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Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Le Génie du christianisme ne tarda donc pas à faire sentir sa vertu civilisatrice. Il ouvrit à la pensée des horizons inconnus jusqu'alors. Il initia le monde lettré à des études longtemps négligées, et la lecture des Pères devint une mine féconde ouverte à tous les amis de la science. La sérénité plaît davantage après la tempête, le jour après la nuit1. On aimait, après les barbaries de 93, à revoir le spectacle de la civilisation naissante, ère mémorable de l'humanité, où le ciel communique avec la terre au travers d'âmes placées dans des hommes de génie.
(1) • • • • • • Redeunt spectacula mane. (VIRGILE.) ↩
La pauvreté, le silence et la solitude, tel est toujours le triple élément primitif de tout ce qui se produit de grand et de fort, dans le monde. Rappelons-nous les premiers progrès de cette société chrétienne qui se forme à côté de l'ancienne. Elle est pauvre, à l'écart, solitaire, ne se mêlant des affaires de la vie que quand on a besoin de ses leçons ou de ses secours. Quel personnel est celui de ce monde nouveau, prêt è remplacer le monde croulant du paganisme, depuis les premiers évêques jusqu'aux derniers ermites ! Ce sont les ouvriers de la Providence ; ils organisent la vie à côté de la destruction, la paix à côté de la guerre, la civilisation à côté de la barbarie. Ils intimident à la fois les tyrans de Rome et les chefs barbares ; ils arrêtent les armées par la puissance d'un seul signe et d'un seul mot : tout ensemble faibles agneaux et lions invincibles, ou plutôt anges gardiens et consolateurs à la fois, ils sont posés entre deux univers, d'un côté pour consoler les derniers moments d'une société expirante, de l'autre, pour soutenir les premiers pas d'une société au berceau.
Il y a aussi dans l'homme dont nous écrivons la vie quelque chose de la force du Dieu dont il s'est fait le soldat, et quelques-uns de ses écrits ont valu plus d'une fois des armées. Le Génie du christianisme, n'est-ce pas, en effet, la ligue des vérités contre les myriades d'erreurs obscurcissant le monde intellectuel? Le jour dut l'emporter sur la nuit ; et les ténèbres furent bientôt dissipées. Il est dit qu'après la découverte de Christophe Colomb, le nouveau monde ne tarda pas à voir ses mines d'or exploitées par d'habiles conquérants. On vit de même ici l'ordre moral et l'ordre politique devenir l'objet de savantes et hautes investigations, d'après les indications données et les routes tracées par le découvreur d'un monde autrement vaste. Quoi qu'il en soit, nous ne le dissimulons pas, cet ouvrage a ses défauts, comme le soleil a ses taches. Il y a même de profondes lacunes, dans l'ensemble de ce travail. Nous citerons, par exemple, la partie des arts, celle du merveilleux chrétien, celle même de la critique littéraire; mais ces défauts ont été réparés plus ou moins dans quelques autres de ses écrits, et surtout dans les Études historiques.
Du reste ce livre eut encore une valeur accidentelle à laquelle il dut son succès : il est venu juste à son moment. Et puis, le génie mêlé au mouvement de son époque est assuré de vivre dans la mémoire. Cette immortalité, Chateaubriand ne l'ambitionnait plus alors, comme au commencement de son œuvre ; mais, dans la ferveur qui suit une bonne action, il demandait seulement à Dieu sa miséricorde pour le moment suprême, et au pieux lecteur de son livre. un souvenir dans ses prières.
Pour lui, ce travail n'était pas impossible ; il en possédait les matériaux rassemblés de longue main. Il avait lu avec l'œil du doute les écrits des Pères; il avait examiné, pour les combattre, les titres du christianisme; mais, loyal adversaire de la vérité, il avait aussi mérité la gloire d'en être heureusement subjugué.
Grâce aux études de l'Essai, au volumineux manuscrit des Natchez, et aux authentiques de Camden, il possédait tous les éléments nécessaires pour le chef-d'œuvre qu'il méditait : histoire proprement dite, description de la nature, tableau des mœurs et des institutions du moyen âge.
Arduum opus ! quel travail et quels efforts, pour fondre dans un même ensemble harmonieux des éléments parfois aussi disparates.... Atala et René avec les autres parties de ce pieux monument! Mais un immense désir de la gloire le soutenait dans ce périlleux ouvrage ; et ce désir était sanctifié par la tendresse filiale ; il aurait voulu remplir tout l'univers du bruit de sa renommée..... pour consoler sa mère. O pietas ! o pulchra fides !
Il y a eu de tout temps des chefs-d'œuvre enfantés par le repentir, et des erreurs magnifiquement réparées. Le Génie du christianisme fut une sorte de monument expiatoire :
« J'y travaillai, dit-il, avec l'ardeur d'un fils qui bâtit un mausolée à sa mère. »
Le jeune et noble écrivain dut se sentir vivement soutenu dans ses espérances : les lectures des premières ébauches au milieu d'un cercle choisi obtinrent des suffrages unanimes. On en était émerveillé. Le catholicisme était présenté sous son côté inconnu. Un grand progrès était fait, non dans le christianisme, mais dans la manière de le voir et de le sentir. La religion jusque-là n'avait opposé à ses adversaires que la toute-puissance de ses dogmes, elle n'avait pas encore été dévoilée avec la toute-puissance et la poésie de ses charmes. Le peintre inimitable les présentait dans toute leur grâce et leur beauté divine. L'esprit humain avait laissé inexplorées des régions restées jusqu'alors inconnues dans le monde de la vérité catholique; le nouveau Colomb rapportait à ses frères les merveilles de ses découvertes.
Quand on étudie les différents aspects du christianisme, ses phases successives à travers les âges, combien majestueuse apparaît la grande personnification de l'humanité chrétienne ! Elle a, comme l'homme dont elle est l'expression générale, - mais au degré suprême, - intelligence, cœur, imagination ; et par conséquent, le génie dans toute l'étendue de ce mot divin. Le plein exercice de toutes ces facultés, telle est la perfection de la vie intellectuelle et morale, et à cette perfection il faut tendre sans cesse et progressivement; car l'accroissement ou le progrès ne s'opère que lentement, et de même que l'homme ne grandit qu'avec les années, l'humanité ne grandit qu'avec les siècles. Peut-être le nôtre doit-il être considéré comme ayant atteint un plus vaste développement. Soit par ses grandes découvertes, soit par l'élan donné à toutes les aptitudes, soit par les horizons nouveaux dévoilés au génie dans l'univers chrétien, l'avenir ne semble-t-il pas lancé sur la voie d'explorations inconnues et infinies? Pour cette prodigieuse mission, il tallait un homme capable de devancer son siècle, un génie inspiré qui appartînt à la fois à l'avenir et au passé, un homme intermédiaire dans le monde religieux et politique, un conquérant enfin dans toute la puissance du mot; grâce au ciel, cet homme s'est rencontré..... ce fut l'auteur du Génie du christianisme.