XLI
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
En regard de l'immensité de ces faits, de l'éclat de tant de succès en France et en Orient, faisons apparaître un instant la misère et l'obscurité de Chateaubriand, encore a Londres à cette époque. Écoutons d'un côté le bruit des pas du conquérant, de l'autre les promenades silencieuses du proscrit. Rapprochons par la pensée ces deux hommes : l'un couronné par la gloire, l'autre injurié par la fortune, tous deux partis du sein de l'armée : l'un pour monter au pinacle du pouvoir, l'autre pour descendre au plus bas de la misère... De ces deux hommes pourtant, le plus oublié n'aurait pas donné une de ses heures d'exil pour toutes les palmes du vainqueur.
Mais suivons sur la trace de l'historien la course du héros vers d'autres prodiges. Un pouvoir conquis par l'épée ne se conserve que par l'épée, de même que la terreur d'un nom ne se soutient que par la terreur. Napoléon se surpasse en miracles dans la seconde guerre d'Italie. Lancé par la main du Tout-Puissant, il ne peut s'arrêter. Il n'y a pas neuf mois qu'il était au bord du Nil, et il a renversé en France la révolution populaire et il a écrasé en Europe les monarchies absolues. Du Consulat il monte à l'Empire : le 18 mai 1804 il est proclamé empereur à Saint-Cloud, séjour fatal à tant de têtes couronnées.
L'histoire sort des proportions ordinaires ; toute l'Europe se déchaîne contre un seul homme, tandis que l'Inde s'ébranle, pour nous enlever notre conquête du Nil. Le nom de Napoléon tient en émoi toutes les nations : terruit gentes! Il faut que toute la terre s'occupe de cet homme. Les royaumes et les empires se sont ligués contre lui; c'est là sa force et sa joie, il n'est à l'aise qu'au milieu des foudres et des tempêtes.
Il passe, comme l'éclair, des côtes de l'Océan aux rives du Rhin. Les victoires, les prises de villes se multiplient dans sa course. Il va célébrer par un coup mémorable, avec l'élite de ses généraux, l'anniversaire de son couronnement; et le 2 décembre, à la pointe du jour, parcourant le front de ses régiments, il s'écrie : « Soldats, il faut finir cette campagne par un coup de tonnerre! » L'enthousiasme ne fut jamais plus grand; c'était le beau jour de sa gloire. Le vainqueur d'Austerlitz accorde fièrement la paix à ses ennemis ; le traité de Presbourg est signé le 26 décembre 1805.
C'est ici le plus rapide tourbillon des événements et des faits de cette vie de guerres et de perpétuels triomphes : fabrique de rois, sceptres passant de tous côtés dans la famille du vainqueur, confédération du Rhin, ruine du saint-empire romain; coalitions sans cesse renouvelées, sans cesse abattues; l'Angleterre mise au ban du monde ; blocus, continental, Dantzick, Iéna, Eylau, Tilsitt, guerre d'Espagne, Pie VI à Valence, Pie VII à Fontainebleau, bataille de Wagram, mariage de Napoléon avec Marie-Louise, quel mélange inouï de gloire et de fautes !
C'est l'an fatal de 1812 : toute l'Europe est soumise, excepté un empire resté seul debout en face de l'empire français. Deux hommes accaparent seuls au monde la liberté : Napoléon et Alexandre. Une rivalité de puissance jointe à des motifs secrets anime le premier contre le second. La Providence toutefois semble le sauvegarder, et ce n'est pas faute d'avertissements qu'il s'obstine à la guerre de Russie. Il finit par céder à son mauvais génie, et il commit dans ces derniers temps une nouvelle faute politique irréparable, ce fut l'abandon de la Pologne. Il était à la veille du revers. Mais avant de tomber, il fut donné à son orgueil de monter à l'apogée de la gloire. C'est à Dresde qu'il donne à toute l'Europe la représentation de sa puissance. Sa confédération du Rhin laisse voir alors au monde ce qu'elle est et ce qu'elle vaut ; tous les souverains, grands et petits, rampant à ses pieds, se disputent les plus humbles fonctions du vasselage. Dans ces bassesses de la royauté, l'honneur s'était retiré au cœur d'une seule femme : l'impératrice d'Autriche avait protesté par son absence.