Au même
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Ce 29 août 180 « Comme je n'ai point eu de vos nouvelles depuis que je suis ici1, il m'est difficile de vous adresser cette lettre juste. Je me détermine pour Vire sans trop savoir pourquoi, car il me semble que vous devriez être à Paris. Quoi qu'il en soit, je ne veux pas vous laisser ignorer ma marche, même sans espérer que vous en profitiez. Je serai du 10 au 15 septembre à Lyon; j'y resterai le temps nécessaire pour arranger mon voyage; ce sera l'affaire de quelques jours. L'incertitude du temps que mes remèdes dureraient m'a empêchée de vous mander plus tôt une détermination qui n'était pas prise. Je ne vous fais pas de reproches de votre silence, mais je ne veux cependant pas vous dissimuler qu'il me fait de la peine. Si vous aviez un mot à me dire, il faudrait que ce fût à Lyon, poste restante. »
1 Au Mont-d'Or. ↩
Qu'a donc Chênedollé? Tout le monde se plaint de son silence, il semble s'oublier lui-même, il s'abandonne : cela se sent à tout instant dans les paroles que lui adressent ses amis. Est-ce la paresse qui l'enchaîne? N'est-ce pas plutôt quelque douleur? Tout à l'heure nous y toucherons discrètement.
Mais « il était si sombre, si mélancolique en ces années, me dit un des témoins survivants, que, quand il s'approchait d'une fenêtre, ses amis disaient toujours : Il va s'y jeter. »
Ne voulant que prendre la parole le moins possible, nous mettrons ici, sans interruption, la suite restante des lettres de Chateaubriand à Chênedollé. On y sentira mieux que nous ne le pourrions dire cette impression triste qui résulte d'une liaison étroite qu'on voit se relâcher avec les années; celle-ci du moins ne se dénoua jamais entièrement.
A m. de Chênedollé, a Vire
« Paris, 15 ventôse (6 mars 1804).
« Je n'ai pas voulu, mon cher Chênedollé, répondre à votre lettre que m'a transmise le petit Gueneau, avant que mon sort fût entièrement décidé. Maintenant que j'ai accepté la place de ministre dans le Valais et que je suis au moment de mon départ, je vous propose de m'y suivre, si cela peut vous être agréable. Peut-être ne serez-vous pas très-tenté, vu la tristesse de la résidence que je vais occuper ; j'espère, d'ailleurs, ne faire qu'un très-court séjour à Sion, et je ferai solliciter par mes amis quelque place obscure dans une bibliothèque1, qui me fixe à Paris l'hiver prochain. - Si tout cela ne vous alarme pas, venez sur-le-champ me rejoindre à Paris, ou chez Joubert à Villeneuve-sur-Yonne, en cas que j'eusse déjà quitté Paris. Il ne vous faut que l'argent du voyage jusque-là; je me charge du reste. Venez ou répondez-moi sur-le-champ au Singe violet, rue Saint-Honoré, près la rue de l'Echelle, chez Joubert-Lafond1.
1 Ceci passe presque la mesure de ces illusions qu'une imagination de poëte a le droit de se faire à elle-même. Il en est de ce coin de bibliothèque comme de cette chaumière qui revient sans cesse, et où il ne veut, dit-il, que planter ses choux. Ce n'est qu'une manière de dire. Il sait bien au fond qu'il n'en est rien, et lui-même en est convenu a propos d'un pareil vœu qui lui échappe dans l'Itinéraire : « Je me demandois si j'aurois voulu de ce bonheur; mais je n'étois déjà plus qu'un vieux pilote incapable de répondre affirmativement à cette question, et dont les songes sont enfants des vents et des tempêtes. » Ce vieux pilote avait commencé de bonne heure en lui. - Il reparlera toujours, par accès, de ce désir de retraite et jusqu'au fort des luttes politiques : « Vous ne savez pas? disait-on un jour; M. de Chateaubriand veut décidément se retirer du monde ; il va vivre en solitaire dans un ermitage. » - « Oui, répondit quelqu'un qui le connaissait bien et qui le contrefaisait quelquefois à merveille (M. de Salvandy), M. de Chateaubriand veut une cellule, mais c'est une cellule sur un théâtre. » ↩
1 M. Joubert le cadet, depuis conseiller à la Cour de cassation. ↩
« Mon cher ami, nous sommes très-malheureux, et je crois connoître les nouveaux chagrins dont vous voulez me parler. Mon plus grand désir est de finir ma vie avec vous, et, si nous en avons la ferme volonté, j'espère que nous nous réunirons un jour et que nous achèverons ensemble cette triste vie qui ne mène à rien2 et qui n'est bonne à rien. Je vous embrasse mille fois du fond de mon cœur. CH. »
2 Voici une de ces paroles qui sont comme une lueur sombre. Ceux qui ont connu d'alors M. de Chateaubriand nous ont souvent dit comment il était revenu de Rome tout repris d'incrédulité. Il confesse en ses Mémoires qu'il eut dans sa vie plus d'une reprise de cette sorte; mais nous en avons assez dit ailleurs pour aider à démêler ce point délicat. ↩