XLVIII
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Le moment cependant approchait où une lutte nouvelle allait s'engager entre l'Europe et Napoléon. Il y a ici un abîme d'iniquité; mais quiconque voudra suivre les basses intrigues de Fouché et de Talleyrand trahissant tous deux avec une égale perfidie les intérêts de leur maître respectif, n'aura qu'à se reporter aux Mémoires, où les fils de cette trame cachée sont démêlés et mis au jour. Quel jeu d'escamotage !... et quelle déconvenue ! Fouché, redevenu ministre de la police au 20 mars, dépêchait d'un côté un agent à Talleyrand, ambassadeur du roi et représentant de la France au congrès de Vienne, pour engager ce diplomate à négocier auprès de l'empereur Alexandre l'avénement du duc d'Orléans au trône; d'un autre côté, par ses affidés il agissait à Bâle auprès de M. de Metternich, dans l'intérêt de Napoléon II; en même temps, il se ménageait furtivement un refuge dans la bonté de M. le comte d'Artois, et des appuis dans son entourage. Mais devant la fermeté de la diplomatie anglaise, l'ambassadeur de Louis XVIII échoue à Vienne dans ses tentatives pour pousser au trône le fils ď'Egalité.
N'importe, l'idée n'en sera qu'ajournée, et c'est elle qu'on verra éclore au bout de la comédie de quinze ans. M. de Talleyrand fit donc volte-face, et prévoyant que le coup retentirait, il prit les devants ; il rendit compte à Louis XVIII, dans une dépêche, de l'étrange séance du congrès. Balancé par la main qui dispose des événements, il retombait sur ses pieds.
Napoléon cependant marche de force dans la voie qu'il s'est ouverte; mais son attente est trompée. Le réveil des idées libérales déchaînées depuis sa chute, et encouragées par la Charte, le déconcerte. A la place de la docile obéissance de la veille, il ne voit plus que l'esprit de discussion se dressant devant ses volontés et ses projets. Tout son appui contre l'Europe en armes ne consiste plus que dans les idées de liberté et l'exaltation du sentiment national; mais elles lui répugnent, et il en a peur. La nécessité l'oblige à toute heure de faire violence à ses instincts et à son caractère. Un changement complet s'était opéré dans l'esprit de la nation1. Le conquérant d'autrefois ne pouvait plus tenir dans Paris, où il lui fallait se contraindre. Il lui tardait donc de se retrouver à la tête de son armée pour rompre toutes ces entraves. Enfin, après les préparatifs d'une nouvelle campagne, il sort de Paris le 12 juin, pour aller, à la tête de soixante et dix mille hommes, tenter encore une fois le sort des batailles.
Chateaubriand ne quittait pas le roi. Il observait à Gand, dans les loisirs de son ministère, la marche des événements. La guerre avait été décidée en congrès par les souverains de l'Europe, malgré les négociations pacifiques de Napoléon, qui avaient dû échouer devant l'acte d'abdication du 1l avril 1814. Une crise était imminente ; les armées se rassemblaient aux champs de Waterloo, et Louis XVIII, complétement oublié dans la vieille ville de Charles-Quint, attendait, dans la plus tragique situation, qu'il fût rejeté sur le trône ou dans l'exil par le choc de tant de milliers de soldats tout prêts à s'entr'égorger.
Chateaubriand a peint dans ses Mémoires sa promenade de poëte sur la grande route de Gand à Bruxelles ; il raconte toutes les circonstances, toutes les impressions et toutes les pensées au milieu desquelles il entendait éclater successivement les détonations de la bataille de Waterloo ; les espérances, les craintes, toutes les perplexités de la monarchie et de la nouvelle émigration, jusqu'à l'heure où l'on apprit cette nouvelle positive : l'armée impériale est en pleine déroute, et les étrangers victorieux marchent sur la France.
La position de Louis XVIII prend un autre aspect. Parti de Gand sur un avis du comte Pozzo di Borgo, il arrive à Cambrai, où il rend ses bonnes grâces à M. de Talleyrand, sur les démarches conciliatrices de M. de Chateaubriand, qui, malgré son antipathie pour l'ancien évêque d'Autun, croyait son concours momentanément indispensable à la monarchie. La légitimité revient à petites journées de Cambrai à Saint-Denis. Le doigt de Dieu a éteint le tonnerre des batailles.
(1) Dans son étonnement il disait : « Comme les Bourbons m'ont arrangé » la France en quelques mois ! Il me faudra des années pour la refaire. » (Mémoires.) ↩
Napoléon, de retour à Paris, cache sa défaite au palais de l'Elysée. Après s'être séparé de son armée et dépouillé de son prestige, il lui va falloir subir l'ascendant impérieux des deux Chambres, où trônent en souveraines les idées de constitution et de liberté. Pour lui donc, plus de sympathie là où il en attendait. La foule seule dans l'avenue de Marigny crie : Vive l'empereur! cri touchant échappé des entrailles populaires : « Que me doivent ceux-ci? répondait le vaincu ; je les ai trouvés pauvres, je les ai laissés pauvres! » Expression touchante d'un regret parti du cœur. L'adversité attendrissait le lion.
Comme la fierté de caractère veut la liberté de sacrifice, Bonaparte abdique pour n'être pas contraint d'abdiquer, ne déposant toutefois la couronne que pour la placer sur la tête de son fils, qu'il déclare empereur des Français sous le nom de Napoléon II; mais il oublie qu'on ne peut pas donner ce qu'on ne possède plus, et que l'adversité n'a que des vœux et non des ordres à formuler. Il n'y avait plus de ressources pour relever cette puissance tombée. Soit affaissement moral après vingt ans de combats et de gloire, soit expiration de sa mission providentielle, il repoussa d'énergiques mesures que lui conseillaient quelques amis restés fidèles, requit deux frégates pour passer aux États-Unis, quitta l'Elysée... et se retira au château de la Malmaison, qui devait voir le couchant de sa gloire, comme il avait vu l'aurore de sa puissance1.
(1) C'est à la Malmaison qu'il écrivait, le 27 juin, cette sublime lettre : « En » abdiquant, je n'ai point renoncé au plus noble droit de citoyen, au droit de » défendre mon pays Dans ces graves circonstances, j'offre mes services comme général, me regardant encore comme le premier soldat de la patrie. » ↩
Il lui fallut une grande force de caractère pour repousser les suggestions du malheur. On voit dans ses paroles une résignation sublime, parce qu'elle est chrétienne : « Ne m'étant pas donné la vie, je ne me l'ôterai pas. s Son dernier refuge ne tarda pas à lui manquer; il fut forcé de quitter la Malmaison accompagné des généraux Bertrand, Rovigo et Becker. Il ne s'en allait pas, il était chassé avec une brutalité mêlée d'insolence, avec un cynisme d'ingratitude qui révolte dans ceux-là qui lui refusaient leurs services, après avoir accepté ses chaînes d'or et ses bienfaits.
Il céda, et partit pour Rochefort. Deux frégates l'attendaient dans la rade. Vainement il déclare au prince-régent qu'il vient s'asseoir au foyer du peuple britannique, et qu'il se met sous la protection des lois de l'Angleterre; on lui délivre pour toute réponse l'acte qui le confine à Sainte-Hélène : « C'est pis que la cage de Tamerlan! » dit Napoléon. Emporté sur les vagues, il date et signe ainsi sa protestation contre la violation de l'hospitalité : « A bord du Bellérophon, à la mer, Napoléon » Dans la gloire de Napoléon, les grandeurs de l'exil viennent se confondre avec les grandeurs de la puissance. Il y avait du surhumain et du mystérieux dans cette nature. Homme solitaire, il se suffisait. Le malheur ne changeait donc rien au fond de ce caractère : il ne faisait que le rendre au désert de sa vie. Mais une main invisible était sur lui, et il semblait décrété d'en haut que le dominateur déchu n'eût pour dernier domaine que les solitudes de l'Océan. Échappé à cette humiliation lors de sa première chute, il ne l'évita pas à sa seconde ; aigle, on lui donna un rocher à la pointe duquel il est demeuré jusqu'à sa mort, captif, et exposé aux regards de toute l terre.