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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand XIII

XIII

Chateaubriand · 4 min de lecture · p. 26–27 · chapitre 4 sur 57

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Cependant, notre voyageur poursuit sa course incertaine. Il s'était embarqué à New-York; il arrive à Albany; là un habitant de cette ville, qui trafiquait de pelleteries avec les tribus indiennes, lui donne sur son expédition de salutaires mais décourageants conseils. Il part néanmoins pour visiter la partie septentrionale de l'Amérique, ayant acheté deux chevaux, et pris à son service un Hollandais sachant plusieurs dialectes indiens.

Nous n'exposerons pas les longs détails de cette vie aventureuse, la visite au sachem des Onondages, race iroquoise, intrépide et éminemment hospitalière, la jouissance de l'indépendance poussée jusqu'à l'ivresse dans ces forêts que la hache n'avait pas profanées, la vie de coureur de bois avec les Indiens dont il suit les chasses et revêt le costume. Nous constaterons seulement les insomnies de ce brûlant génie, et toujours le même amour de solitude. Durant ses courses vagabondes, tandis que ses guides se livrent au repos, sa suprême jouissance est d'aller s'asseoir à l'écart pour contempler les magnificences et entendre les murmures de la nuit. Quelle féerie ! Son imagination s'enchante aux clartés de l'astre solitaire, dont son œil suit la course entre les nues et les chaînes des montagnes. Quelles harmonies et quels contrastes! Ce sont de légers bruits où son oreille croit entendre les soupirs du silence, tandis qu'au loin le Niagara, avec un sourd mugissement, parle aux solitudes par la voix des grandes eaux expirant à travers les forêts. Loin de nous la prétention de reproduire ici les impressions de cette fière intelligence : elle seule pouvait les sentir et les écrire. Nul voyageur ne fut jamais plus sensible aux grandes beautés de la nature; celui-ci est à la fois peintre, poëte et musicien. Toutes les sources de l'inspiration lui sont ouvertes. A l'idéal qu'il a sous les yeux, il joint celui de ses souvenirs ; l'histoire enchantée de la Grèce mythologique le suit partout, sa mémoire lui fournit les plus heureuses applications, et sous le firmament des latitudes américaines, on sent déjà quelque souffle embaumé du doux ciel d'Eudore e! de Cymodocée.

Cette mémoire homérique, dans sa peinture de la vie sauvage, s'élève déjà presque à la hauteur du poëte méonien ; et il y a dans ses descriptions une sorte d'éloquence, où Rousseau et lord Byron eux-mêmes s'avoueraient vaincus. L'inimitable artiste aime surtout à s'arrêter aux usages qui intéressent le cœur. Les vaines sollicitudes des mères indiennes pour leurs nouveau-nés, alors qu'ils ne sont plus, sont de ces tableaux que lui seul pouvait reproduire avec tout le charme et toute la grâce de leur simplicité. Le talent du peintre ne reste pas au-dessous des plus grandes scènes de la nature. Quoi de plus imposant que son tableau de la cataracte du désert? Le sublime de l'horreur dont il reproduit ici le type est encore admirablement relevé par la majesté de ses souvenirs. En face des eaux du fleuve, les austères pensées de l'Ecriture viennent s'offrir à son esprit, et le penseur complète le poëte. Alors la philosophie catholique anime ses tableaux d'un souffle surnaturel ; on sent que le Génie du christianisme n'est pas loin !...

Toutefois ces récits du désert ont leur côté affligeant pour l'homme qui aime ses semblables ; dans la relation du jeune voyageur, c'est un spectacle triste que la dépopulation et la dégradation morale des tribus sauvages de l'Amérique du Nord. On voit cependant encore chez ces peuplades quelques traces de christianisme, qui sont comme les vestiges épars des missions du Canada. Effet durable d'une double influence : le nom français et la croix du chrétien sont restés en vénération dans les forêts américaines. Le protestantisme n'est parvenu à faire de ces peuples que les bâtards infortunés de la nature civilisée et de la nature sauvage. Joignons ici, comme appendice à la barbarie américaine, une autre barbarie cruelle : celle de l'égoïsme anglais. La cupidité mercantile a ensanglanté tout ce pays, et la destruction a passé aussi par là ; plus rien des premières constitutions politiques dont Charlevoix a dit l'histoire. Les langues indiennes même ont disparu, comme chez nous le bas breton, le basque, le gaëlique meurent, de cabane en cabane, à mesure que meurent les chevriers et les laboureurs. Poëtes, philosophes, historiens, orateurs, enorgueillissez-vous donc après cela de vos chefs-d'œuvre!... ils sont néant comme tout le reste; le sort quelquefois pousse même la dérision jusqu'à faire expirer les derniers accents des langues humaines dans le ramage d'un corbeau ou dans la voix d'un perroquet. Aussi combien ces détails de l'auteur des Mémoires sont remplis d'un saisissant et magnifique intérêt! C'est surtout au point de vue du penseur moraliste qu'il embrasse l'histoire des tribus américaines, et il est facile d'apercevoir ici le germe qui produira un jour les Études historiques.