XXXV
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Nous verrons plus d'une fois, dans la vie littéraire et dans la vie active de M. de Chateaubriand, comme le sceau d'une puissance intermédiaire : nous insistons sur cette observation. Cette voix semble née pour chanter, comme cette force pour agir aux situations et aux époques de transition. Au moment où la scène s'ouvre, la société, n'étant plus païenne, n'est pas encore chrétienne; c'est le moment de la persécution excitée par Dioclétien. Il n'est pas d'époque plus dramatique. Le christianisme grandit au milieu des païens. Les deux religions se rencontrent, elles se parlent, selon la différence de leurs croyances, de leurs mœurs et de leur caractère. L'histoire vient ainsi merveilleusement en aide à l'idée du poëme.
L'action se noue à l'état du christianisme, tel que le récit le fait connaître è cette époque, et elle se développe dans toute l'étendue du chef-d'œuvre épique, pour aboutir par la catastrophe au massacre général des chrétiens ; sujet dont nul autre, hormis le Dante, dans son épopée, n'égale la fécondité et la magnificence, car il ouvre au savant, comme à l'artiste, tous les trésors de l'antiquité sacrée et de l'antiquité profane.
Merveilleux panorama qui nous présente à la fois les beautés d'Homère et les sublimités de la Bible, les dernières clartés d'un monde vieillissant, et les splendeurs naissantes d'un monde rajeuni par le christianisme ! Point de sujet plus heureux que celui où les deux cultes viennent se déployer à l'envi avec toute leur puissance et leur éclat, où le riant se montre à côté du sévère, le gracieux et le léger à côté du grave et du dramatique, où la vérité chrétienne le dispute même de simplicité, de grâce et de charme, dans ses tableaux et ses descriptions, aux souvenirs de la mythologie, à la mélodie du style homérique, à l'harmonie des noms, au prestige des lieux ! Où le langage humain déploya-t-il jamais plus de pompe et plus de majesté dans la description du ciel chrétien ?
Que l'antiquité se taise ; Homère et Virgile sont dépassés de l'infini, et ce chef-d'œuvre est d'autant plus saisissant qu'il tient étroitement à l'action. Heureux celui dont le sang est d'un haut prix devant Dieu! Ce sang un jour sera versé pour la justice. Eudore est désigné, dans la pensée de l'Eternel, comme la victime expiatrice des crimes de ce temps. L'Eglise s'en afflige, mais elle espère ; toute grande expiation est l'avant-courrière de grâces signalées! Ainsi l'idolâtrie pâlit bientôt devant le catholicisme, ce soleil indéfectible, cette source intarissable d'enchantements et de consolations. Les deux religions ne se touchent par aucun point. Que peuvent avoir de commun les dieux du mensonge avec le sublime de la sainteté, avec le pathétique du sacrifice chrétien, le banquet funèbre, le mariage d'Eudore et de Gymodocée au milieu de l'amphithéâtre? Entre Jupiter et Jésus-Christ, la question est vite tranchée par tout ce qui souffre et pleure!... D'un côté, le malheur est sans consolation : c'est la haine et l'imprécation; de l'autre, c'est l'amour et l'espérance. Démodocus, perdant Cymodocée, se livre à tous les délires du désespoir; Eudore meurt avec Cymodocée; avec elle pour lui s'envolent fortune, jeunesse, renommée, tout ce qui fait le charme de la vie; mais au milieu des tourments il n'a que des paroles de pardon et de sacrifice : c'est la mort d'un héros... c'est l'héroïsme d'un martyr.
Ainsi se constate, en face du christianisme, l'infériorité de la muse païenne. Celle-ci est bien la voix qui chante et convie au plaisir, mais ce n'est pas la voix qui console et qui pleure. Le christianisme n'est pas étranger aux saintes joies de l'âme, mais il est avant tout tendrement secourable à toutes les peines du cœur. Des deux muses, l'une a la légèreté de l'enfance; l'autre, la gravité de l'âge mûr. Cette dernière, sous le voile du deuil, n'en a pas moins de beauté ni de puissance ; eh ! qui ne connaît l'éloquence des larmes? Il est si rare d'ailleurs d'avoir à se réjouir ici-bas : nos yeux pleurent plus souvent que nos lèvres ne sourient....
La critique n'arien à désirer de plus; tout s'harmonise dans et te féconde et émouvante inspiration ; le récit n'en est pas moins merveilleux que l'action. C'est la plus intéressante variété de détails, une sorte de féerie continuelle. Le poëte, par cette magie qui lui est propre, évoque tour à tour les temps, les lieux et les personnages. D'un côté, c'est la vieille Gaule et le berceau de nos ancêtres; de l'autre, c'est la Grèce, l'Italie, la Judée, l'Egypte avec leurs diverses civilisations ; c'est l'histoire de l'Empire dans ses perspectives les plus étendues, à ses points de vue les plus élevés. Le paganisme en est 2 ses derniers combats, il frappe en désespéré ses derniers coups sur l'Église toujours croissante. Dioclétien, Galérius, Hiéroclès, apparaissent tour à tour sous leurs traits véritables. Sur un point moins rapproché, un heureux anachronisme a placé le contraste d'illustres personnages, colonnes de l'Église, tels que Jérôme et Augustin, dont les noms viennent là pour réveiller de grands souvenirs.
Rien ne vaut que par l'harmonie: c'est ce qui fait que ce récit sera toujours un modèle du genre, plutôt que celui de l'Odyssée, de l'Énéide ou même du Télémaque, récit plus ou moins étranger à la catastrophe.
Mais ne perdons pas de vue l'objet principal du poëme. Ce qui y prouve le plus l'excellence du christianisme, c'est son influence sur la raison et sur le langage de l'homme, mise en opposition avec l'influence du polythéisme sous le même rapport. Ce dernier culte est sans dignité, il ramène l'intelligence et la raison à la frivolité de l'enfance. La muse antique n'est elle-même qu'une vierge folâtre et menteuse qui ne sait rien prendre au sérieux, et qui rit au milieu même des pompes austères de la mort. La poésie chrétienne est une vierge aux pensées sévères, aux méditations graves. Le poëte chrétien est un penseur sublime. La muse d'Homère, c'est la bonhomie du génie avec sa verbeuse prolixité; la muse de Chateaubriand, c'est la simplicité unie à la grandeur. La sagesse païenne a souvent dans son langage deux défauts opposés, elle est diffuse et sentencieuse. La religion angélise l'homme et divinise son langage. Le polythéisme avoue ne pas savoir unir l'amour à la majesté dans ses tableaux : Non bene conveniunt... majestas et amor. (OVIDE, Métamorphoses.) Le christianisme, mieux inspiré, y sait unir à la fois la majesté et la grâce de l'amour. Nous n'en citerons qu'un : est-il un tableau plus touchant que celui de la prière du soir avec toutes ses harmonies dans la famille chrétienne, aux jours de la primitive Église1 ?
(1) Un poete bien connu l'a si bien senti qu'il s'est plu à le reproduire dans tous ses détails. La haute littérature aujourd'hui s'honore d'être chrétienne, heureuse révolution due à Chateaubriand. Il y a plus : la poésie est toute chrétienne, même dans les poëtes qui ne le sont plus, témoin l'auteur du Child-Harold et l'auteur des Contemplations, tous deux dépravés par le scepticisme : l'un qui cherche dans les voyages le remède au dégoût de la société, ignorant que pour guérir ces sortes de maux il faut changer de vie et non de lieu (*); l'autre, non moins grand poêle, élève de Chateaubriand, à qui il a dérobé le secret de l'harmonie, mais dont il s'est fait l'antipode à tous les points de vue ; le premier, après son suicide moral, se voyant avec une folle intrépidité dévoré par le néant qu'il rêve; le second, esprit fait de contrastes effrayants, mais cœur inondé de larmes... et qui ne reviendra au Dieu du • chrétien catholique que lorsque ses yeux pourront les pleurer... Rien de plus triste que les choses du cœur... rien de plus mystérieux. ↩
Terminons en observant le double phénomène qui se produit dans l'immensité de ce chef-d'œuvre ; car il y a deux mondes dans ce panorama de l'infini : l'humain et le divin. Le littérateur chrétien se trouve ici comme sous l'action d'un double charme : l'éloquence humaine et l'éloquence divine. L'on entend ainsi deux voix dans ce style mêlé des deux éléments, l'une remplissant toute la terre, l'autre s'élevant douce et pure jusqu'au ciel; c'est en même temps le rugissement du lion dans l'étendue du désert, et le soupir de la colombe dans le creux du rocher, tant il y a de mystère dans la constitution morale de cette existence à part! De là cette tête magnifiquement expressive où rayonne on ne sait quel reflet de gloire humaine, en contraste plutôt qu'en désaccord peut-être avec la majesté pensive de la foi2.
(*) TpóTOV o « -' OTOV SEi aTa) dáSTEIV. - (DÉMOSTHÈNES.) Non locum sed animam muta. - (SÉNÈQUE LE PHILOSOPHE.)
(2) En présence de M. de Chateaubriand, dont la figure de gentilhomme était si noblement accentuée et si gracieusement vénérable, dans ses dernières années, nous aimions à nous le représenter faisant dans son enfance d'espiègle agaceries aux vieilles femmes; ou, plus tard, couvert de peaux de bêtes avec les sauvages; ou succombant sous le mousquet dans ses longues étapes avec les émigrés ; ou bien, à Londres, réduit à sucer un linge mouillé pour tromper sa faim ; ou bien aussi entrant triomphalement dans la même capitale comme ambassadeur du roi de France, et, comme tel, comblé de titres et d'honneurs. Il n'est qu'une situation que nous aimions peu à nous rappeler, c'est le jour où la populace (par respect pour Chateaubriand, l'histoire dit : la brave jeunesse) de 1830 le porta en triomphe à la Chambre des pairs. Chateaubriand était là jugé et préconisé pour ce qu'il n'était pas. Dans ces divers souvenirs, nous avions présente toute son existence, et nous ressentions comme une première sollicitation de raconter cette belle vie du grand homme, regrettant de n'en pas avoir le talent. Plus tard, ce désir nous devint plus réalisable, par l'effet du contact que nous eûmes avec tous les honorables personnages qui avaient connu, aimé et justement apprécié le noble gentilhomme. Au nombre des graves motifs qui nous excitaient à retracer cette vie remarquable et à rendre nos impressions personnelles sur les œuvres immortelles de Chateaubriand, nous ne voudrions pas présenter avec plus d'importance qu'elle n'en a la raison qui va suivre : Nous étions possesseur de l'encrier du grand écrivain ; nous avions eu cette bonne fortune dans la circonstance qu'il est peut-être intéressant de raconter. C'était au commencement de 1848 ; une dame de la Bretagne, très-enthousiaste de son illustre compatriote, nous voyant prendre le titre d'aumônier de M. de Chateaubriand dans des publications que nous faisions, relatives à la musique religieuse, nous écrivit pour nous prier de lui procurer quelque relique du grand homme. Elle le fit, avec ce cœur que montre tout bon Breton, et avec tant d'insistance qu'elle nous décida à satisfaire à son désir. Ce désir fut transmis par nous à l'homme de confiance qui, depuis vingt ans, donnait ses soins à M. de Chateaubriand, et il fut arrêté par lui qu'on enverrait à la dame bretonne l'écritoire du célèbre écrivain. Cette résolution nous attrista et nous inspira le regret qu'une étrangère à la maison et à la famille dût posséder une telle relique; avouons-le, nous fûmes jaloux, mais au point de le laisser voir par un gros soupir. « Monsieur l'abbé, nous dit l'homme de confiance, je vous comprends. Si nous n'avions pas écrit à la dame qu'elle aurait l'écritoire, rien ne serait facile comme de la donner à vous-même ; mais il est une transaction possible: envoyez l'écritoire et gardez l'encrier.» (Cette écritoire était un de ces vases ronds en porcelaine, comme on en voit partout, ayant au milieu un petit godet mobile: c'est l'encrier.) On peut juger de notre joie à cette idée; cependant, nous fûmes triste et saisi comme d'une sorte de honte en recevant cette intéressante relique. Si noblesse oblige, pensions-nous, un pareil encrier oblige bien autrement, et nous allions presque y renoncer par cette boutade ou de modestie ou d'orgueil. Néanmoins, nous reçûmes et nous conservons comme le plus précieux souvenir cet objet, encore tout barbouillé de l'encre dernière et desséchée où Chateaubriand trempa sa dernière plume. je vous ↩
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Le vrai poëte est presque aussi vénérable que le prêtre. Chateaubriand recueillera longtemps les respects de la postérité. Il ferme la marche de ces chantres sublimes qui, depuis les deux Apollinaire, sont venus successivement révéler au monde les richesses et les beautés de la poésie du christianisme. Grand maître aussi de l'épopée chrétienne, il prend sa place entre Dante et Milton.
Malheur au talent comme à la vertu, à certaines époques! On ne peut se figurer les huées qui accueillirent le poëme des Martyrs à son apparition. Jamais il ne se vit chez nous pareil chef-d'œuvre ni pareil acharnement. Nous ne redirons pas les diatribes, les épigrammes et les sarcasmes dirigés contre l'ouvrage par tous les amours-propres blessés, par toutes les envies et toutes les vanités du temps. La violence de l'attaque fui telle que Chateaubriand fut un moment déconcerté ; il ne savait plus lui-même quoi penser de son travail, tant sa conviction d'auteur se trouvait ébranlée. L'amitié cependant le consolait en lui montrant des jours meilleurs; et M. de Fontanes, qui lui avait adressé des stances pleines de charme et de goût, le rassurait en lui prédisant la révocation plus ou moins prochaine de la sentence injuste de l'opinion.
Ce moment de sa vie fut dur et amer; un deuil douloureux vint bientôt se joindre à tant de tribulations. Cet homme semblait avoir accaparé pour sa famille, comme pour lui-même, les plus nobles adversités ! On eût dit que sa mauvaise fortune poursuivait aussi les siens, également coupables de fidélité envers de royales infortunes. Quoi de plus touchant que la fidélité malheureuse? Donnons une larme, en passant, à la mémoire du jeune Armand de Chateaubriand, son cousin, chargé de la correspondance des princes, et naufragé sur les côtes de Normandie, arrêté, amené à Paris, traduit devant une commission militaire, et fusillé dans la plaine de Grenelle, le jour du vendredi saint1. « Le crucifié», s'écrie le survivant, « m'apparaît au bout de tous mes malheurs ! » l semble que Dieu aime è se rappeler partout au souvenir de cet homme.
(1) Chacun sait que Napoléon regretta la promptitude de cette exécution, qu'il n'eût pas sanctionnée, s'il l'eût connue à temps. ↩
L'année suivante offre un contraste remarquable entre les deux grandes célébrités du monde à cette époque: le vainqueur de Wagram se mariait, dans tout le faste de sa gloire, avec la fille des Césars ; l'auteur des Martyrs rédigeait dans son obscurité l'Itinéraire de Paris à Jérusalem. L'ouvrage parut au commencement de 1811. Moins éclatante que les Martyrs, cette composition ne troubla pas le sommeil des capacités inférieures. Chateaubriand ne se méprenait pas d'ailleurs sur l'importance du livre, ni sur son ordre de mérite, bien qu'il fût le chef-d'œuvre du genre; mais ce n'était que son farrago... il eut un succès complet.