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Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Toute supériorité de talent, comme de fortune, ne peut guère disposer de soi : Chateaubriand l'éprouva presque toujours. Nul autre ne fut jamais peut-être plus contrarié dans ses projets ou ses loisirs de solitude. Adieu encore les jouissances de l'étude, les douceurs de la paix ! Voilà qu'une lettre et une note de Mme la duchesse de Berry lui viennent imposer de nouvelles fatigues. Dans cette lettre touchante, où la douleur exprime à la fidélité toute sa confiance et toutes ses sympathies, la princesse rompt le silence sur un mariage jusque-là tenu secret pour de graves raisons politiques, puisées toutes dans l'intérêt de son fils. « Vous direz à ma famille, ajoute-t-elle, que je suis mariée en Italie au comte › Hector Lucchesi-Palli, des princes de Campo-Franco. s Comment refuser quelque chose à des paroles telles que celles-ci : « Renfermée dans les murs de Blaye, je trouve une consolation à avoir un interprète tel que M. le vicomte de Chateaubriand ; il peut à tout jamais compter sur mon attachement. › Nulle hésitation de la part du glorieux ambassadeur. Son parti est pris : oui, il ira, au nom de la prisonnière de Blaye, trouver la prisonnière du Temple ; il ira négocier un nouveau pacte de famille, porter les embrassements d'une mère captive à des enfants exilés, et présenter les lettres par lesquelles le courage et le malheur l'accréditent auprès de l'innocence et de la vertu.
Parti incognito le 14 mai pour aller au delà du Danube chercher en Bohême le dernier asile de Charles ¼, Chateaubriand, après quelques difficultés de police qui l'arrêtèrent dans une petite ville de Bavière, arriva à Prague le 24 mai 1833, à 7 heures du soir. Deux heures après, il gravissait la haute colline que couronne l'immense château des rois de Bohême, et il était admis près du roi Charles X... Entrevue solennelle ! Il se sentit tout à coup saisi de respect et d'attendrissement, comme si la royauté, ce fantôme de quatorze siècles, se fût dressée devant lui. Il ne put retenir ses larmes en voyant le vieillard courbé sous le poids de l'age et du malheur : spectacle touchant que celui de ces deux hommes assis face à face dans une vaste salle du sombre et gothique manoir des empereurs d'Autriche..... Le roi détrôné et banni consolait le célèbre publiciste, cet impitoyable ennemi, ce dur opposant des ordonnances de juillet.
Il nous irait mal de donner ici, après la description que l'éloquent écrivain nous en a faite, le récit de son séjour à la cour des exilés; c'est à lui, qui a vu etentendu, de reproduire l'impression de son âme, en contemplant l'intérieur pitoyable et négligé de Mar le duc d'Angoulême, cette vertu achevée par l'infortune, cette tendresse, cette piété filiale presque introuvable dans l'histoire, et de redire les détails de cet intérieur aux rapports si touchants, où les grâces de l'enfance s'harmonisent avec la royauté de l'exil. Quoi de plus charmant à voir que le jeune Henri et la princesse Louise sa sœur, innocents fugitifs semblables à deux gazelles cachées parmi des ruines? Il faut se reporter aux Mémoires pour entendre et recueillir les nobles paroles des rois tombés du trône : on dirait un écho de ces antiques rois de Thèbes devenus dieux par le malheur.
M. de Chateaubriand a hâte de remplir sa mission auprès de Charles X; il lui déclare le message dont il est porteur, et il expose, de la part de Mme la duchesse de Berry, le droit qu'elle réclame de conserver son rang de princesse française, la régence et la tutelle. Aux réponses sévères du roi, qu'il réfute par des répliques pleines de gravité et d'autorité, M. de Chateaubriand oppose finalement ce qu'il y a d'héroïque dans l'intrépidité et les souffrances de la duchesse de Berry; éloignant la pensée que Charles X pût, à l'instar du duc d'Orléans, flétrir du même coup les enfants et la mère, il le fait consentir à pardonner à la gloire d'une femme.
Sa tâche n'est pas achevée ; il est aussi porteur d'une lettre pour Mme la Dauphine, et il est chargé auprès d'elle d'une mission importante relative aux intérêts du royal orphelin. Il lui fallut donc se rendre à Carlsbad, où la princesse prenait alors les eaux. Combien il se sentit ému en pensant qu'il allait voir la fille de Louis XVI, le plus bel idéal de la vertu sur la terre! La petite-fille de Marie-Thérèse vivait chétivement dans cette ville, témoin jadis des munificences de la femme-roi, son aïeule. Elle n'avait là, pour attirer le respect de la foule, que le trésor toujours intarissable de magnanimité et de religion déposé par le ciel au fond de son âme. La présence de Chateaubriand fit impression sur Mme la Dauphine. Elle l'honora de plusieurs entretiens, et plus d'une fois les regards qui s'étaient attachés, au Temple, sur les yeux de Louis XVI et de Marie-Antoinette, se reposèrent avec bienveillance sur le fidèle serviteur. C'était la plus douce récompense de son zèle et de ses fatigues. Son bonheur fut plus grand encore lorsque l'auguste princesse eut accordé gracieusement à son intervention la demande de Mme la duchesse de Berry. Le moment de la séparation n'en fut pour lui que plus pénible; Mme la Dauphine lui remettait une lettre pour son infortunée • sœur, et, prolongeant ses adieux, elle répétait sans cesse le nom de cette France, objet de ses regrets, loin de laquelle, disait-elle en pleurant, elle n'aurait pas voulu mourir. La patrie, si ingrate qu'elle puisse être, ne perd jamais ses droits dans certaines âmes héroïques.
O vous qui n'eûtes à donner que l'exil à la fille de vos rois; ne craignez pas, mais espérez! Elle n'eut jamais pour ses ennemis que des vœux et des bénédictions !!! Admise aujourd'hui dans une autre patrie, près des augustes martyrs de qui le ciel l'avait fait naître, elle prie avec eux pour cette France qu'elle aime encore et qui ne l'a jamais aimée.