Avant-propos
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Qui a jamais eu en doute que M. de Chateaubriand fût un écrivain de premier ordre; qu'il ait mis les charmes et l'énergie de sa plume au service de la cause catholique, comme il a mis son âme tout entière au service de ce qui, dans le monde, a nom honneur ; qu'il ait poussé le désintéressement et l'abnégation jusqu'à s'exposer au dénûment? Qu'est-ce qui ignore que le fruit de ses œuvres a été appliqué, pour répondre aux pieux désirs de Mme de Chateaubriand, à la création d'une maison de retraite pour les vétérans du sacerdoce et qui s'appelle Infirmerie Marie-Thérèse? Qui ne sait que, par suite de cet abandon, il est mort pauvre? Peut-on mieux parler, plus magnifiquement écrire, plus chrétiennement, plus généreusement agir que ne le fit M. de Chateaubriand? En un mot, n'a-t-il pas été, nous aimons à le répéter, l'homme de bien par excellence, un ardent défenseur de lu foi, le plus pur champion de l'honneur? Eh bien, agissez ainsi, montrez-vous et soyez riche de ces qualités toute votre vie, et néanmoins attendez-vous qu'en raison de la supériorité de votre âme et de vos talents, vous serez minutieusement épluché par vos contemporains jusque dans ce qui est le plus inévitable pour la faiblesse humaine; que, pour de légères taches, bon nombre vous refuseront estime et justice; on fera peut-être plus : si vos talents et vos actes ne peuvent échapper à l'admiration, on poussera la légèreté, sinon l'iniquité, jusqu'à dénaturer vos intentions, jusqu'à vous soupçonner d'hypocrisie, jusqu'à vous signaler comme un histrion qui a joué la comédie durant toute sa carrière!
Telle est, sur Chateaubriand, la conclusion que vient d'essayer de déduire M. Sainte-Beuve, un académicien pourtant, un professeur à l'Ecole normale, un homme dont la mission est de former d'autres professeurs, auxquels est confié l'enseignement de la jeunesse, la direction des intelligences et des cœurs!!! Et cette inconcevable entreprise n'a pas moins enfanté que deux gros volumes, se composant d'une foule de traits, d'anecdotes plus ou moins hasardées et gratuites, compromettantes à tous chefs, sur le grand écrivain, comme sur la société de choix qu'il s'était faite, et que l'auteur appelle : Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire.
Pour l'honneur de notre patrie, nous aimons a l'espérer, des voix s'élèveront contre une aussi criante injustice; des plumes généreuses et compétentes ne manqueront pas de s'encourager à défendre la mémoire d'un homme si intègre.
Quant à nous, nous avons tout d'abord, à la lecture des jugements de M. Sainte-Beuve, ressenti au cœur le coup que frappe une calomnie que l'on est forcé d'entendre avec réserve et sans l'éclat de l'indignation. En vain nous avons scrute, cherché avec les yeux de la conscience et le plus prudent examen, ce qui pouvait expliquer et justifier, jusqu'à un certain point, une appréciation générale de cette nature sur Chateaubriand, portée par un ami même du grand homme : elle nous apparaît avec un caractère où la perfidie semble le disputer à une partialité tout à fait systématique. Car un tel jugement enlevé, d'un seul coup, à un écrivain de premier rang son plus solide prestige, la sincérité; il cherche à dépoétiser, il salit une des plus belles gloires littéraires de la France; il ôte à la foi politique son plus beau type d'honneur et de fidélité; et l'on y trouve l'intention très-peu dissimulée d'enlever, en dernière analyse, l'auteur du Génie du christianisme à l'Eglise, ou d'inquiéter l'Église sur la loyauté de ses convictions religieuses.
Dans cette circonstance, sans mesurer nos forces et sans prendre conseil de rien autre chose que de notre profonde estime, de notre respect, de notre admiration pour cet homme d'élite, que nous avons vu de si près et dans les moments les plus sérieux de sa vie, nous avons cru que c'était presque une obligation pour nous, son ancien aumônier, de devancer par notre voix la voix de tout autre qui s'élèvera infailliblement pour repousser les insinuations malveillantes, les accusations téméraires de M. Sainte-Beuve; la pensée nous est venue qu'il y avait au moins opportunité à sortir de nos cartons des notes et des matériaux propres à être mis au jour et à figurer pour la défense d'un écrivain dont le seul crime, aux yeux de ses juges ou de ses légers détracteurs, a été son dévouement au catholicisme.
Ce n'est point, toutefois, une polémique que nous entamons, c'est un tableau que nous exposons en regard de celui d'un membre de l'Académie. Et en cela nulle témérité ; car parler ou écrire avec passion contre la mémoire de ceux qui ne vivent plus que par leurs œuvres, n'est pas plus, ce nous semble, un droit acquis aux régions élevées d'où tombent les sentences de M. Sainte-Beuve, que juger avec bienveillance et sans parti pris n'est pour nous un devoir légitime, quelque modestes que soient notre plume et notre rang dans la société des lettres.
Au reste, si les présomptions n'étaient pas pour le faible pinceau qui ose se mesurer avec celui d'un homme qui est en renom, nous aurions sur le peintre habile dont nous nous faisons l'émule en cette occasion, le mérite, incontestablement, d'une bonne et pure intention. L'opinion publique est un juge en qui nous avons foi à cet égard.
NOTA. - Il est presque superflu d'avertir ici que les détails historiques qui occupent une grande place dans cette étude, quoique très-abrégés, sont tirés en plus grande partie des Mémoires de M. de chateaubriand, aussi bien que les juche est qui se verat trompé fut meme ce qui poi
avoir lieu sans cesser d'être un grand homme.
Voilà pourquoi, avec la meilleure foi du monde, dans la dédicace qui précède, nous faisons appel à toutes les observations, que nous accepterons avec reconnaissance sur toutes choses, afin d'en profiter pour le cas où le premier jet de ce livre, s'il est apprécié du public, serait suivi d'une autre édition plus importante.
Le lecteur voudra bien ne pas oublier, afin d'être indulgent et juste, que ce travail est éclos en peu de mois, disons presque en peu de semaines, pour être plus opportun et répondre de suite par un jugement au jugement de M. Sainte-Beuve. S'il y a eu ici nécessité de précipitation, il n'en a pas été de même pour l'auteur du livre : Chateaubriand et son groupe littéraire, qui le travaille et le transforme, selon les circonstances, depuis douze ans. Lui-même nous apprend que son œuvre a d'abord été un cours fait à Liége, en 1848 et 10t, puis qu'il s'en est servi pour des feuilletons et des revues bibliographiques insérés dans des journaux, quelques années après ; et qu'enfin ses deux volumes ne sont que la reproduction de ce qui précède, mais avec révision, augmentation et correction.
Disons incidemment que c'est là savoir intelligemment butiner trois fois sur la même fleur, taire sur la même terre une triple récolte, et, plus proverbialement, trois fois tirer farine du même sac.
Portrait moral de Chateaubriand
Rien n'est p'us intéressant en soi et plus vaste que la biographie du grand homme qui va passer sous nos yeux.
En raison de l'époque où il parut, Chateaubriand eut un pied dans l'ancienne société et un autre dans la nouvelle. A l'une il appartient par sa naissance et sa première éducation, à l'autre par la nature de ses idées. Cette vie de notre héros tient donc à l'histoire de deux mondes. De l'un il conserve la foi religieuse et l'honneur, de l'autre il accepte les réformes légitimes; du premier il tient ces accents sublimes qui rappellent la langue du grand siècle, du second cette hardiesse et cette nouveauté de langage qui lui ouvre des routes inconnues. Vivant intermédiaire du passé et de l'avenir, il parle un double idiome, étrange et magnifique union des pompes de la vieille société française et du bouillonnement des passions d'une époque de luttes et de révolutions. - Le cœur de Chateaubriand est du grand siècle, sa tête est de 89.
On saisit ici le secret de la nature de ce génie. Toute cette existence est là, et là aussi le secret de toutes ses agitations. Si Chateaubriand n'hésite pas à adopter l'esprit de son siècle, c'est à la condition qu'il conservera les allures de gentilhomme du siècle qui disparaît. S'il ouvre, pour sa grande part, l'ère nouvelle des destinées humaines, il veut avant tout que cette ère soit fondée sur la foi antique qu'il s'efforce d'entourer, comme dans une revue solennelle, du cortége des perfectionnements qu'elle-même a fait naître, et du prestige de la poésie et des arts qu'il sait trouver dans ses dogmes et dans son culte. Quel noble rôle dans la vie d'un homme, d'un Français, d'un chrétien! Mais rôle bien difficile, impossible pour tout autre que pour un homme supérieur. La difficulté de ce rôle fait comprendre les résistances et les sympathies qu'a rencontrées Chateaubriand dans l'accomplissement de sa tâche providentielle, comme elle explique aussi les divers jugements, tour è tour amis ou hostiles, qui ont été portés sur ce grand homme, et qui le seront encore dans l'avenir.
Prenant les choses de moins haut, mais les envisageant sous un point de vue aussi ingénieux que plein de grâce, un spirituel écrivain, M. Nettement, dit que la vie de Chateaubriand est toute une odyssée autour des cinquante années de l'histoire les plus remplies d'événements et d'orages. Chateaubriand a vu, lui aussi, les mœurs et les villes d'un grand nombre de peuples. Battu par bien des tempêtes, il eut aussi à déplorer l'imprudence et la perte de ses compagnons. N'y aurait-il pas en effet ici quelque rapport à établir entre l'Ulysse antique et cet autre Ulysse moderne? l'un errant à travers les orages de la nature physique, l'autre à travers les tempêtes encore plus furieuses de la nature morale; d'un côté, obstacle matériel sous toutes les formes successives des flots en courroux et des naufrages, des monstres et des beautés homicides, des enchantements et des honteuses métamorphoses ; d'autre part, obstacle moral : tourmentes non moins effroyables des régions supérieures de l'âme, écroulement des empires, non plus sous les lances et les javelots des héros et des dieux, mais sous la foudre et la puissance de la parole et des idées, autres divinités planant aussi, comme un Olympe plein de mystère, au-dessus de cet autre chaos. Car tel est sous l'une ou l'autre forme, et tel a toujours été le sort de l'orageuse humanité.
Il n'est donc pas d'histoire contemporaine plus intéressante que celle dont nous allons essayer de retracer le tableau. De longtemps il ne s'est trouvé une vie plus complète dans les annales des peuples; car l'histoire de Chateaubriand, c'est celle du génie sous toutes ses phases les plus belles ; c'est aussi celle d'un caractère toujours grand dans toutes les situations de la vie humaine.
Mais, hâtons-nous de le dire, sans lui en faire un mérite ni un blâme, ce cœur demeura presque toujours froid ou indifférent en apparence. Fermé à toute séduction, excepté à celle de la beauté morale, les crimes du malheureux temps où vécut sa jeunesse, joints aux difficultés de la transition, entretinrent en lui ce que la nature lui avait donné de taciturne et d'un peu sauvage. Aussi, nul esprit ne fut moins liant, nul cœur moins expansif dans le monde. Sceptique et défiant envers les hommes, il n'eut foi qu'en Dieu. Ces dispositions se peignent dans cette maxime : « L'esprit français n'est pas fort bon, mais il est fort aimable; s'y fier est se sacrifier : la moquerie et la calomnie sont ici le résultat certain d'une confidence. » Sur cette théorie il fondait toute sa morale sociale. On voit, par cette réticence systématique, combien il est difficile d'avoir de ce caractère une appréciation exacte.
Quant à son génie, pour ne rien dissimuler, il ne fut pas moins énigmatique; nul n'a jamais plus allié les contraires : l'esprit exact avec l'esprit aventureux, le passionné avec le méthodique, le froid et le sec avec l'enthousiaste et le sentimental. Chateaubriand est l'homme de toutes les aptitudes, de tous les songes comme de toutes les réalités. Il est, quand il le veut, l'antipode de lui-même : c'est un mélange d'éléments opposés, de glace et de feu, de passion ardente et de froide raison, un composé de contrastes les plus frappants. Admirateur sublime de l'idéal, nul n'a plus désidéalisé les hommes et les faits de son siècle; appréciateur inflexible des importances et des vanités contemporaines, nul ne les a plus ravalées, ne les a marquées d'un stigmate plus indélébile. La portée de sa vue lui rapetisse tout; les grandeurs, les gloires et les supériorités de son temps n'ont rien qui le fascine, il les fascine toutes. Il n'a, pour les fausses capacités, pour les prétendus esprits éminents, qu'un mépris caché ou de narquoises admirations. Peut-être ne vit-on jamais d'ailleurs un égoïsme plus indifférent; il n'était pas l'homme de la dispute ou des contestations. Un dédaigneux comme vous voudrez lui évite l'ennui de la discussion. Rentrer dans la solitude de ses pensées, c'est là sa grande et unique préoccupation.
Quelque chose de divin perce toutefois à travers cette rudesse ; il y a du Platon dans cet étrange stoïcien ; son critérium à lui, c'est le beau; et c'est par le beau, cette splendeur du vrai, qu'il ramènera son siècle au Dieu de vérité. D'un autre côté, le beau moral ou l'honneur, voilà le mobile suprême de tous ses actes. Sa vertu dominante, c'est l'honneur, mais l'honneur sanctifié par la foi et consacré par l'infortune. De là ses sympathies pour le malheur, dont les charmes exercent sur cette âme un suprême empire. A la voix du malheur, il ira jusqu'à absoudre l'ingratitude, et pour lui les ingrats n'ont plus tort dès qu'ils sont malheureux. Martyr de la fidélité, il pousse le dévouement jusqu'au prodige, et pour elle, il reste en arrière de sa raison, de son esprit et de ses sentiments vraiment français. Ainsi fécondé par ce double principe de l'honneur et de la foi, ce rare génie devient la lumière de son siècle. Comme le soleil, il a aussi ses signes qu'il parcourt dans sa course de géant pour éclairer le monde : la religion dans sa poésie, la loyauté, l'amour de la patrie, la liberté des consciences et des opinions, l'aristocratie du mérite, et toutes les autres vérités-principes qui ouvrent la carrière au progrès, en donnant aux facultés de l'homme leur essor le plus libre. Aussi fut-il apprécié de toutes les sommités de l'intelligence..... excepté, hélas ! de ceux-là mêmes qu'il avait placés dans son cœur si près de la divinité... penatibus et magnis diis.
La Providence lui avait imposé un devoir qui fut dignement rempli : il éclaira et conduisit les premiers pas de la jeune France, et seul un jour il escorta en fidèle serviteur le convoi de la monarchie. C'est ainsi que, constant jusqu'à la fin dans les principes de devoir et d'honneur, il a pu se glorifier avec raison d'avoir été le dernier sujet de celui qui devait être le dernier roi.
Les années 1768 à 1771 ont vu naître les plus grandes célébrités de notre époque : Cuvier, Walter Scott, Metternich, Wellington et Napoléon. L'homme dont nous écrivons la vie fait partie de cette pléiade.
François-René de Chateaubriand naquit à Saint-Malo, le 4 septembre 1768. Get enfant presque mort-né, qui devait tant influer sur son siècle, vint au monde au bruit d'une tempête, remarquable présage des tourmentes au sein desquelles devait s'accomplir sa destinée. Nous n'insisterons pas sur l'illustration de sa naissance. Dernier né de dix enfants que le comte René de Chateaubriand avait eus de son mariage avec Apolline-Jeanne-Suzanne de Bédée, il appartenait à une maison de haute origine, dont la généalogie, par les Chateaubrien de Beaufort, s'en va toucher à l'écu des premiers comtes de Bretagne. Pour nous, ce reflet héraldique n'a qu'une valeur secondaire. Chateaubriand : son nom seul, voilà son plus beau titre à nos yeux, comme à ceux de l'humanité, qui n'apprécie les hommes qu'au poids de leurs services. Pour tous la noblesse du génie passe avant la noblesse du sang.
Ici, toutefois, le talent tire sa nouvelle sève du sang héréditaire ; toute la vigueur de sa race s'est transmise dans le caractère de l'écrivain, et le descendant des fiers comtes de Bretagne va régner par la plume, comme ses ancêtres avaient commencé par l'épée.
II1.
(1) Si nous passons un peu rapidement sur l'enfance de M. de Chateaubriand, qui a inspiré à d'autres des pages pleines de poésie, au risque de priver notre récit de l'intérêt qui ressortirait des détails ; si nous nous contentons de jeter ça et là quelques traits de crayon, en laissant au lecteur le soin de composer lui-même les figures, les sites, les lieux, les physionomies morales, d'après son imagination et ses souvenirs ; si nous ne disons pas plus sur le genre d'éducation première, par lequel le jeune René fut balloté, éducation toujours religieuse néanmoins, et qui a peut-être tant influé sur le reste de sa vie, c'est que notre dessein n'est en ce moment que de faire à grands trais l'historique de la vie de cet homme illustre, nous réservant d'insister davantage sur le rôle qu'il fut appelé à jouer dans la société nouvelle, par l'influence d'un prodigieux talent, en même temps que d'un caractère chevaleresque dans la plus large acception du mot. ↩
Dès son entrée dans la vie, on voit déjà une existence troublée, une enfance sombre et malheureuse, sous l'autorité d'un père taciturne et quelque peu despote : de là ses premiers instincts de tristesse et de fierté, et cet ennui profond, cette mélancolie qui fut comme le fond de sa vie. Ce tableau, toutefois, est empreint d'un indéfinissable charme qui en adoucit les ombres. Autour de l'austère figure du vieux gentilhomme, viennent se grouper de touchantes images : c'est Mme de Chateaubriand elle-même, type de grâce, esprit vif et enjoué, mais obligé de s'étouffer à petit bruit pour ne pas déplaire au seigneur de Combourg ; c'est l'enfance maladive du petit François-René, voué au blanc et au bleu par une offrande à Notre-Dame de Nazareth, et solennellement relevé de son vœu à l'âge de sept ans dans la chapelle de Saint-Aaron, protecteur des mariniers de Saint-Malo; c'est aussi le bon prieur de l'abbaye, prédisant à l'enfant qu'un jour il fera le pèlerinage de Jérusalem, et ira remercier en Palestine cette Vierge de Nazareth conservatrice de ses jours.
En attendant, sa vie est déjà empoisonnée par le chagrin. Tremblant devant son père, il n'a qu'une part de cadet à l'amour de sa mère; son frère aîné, le comte de Combourg, est le bien-aimé de la comtesse. Lucile, la quatrième de ses sœurs, est négligée et délaissée comme lui; et dès lors il commence avec cette sœur de son choix l'apprentissage de son rôle de champion de la faiblesse et de chevalier des opprimés. Destiné par son père à la marine royale, on laisse vagabonder son enfance sur la plage et la grève de Saint-Malo. Son éducation n'est qu'une sorte de terreur sans surveillance. Avide de périls et d'aventures, comme du Guesclin, cet autre Breton, avant lui l'enfant le plus batailleur du duché de Bretagne, il se fait l'agresseur des vieilles femmes, des servantes et des enfants de son âge. Il n'a pas toujours lieu de s'en réjouir, et on le voit, à l'heure des repas, se présenter avec un costume en lambeaux et des horions à la figure. Alors le dur gentilhomme, son père, ne manque pas de répéter que, comme tous les cadets de Bretagne, le chevalier sera un âne, un fouetteur de lièvres et un ivrogne : triple prédiction qui ne fait point honneur à la sagacité du prophète, et qui révoltait le petit Breton. Il n'est pas étonnant que de cette effervescence ainsi comprimée résultât une sorte d'affaissement moral qui changeait tout à coup ses allures. Hier il était en guerre, aujourd'hui il rêve seul près de l'Océan, sous l'empire d'autres idées. Ici encore, tout ce qui est bruit et tumulte est pour lui plein d'attraits. On le voit mêler à ses jeux une vague sympathie pour les vents et les flots mutinés. Le spectacle de la mer agit déjà sur cette âme instinctivement émue par les harmonies de la nature, dont elle devait être plus tard l'éloquent interprète. Joignez à cela la religion avec ses enchantements. Que de charmes, à cet âge de la vie, dans les pèlerinages aux saintes chapelles, auprès des autels des madones, où des voix angéliques se mêlent au bruit des rafales ! Ce cœur déjà travaillé par l'inspiration saisit et goûte secrètement toute la divine poésie du culte catholique, impressions qui se reproduiront un jour avec une magie inimitable dans les pages du Génie du christianisme.
L'enfant avait à peine huit ans, que déjà était faite son éducation chrétienne, du moins celle que sait insinuer dans un jeune cœur la tendresse maternelle. Il passa sa neuvième année à Combourg, où toute sa famille s'était rendue vers les premiers jours du printemps. Combourg fut sa première école : là il subit les enseignements des deux plus forts maitres de la vie humaine, la nature et l'éducation domestique. Grâce au mélange de tant d'éléments contraires, la constitution morale de cet enfant semblait prématurément formée. C'est vers la fin de 1777 qu'il est envoyé au collége de Dol pour y commencer ses études. Il y excite l'admiration de ses maîtres par de prodigieuses ressources d'intelligence et de mémoire, et par une noble fierté de caractère qui révèle déjà ce sentiment de l'honneur auquel il sacrifiera tout durant le cours de sa vie. L'âge de la puberté se présente dans cet élève avec des signes particuliers ; il est marqué chez lui par de cruelles tortures morales ayant leur principe dans la lecture de deux livres bien différents : un Horace non châtié et le livre des Confessions mal faites... d'un côté, la volupté et ses piéges; de l'autre, l'enfer et ses terreurs. De là cette fièvre et ce supplice d'une âme, nuitet jour agitée de combats perpétuels. Que la vertu est belle sous la grâce et les traits d'un jeune adolescent vainqueur du vice!... Toutes ces résistances aux attraits du plaisir, les reproches de la conscience mêlés aux entraînements du cœur, plus tard, il les exprimera dans des pages immortelles avec toute l'énergie de la vérité. Pour peindre, il n'aura qu'à se souvenir. Ce sont là comme ses premières armes dans les combats de la vertu, et toutes ces luttes viennent bientôt, vers sa treizième année, aboutir à sa première communion. Sa piété dans ce jour fut édifiante autant que sincère : « Quand l'hostie fut déposée sur mes lèvres, » dit-il, « je me sentis comme tout éclairé au dedans.... je conçus le courage des martyrs; j'aurais pu dans ce moment confesser le i Christ sur le chevalet, ou au milieu des lions. » Ce fut l'unique jour de ses félicités sur la terre. Bientôt il lui fallut se conformer aux vœux de ses parents; il quitta le petit collége de Dol pour aller à Rennes compléter ses études, et de là se présenter à Brest aux examens de la marine royale.
Deux ans s'écoulent. Arrivé à Brest, il se prépare à la carrière qu'il doit suivre. Mais au bout de quelques mois, poussé par un irrésistible instinct d'étude et d'art qui doit le conduire à des prodiges, il renonce tout à coup à la mer; il ne prend conseil que de son esprit d'indépendance, et malgré la frayeur que son père lui inspire, il revient affronter son courroux. Aucune considération ne l'arrête ; il s'arme de fermeté, car il prévoit des éclats de colère. Mais, contre son attente, il est accueilli doucement : le comte était dans un jour d'indulgence. Questionné sur ce qu'il prétend devenir, il déclare sa volonté d'embrasser le sacerdoce. Pour le disposer à cette carrière nouvelle, on l'envoie au collége de Dinan, moins important que celui de Rennes, mais tout ecclésiastique. Bientôt ses maîtres, le trouvant suffisamment préparé, lui font commencer l'étude de l'hébreu. Jouissant d'une certaine liberté, à cause de sa grande facilité pour le travail, il fait de fréquentes excursions à Combourg. Son père trouve économie à le garder. Sa mère, tout en désirant qu'il persévère dans sa vocation, se fait scrupule de le presser. On n'insiste plus sur sa résidence au collége, et il se trouve insensiblement fixé au foyer paternel. L'isolement du vieux manoir dans les bruyères de Combourg avait pour lui un invincible charme. Ce n'est pas qu'il y trouvât un abri contre l'ennui et la tristesse : la vie n'y revêtait qu'une sévère uniformité. Il n'était guère visité qu'une ou deux fois dans l'année par quelques gentilshommes qui demandaient en passant l'hospitalité, lorsqu'ils allaient plaider au parlement. Le seigneur, très-cérémonieux, les recevait, tête nue, sur le perron, au milieu de la pluie et du vent. Les étrangers introduits charmaient la veillée de leurs souvenirs de guerre et du récit de leurs aventures. Le lendemain, du haut du donjon qu'il habitait, le jeune chevalier regardait la campagne trempée des pluies de la nuit ou couverte de frimas; il apercevait deux ou trois voyageurs sur la chaussée de l'étang : c'étaient les hôtes de la veille qui chevauchaient vers Rennes. Cette courtoisie d'hospitalité tenait à la religion des ancêtres. Chaque dimanche on assistait aux saints offices, selon les antiques traditions. Toute la maison se rendait à la paroisse, excepté le comte, qui n'y descendait qu'une fois l'an pour faire ses pâques ; le reste de l'année, il entendait la messe à la chapelle du château.
Il n'est pas sans intérêt de suivre les détails de cette vie de moyen âge, les occupations de chacun aux heures de la matinée, surtout de ce vieux seigneur dont la voix, hiver comme été, se fait entendre dès quatre heures du matin, à l'entrée de la tourelle, pour éveiller son valet de chambre, autre victime de ses durs caprices ; les repas de midi et du soir, dans la grande salle où l'on dîne et l'on soupe sous les regards d'un maître dont l'humeur taciturne s'accroît avec les années. Mais il n'est sombre tableau qui ne puisse avoir un côté gracieux. Est-il une peinture plus touchante que celle où le gentilhomme-poëte retrace dans ses souvenirs du passé lointain les approches du soir dans les beaux jours d'été? « Après » le souper, on s'asseyait sur le perron. Mon père, armé de » son fusil, tirait les chouettes qui sortaient des créneaux à » l'entrée de la nuit. Ma mère, Lucile et moi, nous regardions » le ciel, les bois, les derniers rayons du soleil et les premiè » res étoiles1.
(1) Mémoires d'outre-tombe. ↩
Les soirées d'automne et d'hiver étaient bien différentes. Ce ne sont plus les contemplations calmes de la nature, mais des heures passées sous l'œil du comte, comme sous la vertu d'un talisman qui glaçait d'effroi les enfants et leur mère elle-même; sévérité dangereuse, malgré ses effets quelquefois heureux. Elle put fortifier le caractère réactif du jeune René, mais elle n'eut qu'un résultat funeste pour sa sœur Lucile, qui, après une existence sombre et maladive, mourut dans un état voisin de la folie.
IV.
Depuis le retour de Brest, il s'opérait dans l'âme du jeune François-René une révolution sensible : c'était l'enfant qui faisait place à l'homme. Mais cet homme avait le cœur plein de sentiments qu'il ne pouvait produire, et les yeux pleins de larmes qu'il ne pouvait pleurer. Même impossibilité pour sa sœur, sous la même force de compression morale. « Lucile avait dans la physionomie quelque chose de rêveur et de souffrant. Elle attachait souvent au ciel, ou promenait autour d'elle des regards pleins de tristesse ou de feu2. i Les deux jeunes habitants de Combourg n'appartenaient pas au monde véritable, mais à un monde qu'ils portaient au dedans d'eux-mêmes; c'était de celui-là qu'ils se parlaient entre eux. Un jour Lucile dit à son frère, qui lui parlait avec enthousiasme des charmes de la solitude : «Tu devrais peindre cela.» Ce mot le fait poëte, et ce cœur, d'où s'échappent des torrents d'harmonie, monte par tous les degrés au plus haut sommet de la passion : rien n'égale ses ravissements. A cette extase succède un abattement profond. Il retombe dans le néant de la vie, repoussant ces illusions qui l'ont un instant enivré, et appelant la mort. Rien maintenant n'égale ses tourments. L'aspect de son père lui est devenu impossible à soutenir, et la dernière lueur de la raison lui échappe. Délire d'une jeune imagination sans frein ! Extrême en tout, le voilà près du suicide. Le cœur se serre et reste comme en suspens ! Quelle angoisse ! quelle anxiété, si l'on ne savait le dénoûment de ce drame solitaire ! L'infortuné! le voyez-vous errer comme un meurtrier dans ce bois touffu? Il s'arrête soudain pour en finir avec cette existence qui déjà lui pèse et l'écrase. Le canon du fusil est appuyé sur son front ; un moment de plus, c'en est fait!!! L'apparition d'un garde dans le taillis le sauve du crime qui ne se répare pas. Était-ce son ange gardien?...
(2) Ibid. ↩
Ce délire avait duré deux années entières, pendant lesquelles les facultés de son âme étaient arrivées au plus haut degré d'exaltation. Il se préparait des prodiges.
Il vient un moment dans la vie où l'état de l'âme, n'étant plus l'innocence, n'est pas encore le mal. L'ignorance est encore là, comme dernière sauvegarde d'un cœur tout prêt à se perdre. C'est alors que l'ennemi se hâte et tend ses filets. Viennent aussitôt les illusions et tous les rêves du bonheur, puis les désappointements et tous les dégoûts de la satiété. Telle est la voie commune des passions. Mais les passions, chez certains caractères, suivent quelquefois une marche tout opposée. Dans ces âmes faites de contrastes, au lieu d'épanchement, il y a concentration. Douées d'une force presque magique, elles savent évoquer des images qui ne les quittent plus. O puissance du génie! c'est bien de lui surtout qu'on peut dire qu'il est l'image de Dieu! Comme le Créateur, il va jusqu'à s'éprendre d'amour pour sa propre création. Mais ici il se trouve que l'œuvre est supérieure à l'ouvrier; c'est pourquoi, afin de se rendre digne de l'idéal qu'il s'est formé, il s'idéalise aussi lui-même; et, avec la même baguette magique qui lui servit à créer l'image partout attachée à ses pas, il se prodigue à lui-même tous les arts, tous les talents, toutes les qualités, et il s'enivre d'orgueil, de gloire et de ravissement. Mais pour bien comprendre cette partie de la vie de Chateaubriand, il faut se reporter aux Mémoires; on croit entendre une musique délicieuse qui remplit toutes les profondeurs de l'âme : c'est l'histoire d'un cœur d'homme supérieur racontée dans la langue des anges.
Aux souffrances morales succédèrent les souffrances physiques, et une maladie grave faillit l'emporter avant qu'il se fût révélé à la terre. Sitôt la convalescence, le médecin, qui avait deviné en partie la cause secrète du mal, déclara L'absolue nécessité pour le jeune chevalier de changer d'existence. Celui-ci, forcé de se prononcer sur le choix d'une carrière, recula devant les austères devoirs du sacerdoce ; il offrit de passer comme colon au Sénégal, ou d'aller prendre du service aux Indes. On s'arrêta à ce dernier projet, et le jeune Chateaubriand dut partir pour Saint-Malo. Il était décidé qu'il s'y embarquerait pour les grandes Indes, lorsque tout à coup son père le rappelle. Ici se place une scène majestueuse et touchante ; il y a quelque chose d'antique dans cette dernière entrevue du vieillard et de son fils, sous les voûtes séculaires du manoir de Combourg. Le père adresse au fils, qu i ne reverra plus, des paroles d'abord sévères, mais bientôt tempérées par un accent inaccoutumé de bienveillance. Il lui déclare qu'un brevet de sous-lieutenant au régiment de Navarre lui a été obtenu, et que, à l'instant même, il va partir pour Rennes, puis se rendre à Paris, et de là à Cambrai, où le régiment tient garnison. Puis il remet solennellement au chevalier sa vieille épée, en le chargeant de conserver intact le nom de ses ancêtres. Il y eut de part et d'autre un muet embrassement, et le chevalier, en sentant ce visage sévère et ridé se presser contre le sien, apprit qu'il avait un père!...
La chaise de poste l'attendait; il y monte, et il part saluant des yeux sa mère et sa sœur qui fondent en larmes sur le perron.
La séparation est consommée.
Il jette un dernier regard sur le château. Les grands chênes du parc bientôt s'éloignent et s'effacent. Les hautes tourelles lui apparaissent les dernières comme de vieilles amies; et enfin toute cette partie de son enfance si riche d'émotions et de souvenirs, ces prairies qu'il parcourut si souvent avec sa sœur Lucile, ce séjour peuplé par sa famille, sa mère si pieuse et si touchante, son père si fier et si majestueux, tout cela disparaît sans retour. Alors, se retournant vers le but auquel il marche, suspendu entre deux époques de sa vie, comme l'exilé d'Eden, il prend, pour ainsi dire, possession du monde qui s'ouvre devant lui : and the world was all before him.
V.
A Rennes, le parent chez lequel il descend trouve pour le jeune officier l'occasion d'une chaise de poste à partager, la nuit même, avec une marchande de modes allant pour son commerce à Paris. Son maintien timide mais sévère, en présence de cette compagne aux allures quelque peu lestes, honore le début du jeune homme aux pensées graves et aux ambitions élevées.
A Paris, il va voir son frère aîné, déjà maître des requêtes, et sa sœur Julie, mariée au comte de Farcy. Cette double entrevue le ranime, et il se rend à Cambrai pour y commencer la vie militaire. Arrivé au régiment, il gagne tout d'abord l'estime et la sympathie de ses chefs et de ses égaux ; aussi n'a-t-il à subir aucune des épreuves ordinairement réservées à tout nouveau venu.
Bientôt il fait preuve d'aptitude, et ne tarde pas à franchir ses grades aux applaudissements de ses instructeurs.
L'année ne s'était pas écoulée qu'il apprit la mort de son père, emporté d'une attaque d'apoplexie, le 6 septembre 1786.
Il pleura ce père dont son cœur se hâtait d'oublier les rigueurs : le linceul couvre les taches de ceux qui sont morts, et les larmes des leurs achèvent de les effacer !
Il s'attendrissait à tous ses souvenirs de famille, en pensant que beaucoup de sévérité peut cacher beaucoup d'amour. Puis, se défiant plus que jamais de lui-même, il se demandait avec anxiété ce qu'il allait devenir ; sa vie maintenant se compliquait de la double jouissance de sa fortune et de sa liberté.
Revenu à Combourg pour les partages de famille, il reçut sa modique portion de cadet; et il passa quelques mois dans la société de ses sœurs réunies, toutes quatre alors, près de Fougères, au château de Mme de Marigny, sa sœur aînée, tandis que sa mère se retirait à Saint-Malo.
Son frère, alors sur le point d'épouser Mme de Rosambo, petite-fille de M. de Malesherbes, lui écrivit qu'il venait de lui obtenir le rang de capitaine de cavalerie et un bénéfice de chevalier de Malte, moyennant la tonsure; qu'enfin il allait être présenté à la cour, sous le patronage du maréchal de Duras; qu'en conséquence il eût à se rendre à Paris où l'attendait une position digne de son nom. Ces offres, il faut le dire, ne le séduisirent pas, son premier mouvement fut de les refuser; mais, déconcerté par les railleries de ses sœurs, et forcé de céder à leurs instances, il partit, résigné passer par les honneurs.
VI.
Il y a des sources qui coulent pures même sur le plus impur limon : ce caractère reste toujours le même au milieu de toutes les séductions de la capitale. On le voit dans le désert de la foule avec le même esprit sérieux et rêveur que dans les landes de Combourg. Est-il une vie réduite à une plus simple expression? Il n'a qu'une passion, celle de l'étude; qu'une société, celle de son frère. Ce dernier s'alarme sur cet esprit mal tourné qui ne peut inspirer que des inquiétudes. Il le questionne, et à ses réponses saugrenues, il hausse les épaules, ou lui tourne le dos, en lui prédisant, comme son père, grâce au même don de seconde vue, qu'il mourra inconnu, inutile à lui-même et à sa famille. Le gentilhomme se décide au sacrifice; au jour du cérémonial, il se rend à Versailles. Le maréchal de Duras le présente au lever du roi avec ces simples mots : Sire, le chevalier de Chateaubriand !
Le roi ne lui adresse aucune parole, mais seulement un salut et un sourire pleins de bonté.
Puis on entraîne le chevalier dans la galerie sur le passage de la reine. L'Olympe de l'antiquité n'offre rien de plus gracieux. Elle s'avance dans tout l'éclat de la beauté, entourée d'un radieux cortége : hélas ! bientôt, quelle destinée ! Et en passant elle accueille le salut du jeune gentilhomme avec un bienveillant sourire accompagné d'une noble révérence. Rien dans ces splendeurs ne peut apprivoiser et séduire le farouche Breton; il refuse d'assister le soir au jeu de la reine, où le roi devait lui parler. Impatient d'aller préparer et cacher sa gloire dans la solitude, il s'échappe de la cour comme d'un camp ennemi.
Mais la journée des carrosses est encore en perspective. Elle est fixée au 19 février 1787. Voici la carrière ouverte: c'est le chemin de la fortune. Qu'il aille donc figurer sur le premier théâtre offert aux nobles ambitions. La scène se passe dans la forêt de Saint-Germain. On bat aux champs : mouvement d'armes; voix de commandement. On crie : Le roi! Le roi sort dans son carrosse, tous les équipages roulent à sa suite. Notre gentilhomme se laisse entraîner dans la royale bagarre. Au descendu des carrosses, dans l'un des carrefours de la forêt, les chevaux sont distribués aux gentilshommes et aux dames désignés pour suivre la chasse...
Quelques heures après, un jeune cavalier, monté sur une jument indocile, arrivait malencontreusement avant le roi dans un fourré, juste à l'endroit où le chevreuil venait d'être abattu. Le roi paraît; il voit un débutant sauter à terre, d'une main poussant en arrière sa cavale, et de l'autre tenant son chapeau bas. Bien loin de s'emporter contre cette infraction, le roi se prit à rire. On arrivait de toutes parts, et l'on s'étonna grandement de voir cette entrevue familière du jeune novice avec le roi. C'était, comme on le devine, le chevalier de Chateaubriand. Il n'était là que grâce à la fougue de sa cavale indomptée, non moins ombrageuse que son fier écuyer. Sa monture venait de lui donner dans cette chasse un rôle quelque peu excentrique ; il avait au grand galop donné dans une troupe de chasseurs, bousculant, écartant tout sur son passage, ne s'arrêtant qu'au heurt du cheval d'une femme qu'il avait failli culbuter parmi les éclats de rire des uns et les cris de frayeur des autres.
Le début de Chateaubriand fit du bruit, grâce à cette aventure, et on la trouve relatée dans les journaux du temps. Mais les avances de la fortune ne furent pas mieux accueillies cette fois que la première. C'était toujours même fierté de caractère, mêmes résistances aux leçons et aux conseils de l'ambition. De parti pris, il déclare à son frère qu'il va retourner en Bretagne. Celui-ci, déconcerté ou peut-être espérant mieux pour l'avenir, ne s'opposa pas davantage aux idées baroques de ce frère biscornu.
La ville et la cour déplaisaient également au fils de l'Armorique; sa conscience de chrétien lui faisait sentir sa supériorité sur tout ce qu'il avait aperçu. C'est ce dégoût ou plutôt ce mépris incurable qui l'arrêtera toujours dans le chemin de la fortune et des honneurs. Au surplus, ne croyons pas que le frère de Lucile fût sans aucune ambition. Il eût donné tous les carrosses du roi pour l'honneur de voir son nom inscrit dans l'Almanach des Muses, tant le génie enfant a ses naïvetés! et il pensa mourir de crainte et d'espérance, quand, à force d'intrigues et de soucis, il arriva à la gloire d'y insérer une idylle. L'aiglon à peine sorti de son aire ne connaissait pas encore toute la vigueur de ses ailes.