » - Baour, dans sa jeunesse, s'escrimant contre Le Brun au jeu de l'épigramme, avait eu, un jour, de l'esprit, mais en général il en manquait.
1 Pensées de M. Joubert, tome II, page 115.
« 21 mars 1821.
«La mort de M. de Fontanes1 a achevé de me désenchanter de tout, même des Lettres et de la poésie, aussi vaines que tout le reste. Quand je repasse en ma mémoire les moments ravissants que nous avons passés ensemble en corrigeant les vers du Génie de l'Homme ou ceux des odes de Michel-Ange et d'Homère, quand je songe aux promenades délicieuses que nous avons faites en 1807 au bois de Boulogne, au bois de Vincennes, et qui étaient pour moi une suite d'études poétiques où je trouvais tout ce qui pouvait me fortifier et m'enchanter, critique fine et piquante, instinct poétique admirable, goût rapide et infaillible, mémoire imperturbable, citations variées à l'infini et toujours à propos, abondance intarissable d'images, d'expressions créées et de vers improvisés, faits de verve et de génie; - quand je me rappelle tous ces souvenirs et que je songe que tout cela est perdu pour toujours, et que je ne retrouverai plus rien de tant de trésors, j'ai le cœur tellement serré et angoissé, que je n'ai plus de force ni de goût pour rien.
1 Fontanes mourut le 17 mars 1821. ↩
« J'ai tout perdu en perdant M. de Fontanes. C'était pour moi plus qu'un maître, c'était un ami, un frère littéraire. Avec quelle bonté, quelle patience, quel scrupule poétique il m'a aidé à corriger le Génie de l'Homme tout entier et quelques-unes de mes odes ! Il ne laissait pas passer un vers faible sans le tourner et le retourner, jusqu'à ce qu'il fût aussi bien qu'il l'eût désiré pour lui-même. Il en faisait, pour ainsi dire, une affaire de conscience. Il aurait cru manquer à la délicatesse en laissant subsister une tache dans les vers qu'on lui soumettait. Je n'ai jamais vu d'homme plus éloigné de la jalousie littéraire et qui rendît une justice plus pleine et plus franche au talent. C'était pour lui un bonheur, un besoin. Fontanes aimait la jeunesse, il aimait l'espérance. Tout ce qui annonçait du talent était sûr de trouver faveur et protection auprès de lui. Voyez avec quelle bonté il m'a accueilli, ainsi que Chateaubriand, Victorien Fabre, Millevoye, Bruguière, Gueneau, etc. - Aussi je ne l'oublierai jamais. J'ai eu la plus vive affection pour lui pendant sa vie, je la lui garde après sa mort. Sa mémoire me sera toujours chère; je ne manquerai jamais une occasion de l'honorer, de la proclamer comme je le dois. Je serais le plus ingrat des hommes si j'oubliais un homme si aimable, d'un commerce poétique si attachant, un homme qui me fut si cher et à qui je dois tant. Rivarol, Chateaubriand et Fontanes sont les trois hommes de Lettres que j'ai le plus aimés. La mort de Rivarol m'accabla, m'atterra plus fortement que celle de Fontanes parce qu'elle était plus imprévue; mais elle ne me laissa pas au fond de l'âme un regret plus amer et plus cuisant.
« Chateaubriand est, de tous les hommes de Lettres, celui que j'ai le plus aimé d'affection et de cœur. Rivarol m'a charmé davantage, mais je n'ai pas autant chéri sa personne.
« Je n'ai point connu de conversation littéraire plus adondante, plus vive, plus animée, plus pittoresque, plus fertile en heureuses citations, et où il y eût plus de soudaineté que dans celle de M. de Fontanes. Celle de Rivarol était plus éblouissante, plus étincelante, mais non pas plus pleine, plus fertile, et bien inférieure pour le goût. Ce n'est pas que Fontanes se préoccupât extrêmement du goût en causant : autant il était sage et mesuré la plume à la main, autant il était animé, emporté, hasardeux dans la conversation, et d'une gaieté qui allait quelquefois jusqu'à la folie. Fontanes faisait des essais en conversation : il tentait beaucoup, afin de reconnaître toute l'étendue et les ressources de son imagination ; mais il reprenait toute sa mesure, lorsqu'il mettait la plume à la main, et n'écrivait jamais que sous l'œil du goût e plus pur et le plus sévère.
« La brusquerie de Fontanes se corrigeait par son sourire. Ce n'est pas dans les yeux, c'est dans le sourire, c'est dans les deux coins de la bouche que Fontanes avait une expression céleste. C'est par là que s'exprimait en lui l'inspiration du poëte. Je l'ai vu une fois avec une figure inspirée et le rayon de feu sur le front1. »
1 J'ai placé précédemment et semé en plus d'un endroit quelques-uns de ces traits sur Fontanes, mais j'ai cru devoir les reproduire ici avec leur mouvement même et dans leur suite, dans toute la verve de sentiment et d'affection qui les a inspirés. ↩
« 25 mars.
«Il n'y a plus de haute littérature en France depuis la mort de M. de Fontanes. C'était le dernier des Grecs. Lui seul soutenait la poésie et la belle prose sur le penchant de leur décadence; il en était l'arbitre. Le goût, l'élégance, l'art des beaux vers, ont disparu avec lui, et personne ne se présente pour le remplacer2. L'absence de M. de Fontanes est une perte irréparable pour les Lettres; on ne retrouvera plus en France un homme né avec un sentiment aussi exquis de l'harmonie, avec un goût aussi pur, aussi élevé, avec une imagination aussi éminemment poétique, et un tel grandiose dans la facture du vers. Je ne connaissais rien de comparable à la conversation de Fontanes, lorsqu'il parlait de littérature, de poésie, de vers, avec une personne qui était digne de l'entendre et qui rendait un peu. Il fallait l'entendre surtout lorsqu'on lui soumettait un ouvrage où il y avait du talent et qui lui plaisait. Avec quelle verve il corrigeait ! que d'images, que d'expressions créées. que de vers entiers il vous fournissait sur-le-champ ! Son imagination poétique était alors vraiment inépuisable. Barthe, en arrivant chez lui, lui disait : « Je viens vous « demander de la matière poétique; » et Barthe avait bien raison, car il en donnait tant qu'on voulait. Chose digne de remarque! il avait plus de verve, plus d'abandon, plus d'entraînement, une plus grande profusion d'images et d'expressions lorsqu'il corrigeait pour un autre que lorsqu'il composait pour lui-même. L'idée extrêmement délicate et exaltée, extrêmement sévère, qu'il s'était faite du bon goût, le rendait un peu timide lorsqu'il prenait la plume en son nom, et il n'osait peut-être pas assez lorsqu'il composait pour son compte. Il était plus à l'aise lorsque l'ouvrage d'un autre lui servait de canevas pour y jeter ses brillantes couleurs et y prodiguer toutes les magnificences de sa poésie.
2 Il serait trop aise de rappeler comment et par qui M. de Fontanes a été dépasse à bien des égards, quoiqu'il reste vrai de dire peut-être qu'il n'a pas été remplacé. Ces exagérations d'une douleur sincère m'ont paru dignes d'être conservées comme rendant l'idée vive des contemporains qui s'éclipse trop vite à distance. Chaque génération que fiat est disposée à croire que tout finit avec elle, de même que chaque génération nouvelle se figure aisément qu'avec elle tout comm nce. ↩
« Rappeler ce que me dit M. de Fontanes, la dernière fois que je le vis (24 juin 1820), sur Cicéron, comme orateur. Il venait de relire la Milonienne, qu'il jugeait le plus grand effort du génie oratoire, et il trouvait Cicéron bien supérieur à Bossuet; il est plus riche, plus abondant, plus délié, plus adroit comme orateur que Bossuet. Il avait été confondu de l'oraison Pro Milone.
« Nous avions surnommé Fontanes, Chateaubriand et moi, en riant, le Sanglier d'Érymanthe, et cela peignait à merveille sa brusquerie et sa verve. Que de fois nous nous sommes arrêtés dans le jardin des Tuileries devant le Sanglier de Calydon, en disant : « Voilà bien le portrait de Fontanes ! c'est lui lorsqu'il s'appuie sur sa canne et qu'il en frappe la terre en disant1 : - Eh! vous croyez ça? - Babylone ! Thèbes aux cent portes ! - Londres n'est que la ville des marchands, ce n'est qu'un grand comptoir. Paris est la ville des arts et des rois. Babylone ! Thèbes aux cent portes! - Voyez-vous Louis XIV assis sur la plus haute des cheminées du palais de Versailles? Le voyez-vous qui commande à tout son siècle?» Et alors il faisait la description la plus vive, la plus animée, des merveilles de ce règne, des arts, des talents, des génies qui y rivalisaient d'éclat et de grandeur. »
1 Il ne faut prendre ce qui suit que comme une note qui rappelle un air qu'on ne nous donne pas. Cette note nous a paru pourtant assez singulière d'accent pour devoir être conservée. ↩
On conviendra qu'il fallait toute l'audace de la conversation pour faire passer et faire admirer ce Louis XIV assis sur une des cheminées de Versailles. Une telle image s'associerait mieux à l'idée qu'on se fait de Diderot causant qu'à la tradition toute classique et régulière qui s'attache au nom de Fontanes. Oh ! que les livres nous rendent peu les hommes ! Nous ne connaissons bien que ceux que nous avons vus de près et entendus.
Les charmes de la conversation de Fontanes revenaient habituellement à l'esprit de Chênedollé, et toutes les fois surtout qu'il rencontrait quelque chose de contraire, ce qui lui arrivait souvent. Ayant eu l'occasion, quelques années après, de voir un des successeurs du premier Grand-Maître, M. Frayssinous, il écrivait sous l'impression toute vive du contraste :
« 3 juillet 1823. - J'ai vu aujourd'hui l'évêque d'Hermopolis : c'est un homme fort en théologie et qui a bien lu son Bossuet; mais il est difficile d'être plus pauvre en littérature, il ne s'en doute pas. Ce n'est pas là la conversation de Fontanes ! celle de M. Frayssinous n'a ni grâce, ni éclat, ni piquant, ni nouveauté : c'est une conversation terne et banale, délayée dans un accent gascon. - M. Raynouard, que j'ai vu aussi aujourd'hui, est un petit homme bien Marseillais, qui a l'accent provençal très-prononcé, avec une conversation sans élégance, sans charme, et qui pourtant révèle, à travers les incorrections du langage, beaucoup d'esprit et d'immenses connaissances; mais ce n'est pas là l'éducation poétique de Fontanes, ce n'est pas là.. »
Et il continuait l'expression de ses regrets, comptant sur ses doigts le très-petit nombre de ceux avec qui désormais il pouvait causer encore littérature et poésie. Il en nommait jusqu'à trois. Je laisse les noms en blanc. - En connaissez-vous beaucoup plus1?
1 Puisque j'ai cité quelques-unes des conversations qui ne dédommageaient pas Chênedollé de ce qu'il avait perdu, il est juste, avec lui, d'en citer une au moins qui perpétuait et renouvelait la tradition brillante. Il écrivait le 11 juillet 1823 : « J'ai eu ce matin une conversation très-intéressante avec Villemain sur le style, sur Rivarol, sur les hommes de génie, sur ce qu'on peut faire avec du talent après les hommes de génie : élégance continue, audace dans l'expression, style laborieux qui aille solliciter la langue jusque dans ses derniers retranchements. Villemain trouve que le style de Rivarol manque d'originalité, de création et d'audace : il ne lui trouve pas un côté assez neuf. Il reconnaît deux sortes d'écrivains : les écrivains de génie qui créent leur langue comme leurs idées, tels sont Pascal, Bossuet, Corneille ; - et les écrivains de talent qui, venant après les écrivains de génie, renouvellent la langue par l'emploi nouveau et hardi qu'ils font des mots. Tel a voulu être Rivarol. « Or, je trouve, continue Villemain, que Rivarol manque de « création et d'audace: il en manque même dans sa traduction de « Dante. Je sais que Buffon a dit que c'était une suite de créations; « mais c'est un met de courtoisie. Je ne trouve même pas là ces alliances de mots, ces expressions créées dont Rivarol parle tant. Je « ne sais non plus si c'est une idée heureuse que d'avoir voulu rendre « le Dante constamment noble, élégant et pompeux. J'aime mieux le « vrai Dante, simple, naïf, énergique et grossier même. Je n'aime pas « que Rivarol fasse des tours de force et d'élégance pour ennoblir ce « qui est bas et franchement grossier. Pourquoi dire avec recherche « et périphrase: - « Versant à jamais des larmes qui n'arrosent plus « leur poitrine (Enfer, chant xx), » - et « courbant avec effort les « noires voûtes de son dos, il leur donnait pour le départ un signal « immonde (chant xxi) ? » Ces phrases ingénieuses et recherchées forment de véritables contre-sens avec le fond de l'ouvrage ; elles détonnent avec le caractère de l'original. Je crois Chateaubriand un « artiste de style bien autrement heureux, énergique et hardi, que « Rivarol. - « Et jette son manteau d'argent sur le dos des ombres, » « — voilà du style pittoresque, de la grande nouveauté de style... » - Tout ceci est incontestable et dit à merveille ; mais, pour être tout à fait juste, il resterait à savoir si, à la date où parut la traduction de l'Enfer par Rivarol (1783), d'autres eussent été plus hardis en traduisant, ou même aussi hardis que lui. Le sentiment critique de la poésie aux différents âges , et sous les formes les plus diverses, est une des conquêtes littéraires du xix° siècle. Rivarol y préludait à sa manière en s'attaquant à Dante; il mesurait certes toute la hauteur de l'entreprise, et quelques pages très-belles de sa Préface où il apprécie le poëme en font foi. ↩