LIV
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Le 5 avril 1822, il débarquait à Douvres, au milieu de tous les honneurs dus à son rang. Que de rapprochements divers vinrent s'offrir à son esprit dans le contraste fastueux de cette situation avec la vie pauvre et ignorée qu'il avait traînée dans son exil à Londres, trente ans auparavant ! Sans doute alors un autre souvenir se réveilla dans son cœur, encore saignant d'une plaie récente et douloureuse : car il venait de perdre M. de Fontanes. Il avait demandé, mais en vain, pour son excellent ami, l'Instruction publique, dans la formation du ministère Richelieu-Villèle. M. de Fontanes lui répondit par ce mot qui dévoile toutes, les grâces de ce noble cœur : « Je n'ai rien espéré ni rien désiré; ainsi je » n'éprouve aucun désappointement. Mais je n'en suis pas » moins sensible aux témoignages de votre amitié, ils me rendent plus heureux que toutes les places du monde.
Une arène favorable s'ouvrait au patriotisme et au talent de notre diplomate ; l'ambassade de Londres convenait à l'activité de sa pensée, et la politique dont il avait à suivre les détours demandait une sérieuse attention. Cette politique n'était pas alors, plus qu'aujourd'hui, celle delà justice, mais bien celle de l'intérêt, comme de tout temps elle le fut: politique immorale, versatile et souvent contradictoire dans ses actes, subversive des autres Etats, redoutable dans ses amitiés plus encore que dans ses haines, usurière et jalouse, politique poussée ainsi jusqu'au nec plus ultra de..... de..... et de..... Que les nations de l'Europe, et toutes les autres. du monde, achèvent la conclusion !
Une grande question, celle de la révolution de l'Espagne, s'agitait alors dans le monde politique. Cette révolution compromettait la sûreté de la France. L'occasion, négligée lors des troubles du Piémont, se présentait donc de nouveau d'ouvrir un champ de bataille à notre armée, et de rétablir l'importance militaire de la France en Europe. C'était, nous l'avons dit, le projet fixe de Chateaubriand; il résolut d'en assurer le succès. On pouvait s'en reposer sur la sagacité et sur l'activité du noble ambassadeur ; il était éminemment propre à découvrir et à communiquer à nos ministres les sentiments et les dispositions du cabinet de Saint-James dans une question de cette importance. Il leur fit connaître la dissidence du gouvernement anglais, ou du moins sa répugnance plus grande contre notre intervention que contre les Cortès; leur révéla les moyens en secret préparés pour paralyser ou prévenir notre influence au delà des monts, et il sut attirer leur attention sur ce cruel égoïsme par lequel l'Angleterre était prête à accaparer tout le commerce de la Péninsule, comme è établir en tout et partout sa prépondérance commerciale, dût-il en coûter des révolutions et des bouleversements au continent européen.
Cependant tous les cabinets de l'Europe se préoccupaient de ce grave problème, qui, joint à l'agitation du Piémont et au soulèvement de la Grèce, avait amené pour eux la nécessité de délibérer et d'agir en commun. Un congrès fut convoqué à Vérone. Chateaubriand ne put dissimuler un ardent désir d'y être délégué; son patriotisme lui inspirait d'aller y développer ses idées en faveur de la gloire de son pays. Un événement fâcheux mit obstacle un instant à cette légitime ambition ; il allait bientôt voir ses vœux s'accomplir, quand la triste fin de lord Castelreagh, premier ministre d'Angleterre, suspendit les négociations; mais elles recommencèrent à l'arrivée de M. Canning au ministère, et l'ambassadeur obtint la mission qu'il désirait.
LV.
Une critique fort peu sympathique, et qui semble s'être chargée de faire d'avance la contre-partie de tout éloge pré- - sent et à venir, n'a guère respecté le caractère de l'homme dont nous racontons le dévouement passionné. Cette critique insinuante, injuste et perfide, ne tend pas à moins qu'à souiller la plus pure réputation, en provoquant contre l'homme le plus honorable de notre siècle le double reproche d'ambition et de déloyauté. Nous ne pouvons nous arrêter à de telles imputations. Faisons observer seulement que, si le vicomte de Chateaubriand eut jamais quelque ambition, ce fut avant tout celle du dévouement ; et que, en pareil cas, il est éminemment louable, ce sentiment qui tend à assurer la paix des Etats et à relever la gloire de la patrie.
L'immortel écrivain a rédigé deux remarquables volumes sur l'histoire du congrès de Vérone. On y suit encore aujourd'hui avec intérêt les importants débats qui eurent lieu entre les grandes puissances sur la question qui nous occupe....
Cœtúsque causas et vitia et modos
gravesque
Principum amicitias. . . . . . .
Periculosæ plénum opus alèse.
Horace
On y voit s'agiter en tous sens les éléments sympathiques ou contraires sous mille phases diverses : le zèle ardent de M. de Montmorency pour la compression de la révolution espagnole, et sa politique retardée par le terre-à-terre de M. de Villèle; les instructions négatives venues de Paris de la part de ce ministre; l'expédition voulue par toutes les puissances, hormis l'Angleterre, l jalousie britannique s'opposant obstinément à toute intervention dans les affaires intérieures d'Espagne; la dissidence des systèmes ; enfin tout ce labeur de notes, de contre-notes, de soins sans nombre et sans fin ; toutes ces crises d'indécisions, d'arrière-pensées et de contre-démarches qui viennent aboutir à la démission de M. de Montmorency, et à son remplacement par M. de Chateaubriand au ministère des affaires étrangères.
C'était le meilleur choix qu'il y eût à faire dans les intérêts de la nouvelle monarchie. La fermeté, la prudence jointe à la rapidité de l'exécution, telles furent les qualités principales dont fit preuve le nouveau ministre. Il courait par le monde politique mille bruits divers, mille appréciations contradictoires sur l'opportunité d'une invasion en Espagne. Les partis se renvoyaient réciproquement leurs craintes et leurs espérances plus ou moins chimériques. Mais ni les nuages ni les fantômes n'offusquent la vue de l'homme de génie, quand il est en même temps un homme juste et courageux. Où n'est pas la crainte, n'est pas le doute ; il ne craint ni n'hésite... il voit, méprise, affirme, prépare et marche. Une fois ministre, il 'exerce toute sa puissance; il ne s'explique ni sur ce qu'il pense, ni sur ce qu'il décide, mais il agit du moment qu'il peut agir, et dans le secret de sa sagesse, il hâte le dénoûment. Un seul faux mouvement peut le faire tomber ou du moins le retarder. Tous les tempéraments à garder avec les cabinets absolutistes qui lui prêtent leur appui, avec l'Angleterre et M. de Villèle qui lui font opposition, il les comprend, il les garde.
Sa position devient même fort délicate vis-à-vis de M. de Villèle, intelligence sans haute portée de vue, œil myope, mais sûr, homme des expédients, mais non pas des principes. Venu au ministère par son influence, il convenait, il importait de ne pas le froisser. La prudence de M. de Chateaubriand y pourvut ; il put dépasser la politique du premier ministre en paraissant ne céder qu'à la force des événements.
Dans le même temps, le ton peu convenable du ministère espagnol lui commandait une mesure décisive, et il prescrivait à notre ambassadeur en Espagne de réclamer ses passeports et de partir avec sa légation.
D'un autre côté, il faisait face aux malignes oppositions de la diplomatie anglaise, et, toujours invariable dans ses premières vues, il arrivait enfin au terme qu'il s'était tout d'abord proposé. Tous les obstacles étaient tombés. Rien n'est fort comme la force des choses ; la politique de la guerre l'emportait, M. de Villèle s'avouait forcé d'en reconnaître la nécessité et d'en préparer les moyens. L'Angleterre maugréait avec tous ses journaux ; une grande et loyale entreprise allait s'accomplir.
Le 28 janvier 1823, dans la séance d'ouverture de la session législative, Sa Majesté Louis XVIII proclamait au Louvre, dans la salle des gardes de Henri IV, la guerre de délivrance en faveur de la monarchie espagnole, et le 7 avril suivant, le prince généralissime, M. le duc d'Angoulême, ouvrait la campagne et franchissait la Bidassoa. Le 1l il occupait Tolosa, et le 17 Vittoria, accueilli partout comme un libérateur. La sympathie devenait universelle ; dès le 23 mai, il entrait à Madrid au bruit des acclamations populaires, et le je: octobre suivant, les Cortès, en vertu d'une capitulation, remettaient aux mains des Français la ville de Cadix et le roi Ferdinand. La restauration des Bourbons avait son plus beau jour de triomphe: Chateaubriand voyait s'accomplir le grand événement de sa vie politique.
L'importance des services et l'éclat des succès se récompensent par des honneurs et par la faveur des princes ; la justice le veut... mais trop souvent la jalousie ne le permet pas, et malheur à toute supériorité de gloire, quand elle a ' pour base le dévouement et la loyauté! Christophe Colomb ne recueille de ses services que l'outrage de l'envie, l'abandon de ses souverains, Chateaubriand, que l'indifférence et l'oubli. Suivez-le au château après la nouvelle de la délivrance de Ferdinand VII. Il ne trouve dans ses augustes maitres qu'un accueil glacial, en contraste avec les paroles pleines de grâces prodiguées à ses collègues.
L'orage a toujours ses signes précurseurs ; à quelque temps de là M. de Chateaubriand est renvoyé du ministère. Le noble pair avait eu la faiblesse de céder à sa conscience, en s'abstenant de soutenir une spéculation financière imaginée par M. de Villèle, laquelle n'était qu'une mesure de déception1.
(1) Il s'agissait de la réduction des rentes sur l'Etat. Pour engager les rentiers à réduire eux-mêmes leurs créances, on usait d'intimidation par la menace d'un remboursement impraticable. ↩
L'abstention fut un crime irrémissible aux yeux du ministre, qui destitua l'homme par qui il avait été porté lui-même au pouvoir. Ce ne fut pas impunément ; car l'injure fut aussi implacablement vengée qu'elle fut profondément sentie. L'ardent publiciste se servit de son arme, la liberté de la presse, et il lui fut aisé de se gagner de nombreuses sympathies, surtout dans les rangs royalistes.
Mais combien l'homme de principes a souvent à regretter l'inconséquence de ses actes ! Où était ici la prudence ? où était la vertu? Le publiciste allait contre les règles de sa politique, le chrétien contre la lettre et l'esprit de l'Evangile. Dans cette guerre civile du royalisme, M. de Villèle brisa l'arme de son rude adversaire, et un matin il rétablit tout à coup la censure à la faveur d'un droit facultatif réservé dans la loi du ler mars 1822.
Deux mois après, Louis XVIII mourait (16 septembre 1824). La transmission de la couronne eut lieu sans secousse et sans bruit, grâce à cette suspension de la liberté de la presse, qui fut pour le nouveau roi une occasion toute prête de popularité; il révoqua la censure par don de joyeux avénement, dissipant ainsi d'un seul coup les préjugés attachés de tout temps au nom du comte d'Artois.
De son côté aussi, l'auteur de la Monarchie selon la Charte ne perdit pas l'occasion de rappeler à la France constitutionnelle un grand principe du gouvernement représentatif. Un philosophe célèbre avait crié au monde devant l'athéisme pratique de 93 : La religion ne meurt pas! C'était du courage, ce n'était rien de nouveau ; la voix des siècles proclame bien plus hautement cette vérité-principe : La royauté ne meurt pas!... tel fut le dogme aussi proclamé au monde politique sur la tombe de Louis XVIII par Chateaubriand, cette voix toujours entendue dans les jours critiques comme dans les jours mauvais de la fortune des Bourbons. Il voulut payer son hommage au nouveau souverain, et il salua à sa manière l'avénement de Charles X, par une brochure intitulée: Le roi est mort, vive le roi! Mais ce n'était qu'une illusion : la royauté et la religion ici ne se ressemblent pas ; et pour parler le langage du grand homme, l'une n'a pas, comme l'autre, l'éternité pour y puiser des jours.
Cet écrit, toutefois, sembla un instant rajeunir l'idéal de la royauté dans la personne du dernier roi Bourbon, et il contribua ainsi à l'explosion soudaine de ces démonstrations de joie qui accueillirent le nouveau règne. Mais la leçon solennelle du maître, le contraste de ses affections pour la royauté et de sa haine pour le ministère, marchant de pair dans cette circonstance, et la distinction, ainsi proclamée de nouveau entre le roi seul inviolable et ses conseillers seuls responsables, ne furent pas compris. L'éducation politique était encore trop peu avancée; le manque de calme se joignait d'ailleurs au défaut de maturité ; le caractère français, si éloigné du flegme britannique, était de plus agité par des passions récentes et par des intérêts palpitants.