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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand XLI

XLI

Chateaubriand · 4 min de lecture · p. 87–89 · chapitre 27 sur 57

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

C'est le 20 mars 1796 que Bonaparte, âgé de vingt-huit ans, ouvre cette première guerre continentale avec une armée qu'il trouve sans souliers, sans pain, sans discipline. Le génie supplée à tout; rien de fabuleux comme cette campagne, c'est comme un tourbillon de succès. Toute l'Italie n'est bientôt plus qu'une fournaise où nos futurs grognards vivent dans le feu, comme des salamandres. Quels orages, quels volcans pourraient servir ici de point de comparaison ? On n'a pas le temps de se reconnaître, l'éclair et le coup partent à la fois.

L'Autriche, vaincue, voit ses plus habiles généraux et ses plus braves soldats tués ou faits prisonniers. L'impétuosité du vainqueur ne s'arrête que sur des ruines. En moins d'un an, quatre armées autrichiennes sont détruites. Tout plie devant la terreur de nos armes, Venise a ouvert ses lagunes et ses palais, la haute Italie est soumise, le Tyrol entamé. Armistices, conventions et traités attestent ces conquêtes : armistice avec le roi de Sardaigne, les ducs de Parme et de Modène, avec le roi de Naples, avec le pape; convention avec Gênes; traité de Tolentino après l'invasion d'Ancône, préliminaires de Léoben après le passage du Tagliamento, la chute de Gradisca et la prise de Trente; enfin le traité de Campo-Formio, signé le 17 octobre 1797, qui arrête cette première guerre à trente lieues de Vienne.

Bonaparte paraît un instant au congrès de Rastadt; mais, fatigué des tracasseries du Directoire et de plusieurs de ses généraux jaloux de sa gloire, il se retire à Paris dans sa maison de la rue Chantereine, et deux fois il offre sa démission, que le gouvernement désire, mais n'ose accepter. On a peur de cet homme.

• Un jour - le 10 décembre 1797 - une voix de prêtre fait, en présence du Directoire, l'éloge du conquérant de l'Italie. C'est dans la cour du palais du Luxembourg, près d'un autel surmonté de statues symboliques, que se passe cette bouffonne parade. La voix cafarde et adulatrice vantait dans le conquérant un rare détachement de la terre; elle rassurait la patrie sur une ambition inoffensive que le gouvernement serait heureux de pouvoir arracher un jour au silence d'une retraite studieuse. Cette voix, en pronostiquant la liberté du pays, larmoyait sur la destinée du héros qui ne serait peut-être jamais libre. Le grotesque rencontre juste parfois en tournant à la prophétie. L'évêque d'Autun, affublé d'un chapeau à la Henri IV et d'un sabre au côté, officiait à cet autel, qui en rappelait un autre. Bonaparte, vêtu de son uniforme de guerre, en monta les degrés. Le prélat recevait le vainqueur d'Arcole et de Lodi. Ajoutez, pour compléter la scène, les cinq directeurs habillés à l'antique, tout bouffis de dignité sous un dais formé des drapeaux conquis, et l'ombre de la Victoire descendant de ces drapeaux sur la France qui faisait halte un moment. Bonaparte en riait au fond ; la peur qu'on avait de lui inaugurait son entrée dans la gloire.

Le gouvernement cependant s'inquiète de ces hommages, et il songe à se débarrasser de sa présence. Les hommes de cette taille ne se prennent pas en face. On lui compose une armée pour l'Orient, tout en le nommant général d'une armée dite de l'Angleterre. L'heure venue, le Directoire s'empresse d'embarquer le vainqueur pour l'expédition d'Égypte; c'était prêter à sa renommée, déjà si importune, un prestige sacré d'antiquité : l'envie se prend souvent dans ses propres filets.

Napoléon met à la voile dans un appareil imposant, le 19 mai 1798. Sa face brille d'un rayon inaccoutumé. « Je ne peux voir sans émotion la terre d'Italie, dit-il en apercevant, de la mer sicilienne, le sommet des Apennins; voilà l'Orient, j'y vais! » O enchantement de la gloire! Il aborde à Malte. La vieille chevalerie est en émoi; on dirait une couvée sous la main de l'oiseleur : il la déniche dans le trou de son rocher. Puis il descend parmi les ruines de la cité d'Alexandre; et, comme pour apaiser les mânes du conquérant civilisateur, il lui donne comme hécatombe expiatoire l'égorgement des mameluks et de toute une population musulmane.

Il marche aux Pyramides : « Soldats, dit-il, du haut de ces monuments quarante siècles vous contemplent! » Le Caire lui ouvre ses portes ; sa flotte saute en l'air à Aboukir, et sa vengeance médite l'anéantissement du commerce anglais dans l'Inde. En attendant il remplit une mission providentielle : assis dans l'intérieur de la grande pyramide de Chéops, et causant avec les muphtis et les imans sur le sarcophage d'un Pharaon, il dépose un germe de civilisation dans la crypte séculaire; sa gloire semble un instant illuminer ce vestibule de la mort. Malgré le désastre d'Aboukir son armée n'en demeure pas moins invincible ; elle traverse soixante lieues de sables arides et marche sur Gaza, qui ouvre ses portes ; prise de Caïfa; horreurs de Jaffa. Laissons au lecteur le soin d'apprécier les événements, nous n'avons que le temps de courir sur la surface des faits. Le siége de Saint-Jean-d'Acre est levé après dix-sept assauts inutiles. Bonaparte revient au Caire, où il apprend par des journaux la révolution du 30 prairial et le triste état des affaires d'Italie.

Le 8 octobre 1799, nous le voyons entrer dans la rade de Fréjus, où il devait encore plus tard se montrer à la France par un dernier et terrible retour. Le 16, il est à Paris. La haine de ses nombreux ennemis éclate. Le conseil des Cinq-Cents se lève, et toute la liberté vocifère contre lui. Jamais tant d'inconséquence ne se mêla à tant d'acharnement; on parle de fusiller le déserteur, l'infracteur des lois sanitaires, le porteur de la peste.... et on le couronne! Joie et deuil dans Paris ; le 18 brumaire s'accomplit, le gouvernement consulaire naît, la liberté meurt. C'est l'époque des grandes fondations politiques : Washington est au déclin de sa mission, Bonaparte commence la sienne.