VIII
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
La Bretagne a droit de revendiquer à elle seule l'honneur d'avoir fait Chateaubriand ce qu'il fut. Né dans cette province, c'est là qu'il avait reçu sa première éducation; c'est là qu'il commence, durant les deux années dont nous venons de parler, son éducation politique; c'est là qu'il assiste et prend part aux troubles de cette province, précurseurs des tempêtes de la Révolution.
La monarchie, ayant passé par toutes ses phases, touchait à une dernière transformation; et, de féodale qu'elle était à son origine, elle tendait à devenir représentative. Une révolution s'annonçait par des réformes et des institutions nouvelles dont l'ensemble toutefois échappait à l'observation du vulgaire. Dans les périodes de transition, il n'est donné qu'à de hautes intelligences de saisir l'alliance et les rapports des faits, et de les rattacher à leur esprit-principe, agent vital et moteur des événements.
Les révolutions naissent des idées; mais ce n'est que par les corps politiques qu'elles sont lancées dans leurs voies. Les parlements, et notamment celui de Paris, ont été le véhicule du xvi siècle dans le changement des lois : ils ont été les instruments actifs du système philosophique. Une passion qui calcule et qui sait se plier à des sacrifices pour arriver à ses fins, la vengeance, les animait et les intéressait à un bouleversement suprême. Ils avaient subi leur loi du talion sous le sceptre de la monarchie absolue qui ne leur rendit que ce qu'ils avaient fait aux États Généraux. Pour humilier cette monarchie qui les avait maintes fois morigénés, ils réclamèrent, en désespoir de cause pour eux-mêmes, les États Généraux, qui, transformés en Assemblée Nationale, et bientôt en Convention, détruisirent à la fois le trône et les parlements. Il en est des assemblées politiques comme des individus : qu'elles se mettent au service d'une révolution, celle-ci les broie dans ses rouages. Le vent de l'opinion était tourné au rétablissement des États Généraux : c'était un engouement universel. Dans le travail des révolutions, toujours les esprits se trouvent entraînés par un courant irrésistible; et les gouvernements, comme pris de vertige, sentent la raison leur échapper. Aux maux légers on applique les remèdes violents. C'est ainsi qu'on convoque les États Généraux pour parvenir à combler un déficit que le moindre banquier d'aujourd'hui se chargerait de faire disparaître.
La France s'agitait alors sur plusieurs points. La Bretagne, comme quelques-autres provinces, était le théâtre de violentes controverses et de vifs démêlés. Le jeune Chateaubriand, sans doute encore incertain de sa vocation, venait de recevoir la tonsure des mains de l'évêque de Saint-Malo, précaution exigée de lui par sa mère, pour l'obtention ultérieure d'un bénéfice dans l'ordre de Malte. Convoqué lors des États de Bretagne, il s'était rendu à Rennes, ainsi qu'une foule de gentilshommes, comme lui trop jeunes encore pour avoir voix délibérative. On le voit dans quelques assemblées préliminaires assister à des scènes de confusion, où se révèle déjà la disposition de son caractère, c'est-à-dire une froideur antipathique opposée à l'enthousiasme de la foule. Le jeune officier entre dans la vie politique par le spectacle des collisions et des duels qui accompagnent la tenue des États de Rennes. Il y signale son intrépidité contre les flots d'une populace armée, dans une furieuse sortie exécutée par les gentilshommes bretons, bloqués dans la salle des séances.
Mais ces troubles allaient être bientôt oubliés sous l'effroyable tempête qui suivit. Paris en laissait déjà voir d'éclatants symptômes dans l'ouverture des États Généraux, dans le doublement du tiers état et le vote par tête, dans le serment du jeu de paume, dans la séance royale du 23 juin, dans la réunion du clergé et de la noblesse au tiers état.
IX.
C'est après ces premiers mouvements, vers la fin de 1789, que le jeune Chateaubriand arrive à Paris, cratère encore tout fumant de ses premières éruptions. L'homme de l'avenir commence à se mêler aux grands phénomènes du monde moral et politique, comme il s'identifiera bientôt aux scènes les plus sublimes de la nature. Il ne s'explique pas la puissance que déjà il exerce ; il n'est pas jusqu'au plus laid des hommes de cette époque qui ne lui donne, comme la plus belle des reines, des marques de sympathie; et la main de Mirabeau, appliquée comme une griffe de lion sur son épaule, lui laissa longtemps une impression étrange, comme le sourire qu'il reçut de Marie-Antoinette demeura toujours gravé dans sa mémoire.
Dès cette époque il lui devient impossible de demeurer au milieu de la société ainsi faite. Il voit avec amertume et dégoût les rapports humiliants de la cour et du peuple : d'une part, les présents de la royauté à la liberté; de l'autre, la comédie des bénédictions et des illuminations ; toutes les grâces de l'innocence mêlées aux parades et aux infamies d'une populace en guenilles; les bonds et les gentillesses d'un peuple-tigre jouant avec la couronne, sa proie. Bientôt toutes les rues de Paris ont frémi, semblables aux échos du désert : c'est le rugissement de l'émeute. Le tocsin a sonné. Soixante mille citoyens s'organisent, s'arment, s'équipent en gardes nationaux; et le 14 juillet, le futur écrivain assiste comme spectateur à la prise de la Bastille, en son langage, grand fait d'armes du sans-culottisme et son premier triomphe. Meurtres, orgies, ruines..... il voit là le tombeau de la vieille France et le berceau de la nouvelle..... C'est le sanglant jubilé par où s'ouvre l'émancipation du peuple... Un autre écroulement ne tarda pas à suivre; et la monarchie tombait, à l'instar de la Bastille, dans la séance de l'Assemblée Nationale du 4 août.
Ici son impartiale critique signale dans l'histoire une omission importante : c'est que ce furent des gentilshommes qui portèrent, dans cette circonstance, les plus grands coups à l'antique constitution de l'État :
« La noblesse, dit-il, s'est donné le tort de ne mériter que » trop de titres à la reconnaissance de ses ennemis. Aussi i n'en recueille-t-elle que l'ingratitude.... Et pourtant quels » ont été les protecteurs de la jeune France à son berceau » plus zélés et plus désintéressés qu'un vicomte de Noailles, i un duc d'Aiguillon, un Matthieu de Montmorency, et tant » d'autres gentilshommes qui en ont plus fait pour la liberté » que tous les coryphées et les égipans conjurés contre le › trône et la vie du fils de saint Louis ? »
X.
L'Assemblée Nationale poursuit son œuvre; elle décrète la spoliation, abolit l'ancienne magistrature, crée les assignats. On proteste par exil volontaire ; le torrent de l'émigration emporte à la fois princes, courtisans, officiers, haut clergé et une partie de la noblesse. Le chevalier de Chateaubriand résiste à ce mouvement. Un instinct secret le pousse vers les émotions violentes ; il se mêle au tourbillon du chaos politique ; il contemple, il écoute, il suit de près tous les phénomènes du volcan : vacarme, orage incessant de l'Assemblée Nationale sous l'influence de Robespierre et de Mirabeau, pêle-mêle de tous les rangs, de tous les éléments, de toutes les conditions ; salles de spectacles devenues places publiques ; parures de femmes, danses, joies bruyantes ; toutes les nouvelles illustrations de France, toutes les libertés des nouvelles mœurs se mêlant, s'amalgamant, se gorgeant tour à tour dans les promenades des boulevards ou des Tuileries, dans les galas et les soirées, 'en attendant le règne promis de la paix et du bonheur sous l'égide de la liberté. Au-dessus de toutes ces fêtes domine l'appareil du supplice. La volupté, sœur bâtarde de l'amour, est comme lui plus forte que la mort ; il y a là aussi les ris et les éclats du plaisir : ce sont les ébats de tous les condamnés. La famille royale, au milieu de cercles éblouissants, a aussi ses pompes et ses réjouissances, dans l'imprévoyance des larmes du lendemain. Ajoutez à tout cela une pluie de brochures, de journaux, de satires, de poëmes et de chansons, les rodomontades, les orgies, les prostitutions et les scandales des forts de la Constituante, de plusieurs princes indignes de leur nom, d'une partie de la haute noblesse, et de quelques rares membres du haut clergé.
Le jeune observateur, au surplus, voit avec plus de dédain encore que de crainte les acteurs du drame qui s'avance. Il fait justice des hommes et des choses de toute la hauteur de son mépris : c'est la Révolution encore jeune s'aidant des services de quelques roués du règne précédent, reste des égouts de la cour de Louis XV, nains rachitiques qui n'ont rien à faire avec de pareils événements. Mais bientôt, en grandissant, elle ne tarde pas à se défaire de cette sale défroque: le crime lui-même a parfois en dégoût le déshonneur et l'infamie... Ils ont offert leurs vices ; ils doivent donner leurs têtes. O divine justice! après les lits moelleux de la volupté et les délices des banquets, la bascule et le couperet !... Le sang impur de la du Barry ne manqua pas à ces premières libations de la Liberté !
XI.
La Révolution avait débuté en appliquant sa main de fer sur le bien du clergé et sur la noblesse déclarée abolie. Un évêque apostat se trouve à sa disposition pour desservir son autel, et elle inaugure son nouveau culte par la sacrilége parodie de Talleyrand. C'est en 1790 que le jeune Chateaubriand, ne voulant ni émigrer ni continuer sa carrière militaire, rentre dans la vie indépendante. Dès lors son caractère politique se dessine : nulle passion, nul enthousiasme; s'en tenant à des idées générales de liberté et de dignité humaines, il se tait le juge impartial des partis ; politique toujours mal venue et qui troublait ses rapports avec plusieurs membres de sa famille, et les puissances de la littérature du temps. Au surplus, ses idées gravitaient vers un autre centre ; sa vie, comme il le dit lui-même, était dans des régions plus hautes.
L'imagination dirige quelquefois son vol vers un but vulgaire, pour en atteindre un autre bien plus élevé qu'elle ne soupçonnait pas. Le but du ci-devant officier était de se rendre aux États-Unis pour, de là, s'en aller à la découverte du passage au nord-ouest de l'Amérique : fausse visée que son heureuse nature se chargera de rectifier. Le génie reste souvent des années caché sous son horizon, avant de l'inonder de sa lumière. Il se préparait alors, dans l'obscurité et le silence, deux grandes célébrités, l'une pour le monde politique, l'autre pour le monde littéraire : l'une qui devait un jour effrayer la terre du bruit de ses armes et des tonnerres de sa gloire, l'autre qui devait l'émerveiller par les éclairs de sa plume et la majesté de ses œuvres : d'un côté Napoléon, de l'autre Chateaubriand.
Cette âme neuve, que le plaisir n'avait pas encore émoussée, demeurait toujours sous le charme de ses illusions. Une arrière-pensée demeurée dans le vague préoccupait cet autre Colomb dans son projet de découverte. Ce roi futur de la pensée avait à subir une transfiguration. Comme il a son Calvaire, le génie a aussi son Thabor : Chateaubriand devait trouver celui-ci dans les forêts vierges du nouveau monde.
Aussi bien, c'était un navrant spectacle que la France. La Révolution marchait vite dans sa haine contre toute aristocratie, contre l'autel et contre le trône. Les doctrines et les actes allaient en sens inverse de toute conscience honnête. Il n'y avait place dans un tel chaos, ni pour le talent, ni pour l'honneur. Chateaubriand n'hésite plus; c'est le moment d'exécuter son projet. Il laisse son frère et ses sœurs à Paris, et se rend en Bretagne au mois de janvier 1791. Il •était alors dans sa vingt-quatrième année. Après deux mois de séjour à Saint-Malo, il embrasse sa mère, et s'embarque au coucher du soleil, pour le nouveau monde. Mirabeau venait de mourir. La Providence, dans les décrets de sa justice, brisait un instrument de salut d'ailleurs indigne de son choix.
Douloureuse est l'heure où l'on quitte une mère tout en larmes, et où l'on voit fuir la terre de ses plus doux souvenirs ! Tous les objets les plus chers se retracent en un moment à sa pensée. Sa poitrine laisse échapper quelques sanglots mal étouffés ; il quitte la France et sa famille. Bientôt sa ville natale l'éclaire de ses phares parmi les rochers et les ténèbres, comme pour l'assurer de ses sollicitudes.
Malgré son émotion profonde, l'intrépide Breton, libre enfin, se sent plus à l'aise que jamais ; il se voit porté à travers l'infini vers l'inconnu. Comme César, il s'écrie : Jacta alea est ! et il s'abandonne aux flots de l'Océan et de ses propres incertitudes. Mais qu'il ne compte pas sur le repos ; c'est en vain qu'il se dérobe au théâtre sanglant des révolutions; il a beau chercher l'abri du silence sous un autre soleil, les années de discordes qui vont écraser tant de générations tomberont avec bruit sur sa tête ; il aura sa large part dans le renouvellement de la société... Et il lui faudra subir sa gloire !...
En attendant, il doit suivre le cours de sa destinée. Emporté au gré de ses désirs et des vagues, il descend à sa cabine, et il s'endort bercé par l'espérance, autant que par la lame qui caresse les flancs du navire. L'air fraîchit, les voiles s'enflent, et le lendemain matin, debout sur le tillac, il ne voyait plus la France.
Franchissons ici par la pensée l'espace de trente ans. Voyez-vous cette Excellence débarquant à Douvres, aux salves des canons du fort, comme ambassadeur du roi de France près Sa Majesté Britannique? Quel accueil dans toutes les villes qu'il traverse! quels honneurs ! avec quelle royale magnificence il fait son entrée dans la cité de Londres ! Quelle pluie de titres lui tombe, alors qu'il traverse des salons tapissés d'or et de soie ! Cette Seigneurie, cette Excellence, ce représentant du royaume de saint Louis ce n'est encore aujourd'hui que le jeune François-René de Chateaubriand, embarqué simple officier pour l'Amérique.
Reprenons avec lui la traversée de l'Océan... Les rêves de Combourg se réalisaient. Au sortir de la Manche, il se trouva comme saisi et entraîné par l'immensité. Quelles impressions dans cette grande âme devant la face de l'abîme ! Sublimes admirations du génie à l'aspect des jeux du Tout-Puissant! Et moi, se disait-il, que suis-je? un néant, ou plutôt une frêle créature enveloppée par l'azur du dôme céleste sur une mer sans rivage. Cette âme de feu se perdait dans les puissances du Seigneur. Le beau, dans toutes ses infinies splendeurs, voilà désormais son rêve, le centre, le but de ses aspirations et de ses pensées.
Sans nous arrêter aux détails, étudions ici ce caractère dans quelques-uns de ses traits les plus saillants. Le matin a surtout pour lui un charme irrésistible ; souvent il grimpe dans la hune du mât, et durant les diverses stations, il monte aux mornes, il gravit les caps. Une force magnétique tourne alors son cœur vers la France, d'où il contemple le soleil qui se lève.
L'esprit de l'homme ne se confine pas où il est, il va toujours plus loin. Ainsi, de la pointe septentrionale de Terre-Neuve qui touche à la latitude du cap Charles Ier du Labrador, notre jeune navigateur s'élance par la pensée quelques degrés plus haut dans les régions polaires, où il admire, sur la foi des voyageurs, les phénomènes du soleil. Cet astre, ainsi qu'ils le racontent, en arrivant le soir à son coucher, semble rester un moment immobile à l'occident, puis il remonte dans le ciel au lieu de descendre à l'horizon : moment solennel et mystérieux où toute la scène brille éclairée comme à la fois par les derniers feux du jour expirant et les premières clartés du jour renaissant.
Ne serait-ce pas une image fidèle de la mort du juste dont les jours aussi ne semblent s'éteindre que pour se ranimer aux feux d'une aurore éternelle ? Les harmonies de la religion ajoutent surtout au sublime de la nature. Une des scènes les plus intéressantes de ce voyage transatlantique, c'est la prière du soir à bord du vaisseau, au coucher du soleil, non loin des côtes du Maryland et de la Virginie. Quelle description pourrait égaler le tableau que Chateaubriand en a tracé lui-même dans le Génie du christianisme?
Rien de plus favorable aux créations de la poésie que ces latitudes tempérées de l'autre hémisphère. Sous ce ciel limpide, dans le souffle de l'air embaumé par la senteur des végétaux, parmi les enchantements des jours et des nuits, des aurores et des crépuscules, cette âme ardente n'était que plus vivement dominée par sa passion toujours croissante; la sylphide des bois de Combourg allait devenir l'Atala des forêts américaines. On voit que Rousseau, - Bernardin de Saint-Pierre et lord Byron sont déjà dépassés de bien haut. Quels transports mystérieux ! comme son cœur dut battre à l'aspect de cette nature nouvelle à laquelle il venait livrer son génie vierge comme elle, à la vue des prodiges d'une civilisation née d'hier, au souvenir de l vieille France protectrice de cette jeune Amérique qui, en échange d'éminents services, lui avait communiqué ses idées d'indépendance, à la pensée enfin de sa propre destinée lancée à l'aventure dans l'inconnu de l'avenir! Quel mélange d'émotions sympathiques, d'admirations, de souvenirs, d'incertitudes !
Le débarquement ne tarda pas à s'opérer ; ce fut à Baltimore, jolie ville dont les mœurs et la société ne diffèrent guère des mœurs et de la société de notre Europe. Il part pour Philadelphie, où il reçoit une audience de Washington, le créateur et le dictateur des nouveaux États : deux grandes puissances... l'une dans tout son éclat, l'autre encore dans toute son obscurité. « Mon nom, dit le jeune visiteur, n'est i peut-être pas demeuré un jour entier dans sa mémoire... » Heureux pourtant que ses regards soient tombés sur moi ; › je m'en suis senti échauffé tout le reste de ma vie. » Le regard d'un grand homme ne s'arrête jamais sur le front du génie sans y laisser un reflet.
Le jeune voyageur pouvait se croire né pour les grandes explorations maritimes. Il y avait aussi du Cook et du Lapeyrouse dans cette tête de vingt-trois ans. Imagination toute de feu, courage au-dessus de tout péril, il ne tenait compte d'aucune difficulté ; c'était de ces caractères de trempe supérieure pour qui le mot impossible n'est pas français. A cette époque restait encore indécise la question de savoir si l'Amérique septentrionale s'étendait sous le pôle en rejoignant le Groënland; déjà la mer polaire avait été entrevue. La côte de l'océan Pacifique ne fut bien reconnue depuis que par les dernières découvertes de Vancouver. Mackensie, parti du fort de Chipewan le 3 juin 1789, venait d'ouvrir une voie nouvelle en descendant du lac des Montagnes à la mer du pôle par le fleuve auquel il a donné son nom; mais cette direction dérangeait le plan du jeune explorateur, qui était d'intersecter la côte nord-ouest au-dessus du golfe de la Californie, de suivre toujours en vue de la mer le profil du continent pour reconnaître le détroit de Béring, d'aller doubler le dernier cap septentrional, puis de descendre à l'est le long des rivages de la mer polaire, et de rentrer dans les États-Unis par la baie d'Hudson, le Labrador et le Canada.
Il y avait assurément témérité à concevoir un pareil plan, toute entreprise de cette nature ne pouvant réussir que par le concours du gouvernement ou des compagnies. C'est là ce qui explique pourquoi tous les essais de ce genre ont presque toujours avorté chez les voyageurs français. Mais l'insuccès ne diminue en rien le mérite de la tentative, surtout quand des vues généreuses et patriotiques doublent l'honneur de ce courageux dessein. La France politique y perdit sous le rapport commercial, mais la France littéraire y gagna la muse créatrice d'un monde nouveau.