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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand XXXVI

XXXVI

Chateaubriand · 2 min de lecture · p. 81 · chapitre 24 sur 57

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

On sentait le prix de cet homme; aussi ses amis cherchaient-ils à l'abriter contre les inimitiés du chef de l'État et les tracasseries de la police; dans ce but, ils le pressaient d'entrer à l'Institut, sanctuaire inviolable des lettres et de la science. Un fauteuil était vacant ; Marie-Joseph Chénier venait de mourir. Chateaubriand paya d'abord de généreux refus ce zèle de la bienveillance; il lui répugnait d'occuper une place, fût-elle en dehors du pouvoir. Il redoutait tout ce qui pouvait, même de loin, faire obstacle à l'indépendance de sa parole. Enfin, l'héritage de Chénier était un péril où il ne devait pas compromettre une existence qui n'était pas à lui. Aux raisons on opposa les raisons, on multiplia les instances ; de guerre lasse, il céda. Après les visites d'usage, l'élection eut lieu, et il passa au scrutin, à une forte majorité. Ce fut le commencement de nouvelles tribulations ; son discours lui offrit des difficultés infinies. Comment, d'un côté, satisfaire à l'honneur et aux devoirs de ses convictions, et, de l'autre, échapper aux susceptibilités en éveil? C'était impossible. Il fallait pourtant choisir. Or, quand la vérité commande à un homme de cœur de parler quand même...... il parle.... Après la communication préalable de son discours.... Chateaubriand ne fut pas admis à se faire entendre à l'Académie !...

Y a-t-il au monde une puissance comparable à la probité d'un talent hors ligne? Bonaparte était loin de s'y méprendre, et le nom de Chateaubriand l'inquiétait et l'intéressait tour à tour. Un instant, la colère fit place chez lui à l'admiration ; et en dépit de ses flatteurs, il voulut élever à côté de la sienne cette gloire à part, à laquelle il rendait justice; témoin la surintendance de toutes les bibliothèques de France, qu'il songea à lui donner, appointée comme une ambassade de première classe, en compensation du prix décennal refusé par l'Institut au Génie du christianisme. Mais il s'agissait d'étouffer un remords et d'arrêter le bruit d'une renommée inquiétante. L'inflexible honnête homme reçut l'ordre secret de s'éloigner de Paris, et il se rendit à Dieppe, qui lui était assigné comme lieu d'exil. Les deux années qui suivent - de 1812 à 1814 - furent deux années de recherches sur la France, et de travaux relatifs à la rédaction des Mémoires.