LXXIV
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Cette mort fit sensation, même au milieu des terribles événements de ces jours d'angoisses. La France perdait sa plus grande illustration. On voulait douter encore d'une perte si regrettable. Les esprits, éperdus dans les ténèbres et dans l'effroi de la situation présente, se reportaient tout à coup vers le passé tout resplendissant de cette vive lumière. On croyait encore entendre cette voix puissante nous rappeler nos droits conquis, nous enseigner nos voies à suivre. La mort du grand homme laissait la France â elle-même, et comme hors d'état de conserver son indépendance et sa dignité. Telles étaient les premières réflexions qui venaient à la pensée, lors de ses obsèques aux Missions-Etrangères1.
1) La fidélité de l'histoire nous oblige à constater ici que l'église des Missions, quoique petite et presque remplie par le mausolée du noble défunt, contenait trop facilement l'assistance. Il est vrai que le nombre des absents était remplacé par la qualité du peu d'amis présents, et surtout par leur vive et pieuse douleur. Il est vrai aussi que Paris était à peine revenu des douloureuses émotions qu'il venait d'éprouver, et que, si la plupart des barricades des derniers jours de juin étaient démolies, on trébuchait encore, à chaque carrefour, sur les pavés provisoirement replacés. Toutefois, disons-le avec regret, en présence de cette mort qui était une calamité publique, la capitale s'est montrée oublieuse et ingrate. Oublieuse du zèle persévérant et dévoué avec lequel Chateaubriand avait constamment défendu les libertés de la France, et travaillé à maintenir entre les pouvoirs, entre la royauté et les sujets, cet équilibre de droits et de devoirs dont l'abandon la jetait, au moment de cette mort, dans l'anarchie et dans le sang, et cela pour la seconde fois. Ingrate, pour tant de services rendus par cet homme extraordinaire, services, avant tout, de sa plume catholique, qui avait si opportunément, au sortir des horreurs de la Révolution, servi à raffermir la foi, à relever les intelligences, à entourer la religion de cette auréole de gloire et d'honneur propre à faire oublier les saturnales et les orgies qui avaient souillé tous les temples et bouleversé les idées morales de la multitude. Rapprochement déplorable ! - Béranger, qui avait, en chantant, bafoué la morale, et qui, en insultant la royauté de ses railleries et de ses sarcasmes rimes, avait ébranlé la colonne sociale et avili le pouvoir aux yeux des peuples, Béranger reçut les honneurs des funérailles nationales, tandis que Chateaubriand, qui avait noblement rempli le rôle contraire, mourut comme délaissé, oublié presque dans cette capitale qui aurait du se couvrir d'un voile funèbre, si elle n'eût été occupée elle-même de son propre deuil et de sa propre douleur. Il fallut, comme pour lui faire la leçon, que, d'un petit coin de la Bretagne, une députation de paysans chrétiens et français, vînt prendre sur ses épaules ce cercueil laissé solitaire, et le porter dans une marche triomphale sur le rocher que le noble Breton s'était désigné pour son lieu de repos jusqu'au jour de l'Eternité. Grande, digne, patriotique, chrétienne et vraiment française a été l'ovation faite à Chateaubriand dans la Bretagne ! ! ! Mais, supposez un instant qu'il n'eût pas choisi le rocher de Saint-Malo pour le lieu de sa sépulture, la dépouille mortelle de l'immortel auteur du Génie du christianisme, des Martyrs et de tant d'autres chefs-d'œuvre qui honorent les lettres, la France et la Fo eût passé, inaperçue, de l'église des Missions-Etrangères au Père-Lachaise : peut-etre meme eût-on pris, pour abréger, le chemin de Montparnasse, dont il était plus voisin. ↩
D'autres honneurs funèbres l'attendaient dans sa ville natale, qui lui faisait don du rocher où il avait désiré avoir sa sépulture. Ce fut un empressement mémorable. Le 18 juilet 1848, à 10 heures du matin, la ville de Saint-Malo venait, avec un concours prodigieux d'étrangers, au-devant du char mortuaire qui lui apportait le précieux dépôt. La tristesse serrait tous les cœurs et se peignait sur tous les fronts. Quelle était done la puissance de cet homme, pour qu'après sa mort ses restes imprimassent encore tant de respect et d'admiration? C'est qu'il y avait là la plus honorable illustration du siècle, la plus pure gloire de la France. Une même pensée occupe tous les esprits, quel que soit leur parti ; une même voix intime dit à tous les cœurs : C'est le grand homme! C'est l'honnête homme! C'est l'homme du droit, de la justice, de l'ordre et de la liberté!.... Toute cette population chrétienne s'empresse de l'accompagner d'un dernier hommage. Mais c'est dans l'église surtout, autour de la chapelle ardente, que la prière s'élève de tous les cœurs pour l'âme du chrétien fidèle.
Le lendemain, après la messe, le char funèbre reprenait, au son de toutes les cloches, sa marche, vers la plage. Là, quelle scène ! C'est moins une pompe de deuil qu'un appareil de triomphe: les canons lancent du rempart leurs salves répétées, tandis qu'un double rang'de prêtres en surplis s'allonge sur la grève, suivis des gardes nationales venues de tous les points de la Bretagne. Les barques, les récifs, les remparts ne suffisent pas à la multitude. Cinquante mille âmes prient là, réunies dans un même sentiment religieux et patriotique. On dirait la Bretagne elle-même, casque en tête et bannière au vent, venant payer à l'un des plus glorieux de ses fils son hommage d'éternel regret. L'Océan même sembla un instant s'unir à cet enthousiasme du deuil ; ce fut quand les marins chargés de la précieuse dépouille gagnèrent la roche qui devait en être la dernière demeure. On dit que la mer tressaillit soudain avec un souffle impétueux semblable à celui de la tempête. Le cercueil descendait dans sa tombe de granit1, et l'âme du chrétien entrait au port de la paix éternelle.
(1) Ce rocher, nommé le Grand-Bey, est situé en avant de Saint-Malo. A la marée haute, il forme une île ; à la marée basse, on peut s'y rendre en marchant sur la plage que les flots viennent d'abandonner. A l'extrémité qui regarde la pleine mer, selon la volonté de l'illustre mort, on a creusé son tombeau dans le granit. Au-dessus du tombeau, s'élève une croix massive également en granit. A l'entour, on ne voit rien que la mer et le ciel. ↩