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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand XXIII

XXIII

Chateaubriand · 4 min de lecture · p. 45–47 · chapitre 11 sur 57

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A ces réflexions qui préparaient son œuvre, vient se joindre la question des moyens de l'exécuter. Dans le discrédit où il est tombé, le christianisme n'est plus, dit-on partout, que l'ennemi de la civilisation, l'auxiliaire de la barbarie d'où il est sorti, et dont il porte dans ses dogmes, dans ses cérémonies et dans ses actes le triple caractère d'absurdité, de ridicule et de cruauté... Comment donc le relever dans l'opinion, sinon en le montrant comme essentiellement civilisateur dans toute l'extension du mot, c'est-à-dire comme souverain bienfaiteur de l'humanité dans l'ordre intellectuel et dans l'ordre moral, comme divin dans ses dogmes, sa morale et son culte, enfin comme le plus sublime inspirateur du génie dans tous les arts, de manière que tous les enchantements de l'imagination et tous les intérêts du cœur soient appelés à concourir au triomphe d'une religion contre laquelle on les avait armés ?...

Que d'aperçus capables d'enhardir l'écrivain, que de raisons propres à le soutenir dans cette périlleuse et noble tâche ! Il nous semble l'entendre se dire à lui-même avant de se lancer dans la carrière : « La science prétend éclipser la religion. La religion ! elle est née de la vérité : la fille du jour ne craint pas la lumière. Montrons-la donc dans tous ses charmes et dans toute sa puissance. A la voir si ravissante et constamment victorieuse des critiques et des hostilités de la raison, il deviendra impossible de ne pas l'aimer, et de n'y pas croire. En montrer la beauté, ce sera déjà en faire sentir la vérité. Que l'esthétique du christianisme soit notre unique objet, plutôt que la discussion : le vulgaire des lecteurs raisonne moins qu'il ne sent. Toute voie d'ailleurs est bonne qui mène à Dieu, et le simple charme de l'admiration en fait quelquefois plus pour la conversion des peuples, que les hautes abstractions du raisonnement. »

L'aigle a regardé le soleil; il a pris sa visée, et il s'est envolé vers des régions nouvelles. Quelles merveilles, quels mystères, quelles splendeurs, en bas, en haut, autour de lui ! Quels vastes horizons pour le peintre inimitable ! Il est ici posé à des hauteurs que l'esprit de l'homme, par ses propres forces, n'a pu encore atteindre. Lui seul peut dire la profondeur des aperçus, les sources sans nombre de richesses et de beautés qui s'ouvrent et se déploient à ses regards; lui seul peut reproduire la sublimité, l'éclat, l'harmonie, les charmes inconnus qui réclament ses pinceaux. Voilà maintenant le travail achevé: c'est l'immense tableau du christianisme tracé d'après un idéal divin. Poésie, belles-lettres, éloquence, histoire, philosophie, tous les arts viennent déposer aux pieds de la religion leurs lauriers et leurs palmes, et lui faire hommage de leurs inspirations et de leurs chefs-d'œuvre.

Quelles royautés ! quelles sublimes intelligences ! quel personnel de gloire dans la splendeur des perspectives ! Le catholicisme n'a jamais paru avec cette majesté, cette influence, cette fécondité, cette puissance de création. Voyez comme il saisit l'âme et la subjugue par le caractère auguste de son culte ! comme il instruit, étonne, émerveille par les travaux de l'esprit, par le dévouement, l'héroïsme et les prodiges de son sacerdoce ! Rien ne fait défaut à cette magnifique apologie; l'écrivain appelle au service de la cause qu'il défend tous les souvenirs et toutes les espérances, tous les mystères et tous les enchantements. L'enfance et la vieillesse, le monastère de la montagne et l'ermitage de la Thébaïde, la charité, sœur de l'infortune, et la prière, compagne de la solitude, le Céphise et le Siloé, le Pinde et l'Horeb, les ruines d'au delà et celles d'en deçà de la Croix, inépuisable et merveilleuse archéologie, la majesté des basiliques et le silence des tombeaux, lui présentent tour à tour leurs sourires et leurs larmes, leurs gémissements et leurs consolations, la diversité de leurs voix et de leurs accents, la puissance de leurs inspirations et la gravité de leurs enseignements.

Voilà le plus rapide aperçu que nous puissions donner de cet immense travail. Quelle entreprise ! Quelle hardiesse ! Se faire l'avocat du Créateur au tribunal de la créature, n'y aurait-il pas là une sacrilége outrecuidance? L'auteur lui-même n'a pu se défendre de cette crainte légitime. Mais Dieu s'est prononcé, et il a béni l'ouvrage par tous les innombrables bienfaits qui en ont été et en sont encore les fruits merveilleux. Jamais un écrivain laïque, excepté Dante, n'avait donné au monde un livre marqué d'un pareil sceau. Tout est la, et l'on croit parfois y retrouver le souffle et la langue du prophète; on croit y sentir cette puissance supérieure qui fend le roc du désert, et qui en fait jaillir des sources d'eaux vives. ,